L'initiation de Kalachakra

par Elisabeth Martens, le 15 avril 2018

Tout aussi étrange que le fait qu'il suffit de suivre l'initiation pour devenir guerrier du Bouddha et de prononcer les vœux pour obtenir un ticket direct pour le Nirvana, est que le Kalachakra est le seul enseignement tantrique à être accessible à tout le monde. Les autres enseignements tantriques exigent des connaissances préalables, ce qui d'emblée limite le nombre d’initiés. Pour le Kalachakra, qui est pourtant considéré comme un des plus haut degrés d'enseignement du bouddhisme tibétain, nul besoin de prérequis. N'importe qui, du moment qu'il a le sincère désir de délivrer tous les êtres de la souffrance par la connaissance des secrets de Kalachakra, peut s'y initier.

Cérémonie d'initiation

Le rituel dure en général onze jours. Les sept premiers sont consacrés à une purification indispensable pour cette « renaissance ». Le premier jour du rituel, des bandeaux rouges sont distribués aux participants qui les nouent sur le front. Ils symbolisent le voile de l’ignorance qui recouvre le mental dans son état ordinaire, non purifié. Les participants font alors le vœu sincère de se délivrer eux-mêmes et tous les êtres de la souffrance et de ses causes. Des danses et des offrandes sont effectuées en hommage à Kalachakra par des lamas se visualisant comme des divinités tantriques portant des tiares, des brocards et des parures d’ossements. La purification dure sept jours, et une fois que les négativités sont expulsées et que les cœurs des participants se sont ouverts, ils retirent le bandeau rouge.(1)

C'est au huitième jour du rituel que débute réellement l'initiation au Kalachakra. Les participants pénètrent mentalement dans un mandala que des lamas ont dessiné au sol et colorié de sables de couleurs symboliques. Le mandala se visualise en trois dimensions. Il représente la fusion entre le temps extérieur (le macrocosme ou l'univers) et le temps intérieur (le microcosme ou l'être humain) (2). Macrocosme et microcosme se confondent et ne forment plus qu'un, ils fusionnent. Le pratiquant est appelé à expérimenter cette non-dualité.

Pour cela, il voyage dans le mandala suivant un « code de la route » précis et rencontre de nombreuses divinités lors de son périple mental. Chacune de ces divinités représente un état d'esprit particulier, propre au lieu qu'elles occupent dans le mandala. Pour finir, le pratiquant parvient au cœur du mandala habité par une fleur de lotus. Il est alors capable de visualiser en une seule fois les sept-cent-vingt-deux dieux occupant l'espace-temps du mandala. Cette vision, tout à la fois globale et détaillée, lui arrive aussi soudainement que la foudre. Il expérimente l'unique vérité, la seule réalité : l'absence d'existence inhérente, source du bonheur véritable. Il atteint l'illumination.

 

 

Une prière de longue vie adressée avec ferveur par tous les participants au dalaï-lama clôture cette cérémonie de onze jours. A l’issue de l’initiation, les sables de couleur sont dispersés dans l'eau : une rivière, un lac ou la mer, pour signifier l'impermanence de toute formation, même du mandala ayant servi à l'initiation. Sophia Still-River résume ainsi l'expérimentation de Kalachakra : « Kalachakra signifie la 'Roue du temps' et le sens de cette expression est ainsi glosé au Livre 1 du Tantra : ' Kala, le temps, représente le monde des phénomènes. Chakra, la roue, représente la vacuité.' Donc le Tantra de la Roue du temps est aussi le Tantra de la vacuité des phénomènes. » (3)

 

La vacuité des phénomènes

« La compréhension de la vacuité implique un état de conscience non-dualiste dans lequel on vit le lien, ou autrement dit l’interdépendance foncière. L’esprit du maître n’est pas séparé des insectes, les formes de vie élémentaires, ni des étoiles, les formes de vie macrocosmiques », commente la tibétologue. Elle poursuit : « aussi longtemps que nous serons dans le concept et tant que nous n’aurons pas levé le voile du concept comme nous y engage la pratique bouddhiste, nous intellectualiserons le tantra de Kalachakra. Et il nous paraîtra difficile de comprendre que Shambala existe et n’existe pas simultanément, que les prophéties se vérifient dans l’histoire du monde et en nous-mêmes, que le Bouddha ait pu enseigner au même moment le Sutra de la Perfection de la Sagesse à Rajagriha, au Pic des Vautours, et le Tantra de Kalachakra, au stupa de Sri Dhanyakataka. En réalité, il n’y a pas de contradiction, à partir du moment où nous entrons dans la logique spirituelle interne de Kalachakra, basée sur la compréhension de la vacuité. » (4)

C'est la compréhension de ce qu'est la vacuité et la manière de l'atteindre qui a divisé les écoles bouddhistes. Dans le bouddhisme tibétain, et dans le Kalachakra qui en est le cœur battant, la fusion entre le temps extérieur et intérieur est l'expérimentation de cette vacuité, mais elle peut aussi être une voie ouverte à maintes dérives. L'exemple de l'emplacement géographique de Shambala est éloquent à ce sujet : si on le situe dans son contexte historique, il correspond au nord de l’Afghanistan, là où le texte est apparu à la fin du premier millénaire. Toutefois, selon les calculs astrologiques émanant de la section du « temps extérieur » du tantra, ce lieu mythique peut être identifié à une région proche du mont Kailash situé au sud-ouest du Tibet. On trouve aussi dans les pages du « temps extérieur » du Kalachakra, les indications astrologiques nécessaires pour calculer les dates fastes de la bataille finale et l'arrivée du « nouvel âge d'or ». C'est ainsi que l'apocalypse est prévue pour 2424. D'autres interprétations sont moins précises et parlent du début du troisième millénaire, ce qui a permis la récupération de cette prophétie par le New Age et son entrée dans l'ère du Verseau.

Puis, si la référence est le « temps intérieur », Shambala devient l'état d'esprit dans lequel se plonge le méditant lorsqu'il voyage dans le mandala. Le chemin qui mène vers Shambala est alors un chemin initiatique sur lequel nous avançons, un peu à la manière des chevaliers de la Table Ronde en quête du Saint Graal. « L’intérêt que peut représenter la lecture d’un tantra tel que le Kalachakra me paraît moins de raisonner sur la validité historique des prophéties que d’engager notre esprit à fonctionner autrement, dans la non-dualité d’une compréhension progressive de la vacuité. Il nous faut apprendre à regarder Shambhala comme notre cœur subtil et comme le cœur tantrique du monde », écrit Sophia Still-River. (5)

C'est bien sûr cette version-là que nous voulons entendre: grâce à un travail sur nous-même, grâce à une nouvelle vision du monde, on peut atteindre la paix intérieure, ce qui engendre la paix dans la famille, puis avec les voisins, puis avec les collègues de travail. De proche en proche, on peut penser la paix dans notre pays, puis dans le monde entier. Shambala est l'espace-temps où régnera cette paix, affirme le Kalachakra. C'est évidemment selon le « temps interieur » que le dalaï-lama prétend initier ses millions de fidèles : « Shambala demeure pour moi aussi un pays énigmatique, voire paradoxal. Ce n'est pas un lieu ordinaire, plutôt un état d'esprit ou de conscience, qui ne peut être vécu ou expérimenté qu'en fonction de liens karmiques individuels ». (6)

Pourtant le chemin qui y conduit n'est-il qu'un travail intérieur ? C'est faire table rase des enseignements fondamentaux de Kalachakra où temps extérieur et intérieur se confondent et fusionnent. Le dalaï-lama sait que le but du bouddhiste tibétain est la fusion entre temps intérieur et temps extérieur. C'est dire que pour lui et pour le bouddhisme tibétain, l'un peut basculer vers l'autre à n'importe quel moment. Le dalaï-lama s'étonne d'ailleurs de notre seule psychologisation des textes : « Ce n'est absolument pas une simple vue de l'esprit, Shambala existe matériellement dans notre univers. Si tant d'enseignements fondamentaux viennent de Shambala, comment voulez-vous que ce ne soit qu'une légende ? » (7) Il est donc tout-à-fait sérieux en disant que le Kalachakra favorise la paix dans le monde, mais le Kalachakra est tout aussi sérieux quand il décrit sur plusieurs pages les armes de guerre avec lesquelles les ennemis du bouddhisme doivent périr.

En réalité le système de Kalachakra, avec ces trois types de temps, le troisième s'obtenant par la fusion des deux premiers, est un excellent moyen pour cultiver l’ambiguïté entre le réel et l'imaginaire : « de même que le vingt-cinquième Kalki défait les barbares dans les temps eschatologiques inaugurant ainsi un nouvel âge d'or, la mort met un terme temporaire à tous les niveaux perturbateurs de l'esprit humain et est le prélude d'une nouvelle naissance, l'annonce d'une future progression sur la voie spirituelle » (8). Ce que nous voulons entendre est la deuxième partie de la phrase, sa psychologisation, donc nous ignorons la première partie, l'appel à la guerre sainte. Quand « tout est dans tout », on ne distingue plus rien, la con-fusion est proche.

La version chinoise de Shambala (ou Shnagri-la) est la ville de Zhongdian dans le Yunnana (photo JPDes., 2007)
La version chinoise de Shambala (ou Shnagri-la) est la ville de Zhongdian dans le Yunnana (photo JPDes., 2007)

 

La guerre de compassion

Alors de quelle paix s'agit-il donc dans le Kalachakra ? De quelle paix parle le dalaï-lama en initiant des millions de personnes ? D'une paix qui s'installera suite à une guerre qui, en vue de pacifier le monde, vaincra les « forces du mal », évincera tous les « ennemis de la bonne doctrine ». A l'époque où les maîtres tantriques fuyaient les raids musulmans, les forces du mal et les ennemis de la bonne doctrine n'étaient autre que l'Islam. Mais le tantra cite aussi le judaïsme et le christianisme comme religions à éradiquer. Les seuls vainqueurs seront les « guerriers du Bouddha », les initiés au Kalachakra. Une fois débarrassé de tous les ennemis de la « Bonne doctrine », le royaume de Shambala sera unifié et pacifié.

Cette guerre finale est inévitable pour le Kalachakra, car elle est la preuve même d'une véritable compassion vis-à-vis des ennemis de la bonne doctrine. Dans le bouddhisme tibétain, on appelle cela les « upaya », ou « moyens habiles » : quand on a épuisé l'arsenal des moyens pacifiques, tous les moyens sont bons pour convaincre l'adversaire d'adhérer à la « Bonne doctrine », même la dissimulation, le mensonge, la violence, le meurtre, pourvu qu'on agisse dans ce but. Il s'agit alors d'une « guerre de compassion », dit le Kalachakra.

Le dalaï-lama ne prétend-il pas la même chose ? Quand on l’interroge à propos de la violence dans le bouddhisme, il raconte invariablement la même histoire : deux moines sont assis tranquillement au bord d'une rivière tumultueuse ; ils aperçoivent un pauvre hère qui, désespéré, veut se jeter à l'eau ; un des deux moines se lève pour l’assommer et, par ce geste violent, il l'empêche de se noyer. Tandis que l'autre reste assis impassiblement. Et le dalaï-lama de demander avec un sourire malicieux, qu'il veut peut-être énigmatique : « lequel des deux a le plus de compassion pour ce pauvre homme ? » (9)

Dans cette histoire qui semble lui donner raison, le dalaï-lama omet de préciser quels sont les tourments du pauvre homme pour vouloir se jeter à l'eau. Car pour le dalaï-lama et pour les bouddhistes en général, la seule raison valable pour un tel geste est son ignorance, il n'a pas encore trouvé la voie vers la « Bonne doctrine »... quelle autre raison le pousserait à se jeter à l'eau ? Toutes les souffrances humaines, même les plus terribles, se résument finalement à celle-là : notre ignorance de la « Bonne doctrine », notre ignorance de la vacuité des phénomènes. Donc assommons cet homme, ainsi il ne se fera plus de tort, il ne tournera plus indéfiniment dans l'ignorance, cause principale de la souffrance. La guerre finale prophétisée par le Kalachakra en vaut donc la peine, elle va délivrer tous les êtres de leur ignorance. Il s'agit d'une « guerre de compassion ».

 

Le mythe de la bonne guerre

C'est ainsi que naît le mythe de la « bonne guerre ». Toutefois, le bouddhisme tibétain n'est pas la seule école bouddhiste à être touchée par cet aspect martial. Les maîtres zen enseignaient aussi que la « guerre de compassion » était une guerre de bodhisattva. « Pendant six cents ans, l'école Rinzaï a été occupée à l'amélioration de la force militaire. Pendant des siècles le Zen a été intimement lié au meurtre », écrit un grand maître zen (10). Au Japon, les écoles zen se sont impliquées corps et âmes dans les guerres mondiales qui ont secoué le vingtième siècle.

Selon Shaku Sôen (1859-1919) qui fut un des premiers maîtres zen à se rendre aux États-Unis, comme tout relève d'une essence unique, la guerre et la paix sont foncièrement identiques : « tout reflète la gloire du Bouddha, y compris la guerre. Comme le dessein principal du Bouddha était de soumettre le mal, et comme les ennemis du Japon étaient intrinsèquement mauvais, la guerre contre le mal était donc l'essence du bouddhisme ». (11).

Quant à D.T. Suzuki, célèbre disciple de Shaku Sôen venu enseigner aux États-Unis, il parle de « l'art zen de la décapitation ». Il a appelé cet art « le sabre qui donne la vie » car, dit-il : « dans le cas de l'homme qui lève le sabre par obligation, ce n'est pas lui qui tue, mais le sabre lui-même. Il n'avait aucun désir de faire du mal à qui que ce soit, mais l'ennemi se présente et se transforme lui-même en victime. » (12)

Chez nous, le contenu prophétique, guerrier et millénariste de Kalachakra a inspiré des interprétations ésotériques. Le New Age s'est emparé de la prédiction du « nouvel âge d'or », il y voit une analogie avec le début de l'ère du Verseau. Tandis que le mythe de la « bonne guerre », de la « guerre de compassion », l'apologie du « guerrier sacrifié », la sacralisation de la violence et du meurtre qui sont censés délivrer la nation des « forces du mal » plaisaient tant aux nazis qu'ils s'en sont largement servi pour leur propagande de guerre.

Dans notre vingtième siècle occidental, on pourrait assimiler la « guerre de compassion » aux « guerres humanitaires », des guerres que les pays les plus puissants de la planète se permettent d'engager dans des pays déstabilisés et affaiblis pour soit-disant éviter la souffrance qu'ils pourraient infliger à leurs propres populations. Dès lors, ne nous étonnons pas de voir le dalaï-lama s’esclaffer aux côtés de Bush, ils sont sur la même longueur d'onde dans leur bataille contre « l'axe du mal ». Pour ma part, c'est ce genre d'alliance qui me fait frémir, et quand j'entends que ce sont des dizaines de millions de personnes qui sont initiées au Kalachakra par les bons offices du dalaï-lama, cela ne me met pas particulièrement à l'aise.

Suite au prochain épisode : quels sont les exploits qui ont valu au dalaï-lama d'obtenir un prix Nobel de la Paix en 1989, quelles sont les implications de cette promotion dans notre manière de considérer le bouddhisme, dans sa promotion pour la méditation et dans l’engouement actuel des pratiques de Pleine conscience.

Notes

  1. voir intro au film de N.Fuchs
  2. A. Berzin, « L'initiation de Kalachakra, éd. Dangles, 1997
  3. http://www.buddhaline.net/La-transmission-du-Tantra-de
  4. ibid.
  5. ibid.
  6. Claude Levenson, dans « La Roue du temps », Actes Sud,1995
  7. ibid.
  8. dans « L'initiation de Kalachakra » de A. Berzin, éd. Dangles, 1997
  9. ibid.
  10. Brian Victoria, « Le zen en guerre, 1868-1945 », éd. du Seuil 1997
  11. ibid.
  12. ibid.