Bernard Maréchal, TIBET Combat pour la vérité, contre la désinformation, 2ème partie : réflexions personnelles

André Lacroix, le 29 janvier 2018

Le livre de Bernard Maréchal est tellement riche dans sa concision qu’il mérite bien quelques prolongements. Après un compte rendu général (voir 1ère partie), j’aimerais m’attarder sur quatre points qui ont, plus que d’autres, attiré mon attention.

 

L’Axe Alpes-Himalaya

Dans son introduction, Bernard Maréchal nous dit que ses parents étaient des membres éminents du club alpin français et que, grâce à cet environnement, l’enfant qu’il était a eu la chance de partager une fondue savoyarde avec Louis Lachenal, Lionel Terray et Gaston Rebuffat, trois des héros de l’Annapurna. Et il enchaîne : « Le milieu montagnard dans lequel je baignais fut choqué par l’invasion du Tibet par les hordes rouges. On ne savait pas trop ce qui s’y passait mais c’était comme si nos propres montagnes, nos villages, oratoires ou croix plantés sur chaque sommet étaient violés par des sauvages athées. C’est ainsi que parmi les premiers à s’émouvoir pour la cause tibétaine figuraient les adeptes de la peau de phoque, des baudriers et pitons ou plus simplement des randonnées en montagne (…) Ceux qui avaient les moyens et les capacités rêvaient de trekking, de sommets dans l’Himalaya. Tout cela était parfois quelque peu confus dans les esprits : Himalaya, Tibet, Sangrilà, Tintin. Il fallait organiser une certaine résistance de solidarité ; alors, dans le Briançonnais principalement, fleurirent des drapeaux de prière tibétains sur quelques toits, des drapeaux ramenés du Népal ou confectionnés sur place, le plus souvent car le Tibet était alors interdit » (p. 13).

Ainsi donc, très vite dans le monde de l’alpinisme s’est développé un mouvement « Tibet libre », violemment antichinois, encore bien vivace aujourd’hui, comme en témoigne Serge Kœnig dans son excellent ouvrage J’entends battre le cœur de la Chine, Glénat, 2013 (1). Serge Kœnig est un grand alpiniste français ayant participé à quatre expéditions sur l’Everest ; il est aussi vice-consul de France à Chengdu, capitale du Sichuan. Au début des années 2000, il a été pressenti pour fonder à Lhassa une école de formation pour jeunes Tibétains ayant décidé de devenir guides de haute montagne.

Il n’en fallait pas plus pour que des dirigeants du Club alpin français se déchaînent contre lui, en ne voyant plus en lui qu’un traître à la solde de Pékin. Il écrit : « L’association France-Tibet me qualifiait à l’époque de ‘dragon aux dix mille têtes’, qu’il fallait évidemment couper… C’étaient des reproches qu’on m’adressait… La réserve du montagnard m’interdisait d’y lire la haine, mais le mot n’était pas trop fort » (p. 203).

Ces basses attaques sont difficiles à comprendre de la part d’hommes amoureux des cimes (et capables par ailleurs d’une remarquable solidarité à l’égard des migrants essayant de passer les Alpes). Serge Kœnig raconte d’autant plus sereinement ses aventures (pp. 150-168) que les manœuvres honteuses de ses détracteurs ont été vaines et que l’école fonctionne aujourd’hui pour des jeunes Tibétains, garçons et filles : « La promotion 2004 intégrait les huit premières Tibétaines dans ce milieu très masculin » (p. 163). Bien joué, Monsieur le vice-consul !

1ère de couverture
1ère de couverture

J’ignore si Bernard Maréchal et Serge Kœnig se connaissent. Si tel était le cas, ils auraient bien des choses à se raconter sur l’alpinisme et aussi sur les méthodes peu reluisantes dont usent régulièrement les défenseurs du « Tibet libre », « qui lapident au nom des droits de l’homme et de la non-violence… » (p. 156).

Tous ceux qui font preuve d’esprit critique vis-à-vis des indépendantistes tibétains doivent s’attendre à recevoir des injures au lieu de réponses argumentées. Mais ce n’est pas une raison, au contraire, pour abandonner le combat contre la désinformation.

De l’ignorance à la passion

Dans le récit de son itinéraire, enjambant ses 35 années au service de l’État français, Bernard Maréchal poursuit : « Tous ces souvenirs de jeunesse s’estompèrent dans mon esprit, jusqu’à mon premier voyage en Chine. J’en revins, subjugué par cette civilisation, et dès lors me mis à lire tout ce qui me tombait sous la main sur « l’empire du milieu », le Tibet, etc. À ce jour, j’ai lu 470 ouvrages sur la Chine dont 120 sur le Tibet (…) » (pp. 13-14) ?

Toutes proportions gardées, mon expérience ressemble assez à celle de Bernard Maréchal. C’est aussi sur le tard, après de nombreuses années passées dans l’enseignement en Belgique, que je me suis intéressé à la Chine et, plus précisément, au Tibet.

Après ses études secondaires, ma fille, ayant étudié le chinois depuis ses onze ans, avait décidé d’aller suivre des cours à l’Université de Kunming, capitale du Yunnan. Nous sommes allés, ma femme et moi, lui rendre visite au congé de Noël 1994. Et comme Bernard Maréchal, « j’en revins subjugué par cette civilisation ».

Cinq années plus tard, avec notre fille, tout juste diplômée de l’INALCO, nous avons parcouru l’ouest de la Chine, du nord au sud, depuis la lisière du désert de Gobi au Gansu jusqu’au Yunnan en passant par le Sichuan, cette large bande jouxtant la RAT, où vit une importante minorité tibétaine. À l’époque, je croyais comme la plupart des Occidentaux que les Tibétains étaient victimes de « génocide culturel » ; quelle ne fut pas ma surprise de voir le nombre et la richesse des monastères, l’omniprésence des moines et la vitalité des traditions locales !

Aussi, dès mon retour au pays, me suis-je mis à lire toute une série d’ouvrages sur le Tibet (pas autant que Bernard Maréchal !). J’ai ainsi découvert que le bouddhisme, et le bouddhisme tibétain en particulier, n’était pas seulement une philosophie de la sérénité et de la compassion, mais qu’il était aussi une religion, partageant les mêmes tares que les autres religions. Et j’ai aussi découvert que l’image idéalisée que nous avions en Occident du dalaï-lama ne correspondait pas exactement à la réalité.

De fil en aiguille, j’ai été amené à traduire en français The Struggle for Modern Tibet. The Autobiography of Tashi Tsering de Melvyn Goldstein, William Siebenschuh et Tashi Tsering (éd. Sharpe, New York et Londres, 1997).

En août 2009, au cours de mon deuxième voyage sur le Haut Plateau, j’ai pu à Lhassa discuter avec Tashi Tsering en personne de ce qui n’était encore que le manuscrit de ma traduction. En décembre 2012, au cours d’un troisième voyage, j’ai eu le plaisir de lui offrir quelques exemplaires de ma traduction parue aux éditions Golias en 2010, sous le titre Mon combat pour un Tibet moderne. Récit de vie de Tashi Tsering, un ouvrage auquel Bernard Maréchal fait plus d’une fois référence.

Tashi Tsering en conversation avec son traducteur (Photo Thérèse De Ruyt, août 2009)
Tashi Tsering en conversation avec son traducteur (Photo Thérèse De Ruyt, août 2009)

J’espérais avec ma femme aller, au printemps 2015, revoir à Lhassa celui qui, malgré la distance, était devenu notre ami ; hélas, Tashi Tsering est décédé en décembre 2014. J’en suis donc resté à trois voyages au Tibet pour … quatre à Bernard Maréchal (effectués entre 2004 et 2008).

Nous partageons certainement le même amour pour le Tibet et ses habitants, et le même rejet de la mauvaise foi de ceux qui entretiennent, auprès d’un public tout disposé à se laisser berner, la nostalgie d’un âge d’or qui n’a jamais existé que pour une toute petite minorité de moines de haut rang et d’aristocrates.

Comme le dit joliment Bernard Maréchal, « dire la vérité dans les médias impliquerait d’avoir le courage d’affronter Dharamsala et sa diaspora, c’est-à-dire les dalaïstes et Bababoudd de France, de Navarre et de l’Occident » (p. 52).

Une histoire truquée

On pourrait écrire un gros livre sur la complaisance d’une bonne partie de l’intelligentsia occidentale à relayer les contre-vérités élaborées à Dharamsala portant, en vrac, sur un soi-disant génocide physique, un soi-disant génocide culturel (ou ethnocide) et un soi-disant génocide démographique. Ces griefs abondamment colportés sans le moindre esprit critique – et qui souvent influencent les décideurs politiques ? sont générés en amont par une lecture partisane de l’histoire selon laquelle le Tibet ne ferait pas partie de la Chine (2). Comme le répète Bernard Maréchal, « l’opinion publique depuis soixante ans a été largement conditionnée pour que la seule vérité soit celle de ‘Chinois oppresseurs’, d’un DL [dalaï-lama] ‘immense océan de sagesse’ et ‘d’un peuple tibétain, le plus opprimé du monde’ » (p. 105).

Il s’agit là de préjugés qui ont la vie dure, jusque dans certaines sphères universitaires (3) et dans des médias respectés, comme la chaîne Arte (4), le quotidien Le Monde (5) ou le magazine GEO.

 

Réduction de la carte publiée dans GEO, n° 464, pp. 52-53
Réduction de la carte publiée dans GEO, n° 464, pp. 52-53

 

Il se fait précisément que je venais de réagir (6) à la désinformation pratiquée par GEO dans son n° 464 d’octobre 2017 quand j’ai commencé la lecture du livre de Bernard Maréchal. Et voilà que j’y apprends, p. 46 et 51, que GEO n’en était pas à son coup d’essai et que, en février 2009, dans son n° 360, ce magazine s’était déjà permis de graves entorses à la déontologie journalistique.

J’apprends ainsi qu’en 2009 déjà, GEO avait publié une carte trompeuse entretenant la même confusion que celle dénoncée par moi (7) entre, d’une part, la RAT (correspondant au territoire ayant connu une indépendance de fait entre 1913 et 1950 et où les Tibétains sont hyper-majoritaires) et, d’autre part, les territoires contigus (sur lesquels les dalaï-lamas n’ont jamais eu aucun droit et où les Tibétains ont toujours été minoritaires), le tout constituant un soi-disant « Tibet historique », un territoire immense, de 2,5 millions de km² que Dharamasala rêve de séparer de la Chine. Voilà ce que dit B. Maréchal de cette présentation tendancieuse : « C’est un cliché à la vie tenace puisque GEO, n° 360 de février 2009 publie une carte avec pour limites du Tibet indépendant celles grosso modo du Tibet historique » (op. cit., p. 46). Tellement tenace qu’il colle encore aujourd’hui aux doigts des journalistes comme le sparadrap du Capitaine Haddock.
Bernard Maréchal m’apprend aussi que, déjà en 2009, GEO avait relayé le mythe d’une colonisation par la Chine communiste du Kham, et en particulier de la ville de Kangding, alors que, aux dires mêmes d’Alexandra David-Neel (que Bernard Maréchal cite plaisamment sous ses initiales … ADN), les Chinois y étaient déjà plus nombreux que les Tibétains en 1947. Ce qui n’empêcha pas Elena Haberer, la journaliste de GEO, de présenter Kangding comme « l’ancienne ville tibétaine aujourd’hui à majorité Han » (c’est Bernard Maréchal qui souligne). « Le lecteur, dit-il, pourra juger du sérieux de ce qu’Elena Haberer relevait dans le numéro spécial de Géo (…) » (op. cit., p. 51). Tintin au Tibet se révèle plus crédible.

Brûle ce que tu as adoré, adore ce que tu as brûlé

Aux pp. 88 et ss., Bernard Maréchal fait la part belle aux témoignages recueillis par Tsering Woeser (8) de Tibétains ayant vécu la Révolution culturelle. Ces témoignages confirment deux faits qu’on connaissait déjà à la lecture des mémoires de Tashi Tsering ? et qu’on préfère en général taire chez nous ?, à savoir, premièrement, l’importante participation des paysans tibétains dans la destruction des monastères (rappelant ce qui s’est passé chez nous pendant la Révolution française) et, deuxièmement, l’absence de discriminations interethniques au sein des Gardes rouges, qui étaient animés par la seule lutte des classes, au Tibet comme dans le reste de la Chine.

Au cours de mes voyages au Tibet, des décennies après la fin de la Révolution culturelle, je me suis plus d’une fois demandé comment ces gens qui avaient saccagé des monastères et brûlé des textes sacrés étaient aujourd’hui si dévots, eux et leur descendance… La réponse à cette question est donnée par le Tibétain Jampa Rinchen, cité, p. 92, par Bernard Maréchal : «  ‘Au regard de mon parcours, on peut dire que j’ai été un ardent révolutionnaire. Mais j’ai toujours eu le sentiment au fond de moi, hélas, de commettre de nombreux péchés (…)’ ». Ce sentiment est confirmé, sur cette même page 92, par la déposition de Ye Xingsheng, un Han ayant vécu plus de quarante ans au Tibet : «  ‘Pourquoi, se demande-t-il, à Lhassa autant de Tibétains accomplissent des pèlerinages rue du Bajiao ? Ils éprouvent un si profond remords d’avoir proféré des blasphèmes et accompli maintes actions funestes qu’ils ne peuvent pas l’exprimer. Ils ne parviennent à tolérer cela qu’en s’épuisant dans la vénération du Bouddha.’ »

 

Pèlerins devant le Jokhang (Photo Thérèse De Ruyt)
Pèlerins devant le Jokhang (Photo Thérèse De Ruyt)

Péché, remords : nous sommes en plein dans le registre de la culpabilité, qui provoque des virages à 180 degrés. On pourrait sans doute appliquer cette grille d’analyse à la volte-face spectaculaire d’une bonne partie de l’intelligentsia française au sujet de la Chine. En mai 1968, les rues de Paris, en pleine effervescence, répercutaient les hommages rendus au Grand Timonier par la classe des intellectuels ; en avril 2008, voilà que leurs dignes descendants se prononcent massivement pour le boycott des Jeux olympiques de Pékin, quitte à provoquer des émeutes dans cette même ville de Paris. Il n’aura fallu que quelques décennies pour que la pensée dominante passe d’un « maoïsme mondain » (pour reprendre une expression de Simon Leys) à un sentiment antichinois tout aussi convenu et superficiel. « Pour essayer de comprendre cette vindicte antichinoise, note finement Bernard Maréchal, il faut se rappeler que nos intellectuels maoïstes des années 1968 exècrent aujourd’hui ce qu’ils adoraient hier et veulent faire payer leurs désillusions (…) » (p. 105).

Dans ce climat actuel, il est difficile de faire percoler dans l’opinion des informations qui ne vont pas dans le sens de la pensée dominante, d’autant plus que le Tibet constitue un terrain propice à tous les fantasmes. Ce combat est pourtant plus nécessaire que jamais. Sur notre site - qui n’est ni maoïste ni antichinois - nous nous efforçons de développer une pensée critique, basée sur des observations vérifiables, des témoignages crédibles et des analyses sérieuses. C’est dire à quel point nous avons apprécié le travail de Bernard Maréchal, auquel nous souhaitons un nombreux lectorat.

 

 

(1) Voir Politique - Chine en général : Réflexions à propos de l’ouvrage de Serge Kœnig, Alpiniste et diplomate, j’entends battre le cœur de la Chine.

(2) Voir notamment :
Histoire du Tibet, en bref ;
Pas si simple, la question tibétaine ;
Qu'est-ce que le « Grand Tibet historique » ? ;
Le royaume des Tubos et Charlemagne.

(3) Voir notamment :
L’étrange « Tibet » de Mme Levenson ;
Commentaire du livre Le Tibet est-il chinois ? , ouvrage collectif publié sous la direction d’Anne-Marie Blondeau et Katia Buffetrille (1).

(4) Voir :Tibet : les enjeux d’un conflit.

(5) Un quotidien dont Bernard Maréchal, exemple à l’appui, dénonce l’arrogance à la p. 98.

(6) Voir : Le Tibet vu et revu par GEO, 1ère partie : de curieuses complaisances ainsi que les cinq autres volets de ma critique du dossier-Tibet de GEO (publiés dans la même rubrique de ce site).

(7) Voir : Le Tibet vu et revu par GEO, 3e partie : les charmes trompeurs d’une carte géographique.

(8) Tsering Woeser, Mémoire interdite. Témoignages sur la Révolution culturelle au Tibet, traduit du chinois par Bernard Bourrit et Li Zhang-Bourrit, collection « Bleu de Chine », Gallimard, 2010.