Tibet, Paradis perdu ou Enfer démasqué ?

par André Lacroix, le 15 mars 2019

Les mystères ou les hasards de l’édition ont voulu que le premier volume du magistral ouvrage d’Albert Ettinger paraisse en français sous le titre « Tibet, Paradis perdu ? » quelques mois … après le deuxième volume intitulé « Batailles tibétaines ». Dans ce deuxième volume, déjà recensé (1), Albert Ettinger dressait un tableau impressionnant des différentes facettes de la dimension géopolitique actuelle de la problématique tibétaine. Et voilà maintenant que sont révélées sans fard les caractéristiques de l’ancienne société tibétaine, renversée en 1959 (2). Ceux qui ont déjà lu « Batailles tibétaines » liront « Tibet, Paradis perdu ? » avec autant d’intérêt que s’il s’agissait d’un prequel (3) d’une œuvre romanesque ou cinématographique, même si, bien sûr, il ne s’agit pas ici de fiction mais de réalité historique, authentifiée par de multiples témoignages.

 

 

 

Des sources multiples et bien exploitées

Comme Batailles tibétaines, Tibet, Paradis perdu ? se compose d’une trentaine de chapitres courts au titre évocateur, présentant en exergue des avis – souvent contradictoires – susceptibles d’éveiller l’esprit critique du lecteur, de même d’ailleurs que les 75 photos qui feront s’écarquiller bien des yeux habitués aux charmes du Pays des Neiges. Le nombre impressionnant de notes en bas de page (794 !) témoigne d’une érudition sans faille de nature à satisfaire les lecteurs les plus exigeants.

Que ceux qui seraient tentés de soupçonner Albert Ettinger de relayer de la propagande chinoise daignent consulter l’abondante bibliographie reprise en fin de volume : ils pourront y constater que, parmi les 95 références, ne figure aucune source chinoise, hormis l’écrivaine belgo-chinoise Han Suyin. "En général, précise l’auteur, mes constats et mon argumentation reposent aussi peu que possible sur les propos d’ennemis déclarés du dalaï-lama. Je me réfère surtout à des auteurs qui étaient, ou sont acquis au bouddhisme tibétain et qui ont une attitude plutôt positive envers l’ancien Tibet : des lamas tibétains de haute lignée, des tibétologues et historiens occidentaux, des bouddhistes auto-déclarés, des militants de la mouvance ‘Free Tibet’, etc. Très souvent, ce sont des témoins de l’époque qui s’expriment, comme la fameuse exploratrice Alexandra David-Néel, reconnue comme une amie du Tibet par le 14ème dalaï-lama, ou encore Heinrich Harrer, ‘précepteur’ et ami de toujours du ‘Dieu-roi’ et de sa famille. Cet auteur de best-seller était (et reste, même au-delà de sa mort) presque le parrain des militants ‘amis du Tibet’ » (p. 4).

Ajoutons que, parfait bilingue (allemand-français), le chercheur luxembourgeois Ettinger, qui pratique aussi couramment l’anglais et l’italien, a un accès direct à de multiples travaux échappant largement à la tibétologie française.

Dès l’avant-propos, Albert Ettinger signale que sa description et sa critique des conditions misérables de l’ancien Tibet ne vise pas les Tibétains et leur culture, mais les « conditions dans lesquelles ils ont été contraints de (sur)vivre. Quand, précise-t-il, je décris, en les critiquant, de telles conditions et mentalités en les qualifiant de médiévales, d’arriérées ou de barbares, les Tibétains et leur culture ne doivent absolument pas se sentir globalement dévalorisés, surtout pas placés en comparaison à une culture occidentale ‘supérieure’ » (p. 5) – dont on sait à quel degré de barbarie elle a pu tomber.

 

Une hygiène déplorable

Cette nécessaire relativisation n’empêche pas qu’on ait le cœur qui se soulève à la lecture des différents témoignages. Ce qui frappe d’abord, c’est l’absence d’hygiène la plus élémentaire dans les bourgades de l’ancien Tibet. Le moine Kawaguchi, visitant Lhassa vers 1900, qualifie la ville de « métropole de la crasse » (p. 265). Ce constat est confirmé des décennies plus tard, tant par l’alpiniste nazi Heinrich Harrer (voir p. 263-264) que par le journaliste britannique Alan Winnington (p. 264-265) et par l’écrivaine Han Suyin qui note qu’à Lhassa, les gens « se soulageaient où cela leur convenait, dans les cours entre les maisons (…) Jusqu’en 1962 cette coutume était courante » (p. 263).

On ne s’étonnera pas que, dans ces conditions, les maladies aient été largement répandues et que « l’espérance de vie moyenne à cette époque était de 36 ans ; elle est aujourd’hui de 65 ans », rappelle en 2007 le journaliste allemand Uli Franz, cité p. 267.

 

Une stagnation hallucinante

Traversant le Tibet en voiture en 1975, Han Suyin, habituée à la densité des foules chinoises, est frappée par le petit nombre d’habitants : « Quel pays vide et désertique ! », écrit-elle (citée p. 124). Elle a peine à imaginer que, sous le règne de la dynastie Tubo (622-842), le Tibet a été une puissance pouvant rivaliser avec l’Empire Tang (618-907) et que « le Tibet central comptait, selon les estimations, entre 10 et 12 millions d’habitants » (id., p. 125), chiffre tombé à … un peu plus d’un million d’après le recensement de 1953.  Comment expliquer une telle déperdition ?

En plus des « épidémies récurrentes comme la variole, souvent mortelle, une faible espérance de vie due aux carences et à la malnutrition, un travail physique intense et un climat rigoureux, des maladies vénériennes (comme la très répandue gonorrhée qui conduit à l’infertilité) et une mortalité infantile élevée résultant du manque d’hygiène » (p. 127), Albert Ettinger note qu’ « après la réforme bouddhiste de Tsongkhapa, des pans de plus en plus grands de la population masculine étaient soustraits à la production de biens aussi bien qu’à la production biologique » entraînant la constitution d’ « une « couche toujours plus grande de parasites vivant dans le célibat » (p. 126). « En même temps, poursuit-il, les activités productives (l’exploitation minière, le travail des métaux, du cuir, de la fourrure, etc.) furent entachées de violation de tabous religieux » tandis que « de continuels conflits armés entre sectes bouddhistes (…) dévastaient une région qui, de toute façon, produisait de moins en moins » (p. 127).

Notons que cette inactivité économique n’était en rien synonyme de respect de l’environnement. « Les admirateurs occidentaux de l’ancien Tibet nous présentent volontiers les conditions préindustrielles qui y régnaient comme idylliques et comme caractéristiques d’un paradis écologique » (p. 253). La réalité est tout autre : dans les années 20, Alexandra « David-Néel décrivit la vallée dans laquelle Lhassa est située comme ceci : ‘Peut-être les montagnes qui l’encadrent furent-elles jadis couvertes de forêts, mais aujourd’hui pas un arbre n’y subsiste’ » (p. 256). Cela faisait déjà des siècles que les Tibétains avaient commencé à déboiser leur pays, soit pour se chauffer « à cause des hivers froids » (p. 257), soit pour édifier des monastères, des temples et des palais, alors que le petit peuple vivait dans des masures, dont Harrer remarque qu’elles étaient « construites en pisé ou en mottes de gazon » (p. 113).

 

Une mystique aliénante

« Le fort déclin démographique au cours de nombreux siècles ainsi que l’absence de progrès économique et social sont directement ou indirectement imputables au lamaïsme. Goldstein l’interprète ainsi : les pauvres Tibétains acceptaient les rapports de domination sans résistance parce que le bouddhisme leur avait inculqué la ‘passivité politique’ et leur avait enseigné à ne pas vouloir améliorer leur sort en ‘tuant leurs maîtres et en changeant le système social et politique existant’, mais en accumulant du bon karma dans la perspective d’une meilleure vie ultérieure » (p. 126). « ‘La peur et la terreur’ métaphysiques furent apparemment indispensables au Tibet pour maintenir l’ordre social féodal. La religion bouddhiste servait de légitimation idéologique et fut le moyen principal pour préserver cet ‘ordre’ » (p. 200).

Jusqu’où peut mener le mépris de la vie sur cette terre, inculqué aux paysans incultes ? « Tandis que beaucoup de Tibétains pauvres n’avaient pas de beurre pour leur boisson nationale, le thé au beurre, qui est considéré au Tibet comme un aliment de base, des milliers de tonnes fondaient dans les lampes des temples et partaient en fumée » (p. 128).

« ‘Lama’ est le mot tibétain pour gourou. Sur le voie de l’ ‘illumination’ lamaïste, le lama ou gourou est indispensable. De ce fait, Fabrice Midal met l’accent sur le ‘rôle central’ du maître dans le bouddhisme Vajrayana » : ‘il est la pluie qui éteint le feu des passions. Semblable à l’éclat du soleil et de la lune, il déchire les ténèbres de l’ignorance’ » (pp. 167-168). Par conséquent, « si un disciple ou un novice (et à plus forte raison, un simple croyant) croit remarquer un quelconque défaut chez un lama, il se trompe nécessairement : c’est seulement en apparence ‘que celui-ci semble avoir des défauts’ » (p. 169). « Même les ‘pires péchés’ peuvent être rachetés, déclare un texte classique, sauf le ‘manque de respect’ à l’égard d’un lama » (p. 196). « Tel est l’enseignement du Kalachakra Tantra. ‘Si je manque de vénération à l’égard du sublime maître spirituel’, alors déjà ‘dans ce vie-même (…) la maladie, les démons, la mort prématurée, et cetera, s’empareront de moi ; plus tard, j’errerai sans cesse dans les royaumes inférieurs’ et y souffrirai mille morts » (pp. 196-197).

 

Une misogynie avilissante

« L’argument sur l’infaillibilité et la perfection du gourou (…) dresse un barrage hermétique contre n’importe quelle critique portant sur une inconduite d’un lama, fût-elle suspectée ou même flagrante » (p. 176). « June Campbell remarque à juste titre que dans le lamaïsme, la ‘relation’ maître-élève ‘ressemble à vrai dire à une relation seigneur-esclaves ou à celle entre parents et nourrisson’ » (p. 176). Cette célèbre spécialiste écossaise sait de quoi elle parle : « ‘Mon consentement, confesse-t-elle, d’entretenir une relation sexuelle secrète reposait principalement sur mon engagement de dévouement et d’obéissance, qui est pour tous ceux qui vivent dans l’intimité des lamas d’une importance fondamentale’ » (pp. 176-177).

Mais on ne parle pas de ces choses-là ! « La désobéissance, le manque de respect et la rupture des vœux de silence conduisent ici-bas à une mort violente ou à d’atroces maladies mortelles, suivies d’errance sans fin dans les ‘zones inférieures’ ou à la condamnation dans ‘l’enfer Vajra’ (…) » (p. 181). « C’est en tout cas ce que souligne le 14ème dalaï-lama en personne, en avertissant ses lecteurs que ‘la divulgation des tantras’ est ‘interdite’ : ‘celui qui va dans cette voie [du tantra] doit observer le secret envers ceux qui ne sont pas aptes’. En divulguant au grand public sa relation avec un ‘apôtre’ du bouddhisme de presque quarante ans son ainé, Campbell a violé cette obligation de secret » (pp. 177-178).

Depuis lors, les langues commencent à se délier. On trouvera aux pages 177 et suivantes d’autres témoignages sur les étranges pratiques sexuelles des lamas initiés. Les exégètes bien-pensants ont beau ne voir que des symboles dans ces comportements aberrants ; l’abondante iconographie et les textes sacrés eux-mêmes ne souffrent pourtant aucune ambiguïté : dans les rites tantriques, la femme n’existe que comme support à l’ « éveil » des « divinités mâles se servant de leur compagnes à leurs propres fins » (p. 187). Comme le précise Alexandra David-Néel, on n’est pas en présence d’« une religion qui exalte la vie et le plaisir, comme l’étaient celles de l’antiquité grecque et romaine. Car ‘ici, cela n’évoque aucune gaieté libertine (…)’ » (p. 185). Il s’agit carrément d’ « abus sexuels et [de] fantasmes d’omnipotence masculine » (p. 175 en titre) ou, pour le dire crûment, de « pornographie spirituelle » (p. 186), tant il est vrai que « la théocratie tibétaine était aussi une phallocratie pure et dure » (p. 80).

À ce propos j’invite le lecteur à découvrir, à la page 192, une interprétation tout à fait nouvelle, trouvée chez Colin Goldner, du célèbre mantra OM MANI PADME HUM. « On le traduit le plus souvent par ‘gloire au joyau du lotus’ ou ‘Ô joyau dans la fleur du lotus’. Mais quand on sait que dans la tradition bouddhiste tibétaine et indienne, padma (lotus) signifie aussi ‘vagin’, on devine le sens magico-sexuel de la formule » (p. 191-192), surtout quand elle est replacée dans son contexte : « Le mot Vajranaya qui désigne le bouddhisme tantrique est formé à partir de vajra, mot sanskrit que les auteurs occidentaux traduisent le plus souvent par ‘sceptre de diamant’. Or ce mot est aussi ‘une métaphore communément employée pour phallus’ » (p. 190)…

 

Une cruelle hypocrisie

Loin des images d’Épinal proposée par Matthieu Ricard et consorts, « Thomas Hoppe, sinologue allemand et militant de la ‘cause tibétaine », est plus en adéquation quand il écrit : ‘L’homosexualité chez les moines, entre enseignants et étudiants, les relations sexuelles entre moines et moniales, entre moines et femmes à l’extérieur du monastère font partie de la vie quotidienne de ces institutions religieuses, au même titre que les affaires mondaines, la fraude et les luttes de pouvoir’ » (pp. 88-89).

« Nous connaissons, dit Ettinger, l’hypocrisie et les abus d’une partie du clergé catholique (…) » (p. 89), mais bizarrement le Tibet évoque plutôt chez nos concitoyens le mythe de la terre pure.

Végétariens, les Tibétains ? « Selon les observations de Harrer, les moines privilégiés ne s’encombraient pas le moins du monde de scrupules bouddhistes quant à la consommation de viande (…) » (p. 248-249). « Ce qu’en Occident des gens naïfs prennent justement comme l’essence même de l’enseignement bouddhiste, à savoir l’infinie compassion ou empathie avec tous les êtres sensibles et le respect absolu de toute forme de vie, ne dénote dans le lamaïsme qu’une hypocrisie sans pareille. Le commandement ‘tu ne tueras point, ni humain ni animal !’ est appliqué de façon tout à fait arbitraire (…) Le Britannique Savage Landor qui, à la fin du 19ème siècle, voyagea illégalement dans le royaume interdit des lamas rapporte que les Tibétains, n’ayant pas le droit d’abattre de yack pour des raisons religieuses, firent en sorte que l’animal tombât dans un précipice pour ensuite faire main basse sur la viande ! » (pp. 246-247).

Et le sort des humains n’est pas plus enviable. La grande masse de la population était soumise à l’arbitraire des aristocrates et les moines de haut rang, détenteurs des pouvoir économique, politique et judiciaire. Même le nazi Harrer, à qui on a pourtant appris que la sensibilité était un sentiment honteux, ne peut s’empêcher de faire les constatations suivantes : « ‘Le châtiment infligé aux bandits est particulièrement horrible ; on leur coupe les bras’ ou bien ‘les mains et les pieds’ (…) Puis le ‘moignon est trempé dans du beurre en ébullition.’ Pour l’ ‘adultère’, on applique des ‘châtiments tout à fait drastiques’, par exemple on ‘coupe le nez’ de la délinquante. Harrer raconte encore qu’il eut des ‘sueurs froides’ quand il rencontra un homme qui avait reçu ‘deux cents coups de fouet’ et qui depuis lors devait ‘à vie porter les fers aux chevilles’ » (p. 204). Ettinger note que ces passages ont été sucrés dans l’édition française du récit de Harrer parue sous le titre Sept ans d’aventure au Tibet

On n’aime pas beaucoup, en France spécialement, de reconnaître la cruauté de l’ancienne société tibétaine. Ainsi en va-t-il de la « question longuement débattue et violemment contestée par les exilés tibétains », à savoir « l’existence d’esclaves dans l’ancien Tibet » (p. 49), qu’on ne peut plus désormais contester depuis les travaux de Tom Grunfeld (voir pp. 49 et ss.).

Ainsi en va-t-il aussi des sacrifices d’animaux, dont selon Grunfeld « on trouve encore au 20e siècle beaucoup de témoignages » (p. 241) et même … de sacrifices humains : « Sir Charles Bell, haut fonctionnaire colonial britannique et ami influent du 13ème dalaï-lama, (…) raconte la visite qu’il fit dans un village à la frontière avec le Bhoutan, où un stupa (…) contenait les corps d’un garçon de huit ans et d’une fillette qui avaient été tués dans on ne sait quel ‘rituel religieux’. Grunfeld cite d’autres témoins ayant relaté des sacrifices humains » (p. 241-242).

En France, on préfère généralement prendre pour argent comptant le discours trompeur du dalaï-lama déclarant, lors de l’attribution du prix Nobel de la Paix le 10 décembre 1989 : « Ces qualités font partie de notre caractère national : elles ont été forgées par des valeurs culturelles et religieuses prônant l’importance de la paix de l’esprit qui découle de l’amour et de la bonté envers tous les êtres vivants, qu’ils soient des humains ou des animaux » (en exergue du chapitre 24, p. 244).

 

Un obscurantisme universel

Il ne faut pas chercher ailleurs que dans le lamaïsme lui-même l’origine des tares décrites plus haut, qui caractérisent la société tibétaine d’Ancien Régime. Il suffit de lire le credo de Thubten Jigme Norbu, un des frères aînés du 14ème dalaï-lama (décédé en 2008) : «’L’éducation n’a jamais été conçue autrement que religieuse, car nous sommes et nous restons convaincus qu’il n’y a pas de but plus élevé que l’illumination religieuse. Une éducation laïque ne répond qu’aux besoins séculiers et au Tibet, ceux-ci sont minimes (…) Quel que soit le développement intellectuel auquel le laïc aspire, il vise à la connaissance et la compréhension des Saintes Écritures, et ce chemin lui est toujours ouvert. Toute connaissance supplémentaire est sans valeur pour celui qui a un sens de l’orientation aussi clair’ » (p. 139, en exergue du Chapitre 14).

À méditer par tous ces représentants de l’élite intellectuelle occidentale, fascinés par le bouddhisme tibétain : « Un chercheur estime à 90 le pourcentage de ceux qui ne savaient pas lire dans les trois grands monastères de Lhassa, alors qu’une autre estimation du taux d’analphabètes donne environ 75%. Cependant, ce chiffre semble trop faible. L’Américain McGovern se rendit compte que ‘seuls les prêtres supérieurs au Tibet’ savaient ‘lire et écrire’, alors que l’historien du Tibet Van Schaik rappelle que même ‘beaucoup de grands érudits’ demeuraient illettrés toute leur vie. De surcroît, le Bouriate Tsybikov témoigne de la vénalité générale des titres et certificats d’études » (p. 90-91).

De nos jours encore, notamment au monastère de Sera, il est permis, d’assister à des joutes oratoires au cours desquelles, comme au temps d’Alexandra David-Néel, des moines érudits se livrent à « des ‘batailles de mots en haussant le ton au maximum’ et à grand renfort de ‘gestes de colère’ » (p. 106). Comme le note Schäfer, les moines se disputent « au sujet des ‘quatre mille huit cents règles du bouddhisme’, des ‘exercices du jeûne’ (sujet très approprié après le banquet du Nouvel An !) et de la ‘méditation’, ainsi que du chemin qui mène au ‘ciel bouddhiste’ » (p. 107). « Malheureusement, il ne s’agit aucunement d’un débat ouvert, même aux yeux de David-Néel : ‘les gesticulations et les entrechats des controversistes créent ‘illusion de débats passionnés’, bien que ‘les phrases échangées soient le plus souvent empruntées aux ouvrages classiques et fassent surtout honneur à la mémoire de celui qui les récite’ » (p. 108).

Ce culte de la mémoire et cet enfermement dans un monde clôturé par la religion, au détriment de l’intelligence critique et de l’ouverture au monde, sont probablement la cause principale de l’arriération abyssale de l’ancien Tibet. Aux constatations empiriques et à la raison on préfère consulter les oracles dont le fameux oracle de Nechung. « L’actuel 14ème dalaï-lama ne jure aujourd’hui encore que par ses prophéties et l’interroge avant toute décision importante ; il l’admet d’ailleurs franchement : ‘Moi-même ; je recours à lui plusieurs fois par année.’ Alors que même certains Tibétains en exil ‘trouvent cette habitude critiquable’, il ‘persiste à la pratiquer’ car ‘nombre des réponses’ que lui a données l’oracle ‘se sont révélées justes’ » (p. 130). Harrer, qui fut son précepteur, « trouve que le 14ème dalaï-lama est ‘tout aussi superstitieux que son peuple’ » (p. 140).

Le livre d’Albert Ettinger se termine par la retranscription d’une conversation entre le dalaï-lama et Larry King, le célèbre journaliste de la chaîne CNN à propos de la découverte scientifique majeure du décodage du génome humain. Je laisse au lecteur la surprise de constater que celui qu’on présente (ou qui se présente) comme un gourou omniscient et infaillible n’avait jamais, semble-t-il, entendu parler de l’ADN : il est resté à quia ; un enfant de huit ans aurait été moins nul…

 

Et cetera...

 

C’est tout le livre qu’il faut lire, car on ne peut résumer en quelques pages une aussi grande somme d’informations. Mentionnons encore, en vrac, quelques passages susceptibles de piquer la curiosité des lecteurs et de déconstruire le conformisme ambiant :

- pp. 147-156, un chapitre consacré à Gedün Chöpel, un lama dont le caractère rebelle reste toutefois prisonnier d’une antique pensée préscientifique ;

- pp. 196 et ss., une description des supplices des enfers lamaïques, fruit d’une imagination sadique sans limite ;

- p. 49, un joli mensonge de Thubten Norbu, le frère aîné du dalaï-lama ;

- p. 320, un autre joli mensonge, cette fois du dalaï-lama en personne ;

- pp. 269-294, des considérations amusées, sur certains remèdes chers à la médecine tibétaine, comme l’urine du Bouddha Vivant ;

- pp. 303 et ss., des considérations moins drôles sur l’incroyable complaisance occidentale pour le mythe régressif d’un Tibet authentique – amplement exploité par l’idéologie nazie ;

- etc., etc.

- À lire aussi, pp. 211-230, une chronologie précise et précieuse de l’histoire du Tibet depuis le règne des Tubo jusqu’à la chute de l’Ancien Régime. Elle montre que l’histoire du Tibet a été tout aussi violente et sanglante – et les luttes de pouvoir tout aussi brutales – qu’elles ne l’ont été sous des cieux ignorant complètement le concept de compassion bouddhiste…

 

 Notes :

(1) Voir http://tibetdoc.org/index.php/histoire/20eme-siecle/466-batailles-tibetaines-le-livre-qui-manquait-en-francais.

(2) Albert Ettinger, Tibet, Paradis perdu ? Régime politique, société et idéologie sous le règne des lamas, China Intercontinental Press, ISBN 978-7-5085-4056-6, 2018. C’est la traduction en français, par Corinne Kalmar, de Freies Tibet ? Staat, Gesellschaft und Ideologie im real existierenden Lamaismus, éd. Zambon (Francfort-sur-le-Main), 2014.

Cet ouvrage est à disponible à Paris à la librairie Le Phénix et à Bruxelles à La Grande Muraille.

(3) Appelé aussi préquel, préquelle, antépisode ou encore présuite, le prequel est, en littérature ou au cinéma, une œuvre dont l’histoire précède celle d’une œuvre antérieurement écrite. Prequel est un néologisme anglais apparu dans les années 1970, formé du préfixe pre (avant) et de la contraction de sequel (suite). La différence avec le flashback est l’étendue : le prequel est une œuvre autonome et non un passage.