Batailles tibétaines : le livre qui manquait en français

par André Lacroix, le 26 novembre 2018

Vient de paraître, aux éditions CIP (Presses intercontinentales de Chine- ISBN 978-7-5085-3399-5), la version française de Kampf um Tibet (éd. Zambon, 2015). L’auteur de l’original n’est autre que le chercheur luxembourgeois Albert Ettinger dont les lecteurs du site ont déjà pu lire de nombreux articles. La traduction en français fait 462 pages, elle pèse 765 grammes et contient 1068 notes de bas de page.

Ainsi présenté, Batailles tibétaines pourrait apparaître comme un pavé indigeste ; mais il n’en est rien : chacun des 23 chapitres peut se lire comme une espèce de nouvelle, bien écrite et passionnante ; on peut aussi commencer par les nombreuses photos qui comportent toutes leur lot d’information démentant allégrement les images toutes faites qu’on se fait généralement du Tibet.

 

« Beaucoup de questions mais, par pitié, pas de préjugés ni de réponses bâclées ! » Le ton est donné dès le titre du premier chapitre. 

 

Avec cet impératif comme boussole, Albert Ettinger commence par revisiter l’histoire du Tibet, en s’appuyant sur de très nombreux témoignages, provenant de tous les horizons : tibétain, chinois, japonais, britannique, américain, allemand, français, qu’ils soient favorables ou non aux thèses défendues par le dalaï-lama. Certains textes en exergue présentent d’ailleurs des avis contraires sur une même réalité.

L’ouvrage se nourrit aussi d’une lecture abondante sinon exhaustive des publications des plus éminents tibétologues, la plupart anglo-saxons, comme Goldstein, Grunfeld ou Sautman, lesquels ont pu profiter, pour la mise à jour de leurs recherches, de la « déclassification » des archives britanniques et états-uniennes.

Grâce à sa maîtrise parfaite de l’allemand, Ettinger fait aussi une place de choix aux travaux des chercheurs d’Outre-Rhin, qu’on connaît en général plus mal encore dans le monde francophone que les ouvrages de référence écrits en anglais.

Toute cette vaste érudition est bien utile pour démêler l’écheveau tibétain, que d’aucun voudraient trancher comme le nœud gordien en revendiquant une indépendance qui aurait été violée par la Chine communiste. Mais il s’agit là d’un simplisme réducteur comme le démontre brillamment Albert Ettinger en se basant sur des avis qu’on peut difficilement contester. Ainsi pour Alexandra David-Néel « qui avait quelques connaissances sur l’histoire du Tibet », « les Tibétains n’ont jamais constitué une nation complètement homogène » (citée p. 13). Dès l’arrivée au pouvoir de la dynastie mongole des Yuan, ils ont fait partie de l’Empire chinois, ce que doivent bien reconnaître Mmes Blondeau et Buffetrille dans un livre pourtant censé contredire le Livre blanc chinois sur la question du Tibet : « Les rapports entre le Tibet et les souverains mongols de la dynastie Yuan ne se limitaient pas aux relations maître religieux et protecteur laïc (chöyön), comme le soutiennent parfois les Tibétains » (citées p. 29 en note, avec références). Pendant trois quarts de millénaire, les Tibétains, comme bien d’autres minorités ethniques, ont partagé « une histoire commune » (p. 26) au sein des empires mongol, Ming et mandchou, jusqu’à aujourd’hui où, de l’aveu même de Patrick French (ancien champion de la thèse indépendantiste), « les différents groupes ethniques dans ces régions ne pourront jamais être simplement démêlés » (cité p. 372). Pour rappel, la langue maternelle du dalaï-lama est une variante locale du chinois (voir p. 133).

À la lumière de ce recadrage socio-historique, le « Tibet indépendant » (de 1911 à 1950) n’est en réalité qu’une part du gâteau chinois tombé dans l’assiette du colonisateur britannique qui a su utiliser habilement à son avantage le 13e dalaï-lama, « un pion important pour eux dans la lutte d’influence au Tibet » (p. 61). Si encore le 13e dalaï-lama, en qui d’aucuns voient un « grand réformateur » avait profité de l’apport britannique pour moderniser le pays ! On est loin du compte : celui qu’Ettinger n’hésite pas à appeler le « tyran de Lhassa » semble plus préoccupé par la réception de trois voitures anglaises, par la mise en circulation d’une monnaie de Monopoly (voir p. 83 et ss.) et surtout par la création d’une armée équipée par les Britanniques, nécessitant « la levée de nouveaux impôts, des taxes et des corvées supplémentaires » (p.64), ce qui ne contribuera pas à faire sortir le peuple de la misère.

À la mort, en 1933, de celui qu’Alexandra David-Néel appelle ironiquement le « Grand Manitou » (p. 65), les choses ne vont pas s’améliorer : après une série d’intrigues et d’assassinats, ce sera la régence de « Sa Sainteté Reting Rinpoché », caractérisée par le règne de la cupidité et de la débauche ainsi que par la multiplication des « déportations et énucléations punitives » (p. 93), et des « meurtres politiques » (p. 113). Son successeur Taktra fait assassiner Reting dans une geôle du Potala et ordonne même le pilonnage et le saccage du monastère de Sera au cours duquel meurent des centaines de moines (voir chapitre 12).

Finalement, « le legs le plus important » (p. 126) du régent peu recommandable que fut Reting Rinpoché, ce sera la « découverte » du 14e dalaï-lama, présentée généralement comme le résultat de procédés divinatoires alors qu’elle résultait avant tout de calculs politiques ; si l’on s’en tient à l’analyse rigoureuse plutôt qu’aux contes de fées, on constate d’abord que, pour avoir permis le transfert du petit Lhamo Dhondup depuis Takster (dans l’actuel Qinghai) jusqu’à Lhassa, le sinistre seigneur de guerre musulman Ma Bufang « se fit payer 450 000 dollars chinois ‘sous forme de vingt tonnes d’argent’ » (p. 131). « Reting lui, gagnait en considération par le choix de son candidat, et en influence en devenant le Premier Précepteur du jeune ‘dieu-roi’ » (p. 131). De plus, le choix d’un candidat né hors Tibet proprement dit « pourrait éventuellement légitimer la revendication de territoires chinois » (p. 131).

Quand, après la victoire de Mao Zedong sur Tchang Kaï-chek, la Chine décida de récupérer le Tibet qui lui avait appartenu pendant des siècles, le 14e dalaï-lama n’avait que quinze ans. Il en avait dix-neuf lorsqu’il fut invité à Pékin avec tous les honneurs par Mao Zedong, qui avait entre-temps signé avec des délégués tibétains un « Accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet » en 1951. Mao savait qu’une « destruction rapide de l’ancien Tibet n’aurait pas servi les intérêts à long terme de la Chine. Il valait mieux amener petit à petit les Tibétains à devenir des citoyens loyaux au sein d’une Chine nouvelle » (d’après Goldstein cité p. 159). Et c’est ainsi que des « Winds of Change » (p. 159) ont soufflé sur le Tibet au point que l’on a pu parler de « lune de miel » entre la population tibétaine et les nouvelles autorités communistes, apportant des libertés jusque-là inconnues pour les femmes et les jeunes, allégeant ou annulant les dettes des serfs, construisant des écoles, des routes et des hôpitaux, et développant la culture vivrière.

Mais c’était sans compter sur le mécontentement des milieux réactionnaires qui ont saboté les réformes, en s’appuyant sur des ultra-nationalistes regroupés au sein de l’ « Association du Peuple » qu’Ettinger n’hésite pas à qualifier de « Ku Klux Klan tibétain ». « Ses membres provoquèrent des incidents avec des soldats de l’APL (Armée populaire de Libération), ils les bousculaient dans la rue, les battaient, leur crachaient dessus, les volaient ou les insultaient. Ils harcelaient sexuellement des femmes soldats », etc., « essayant de diverses manières d’attiser des ressentiments antichinois » (p. 189). En 1956, le conflit dégénère en « guerre sainte » quand des brigands de la région du Kham, « deviennent des ‘combattants de la liberté’ pour le compte de la CIA » (p. 208). Sur ce sujet, mais ça vaut aussi pour tous les autres, Ettinger a bien soin de préciser : « nous ne reproduisons aucunement une quelconque ‘propagande chinoise’, mais nous nous basons sur des sources « occidentales » ou en provenance de Tibétains en exil » (p. 218).

La suite, on la connaît : « Les Khampas et la CIA mettent en scène un ‘soulèvement populaire’ pour faire sortir le dalaï-lama du pays » (p. 231). Cette fuite, on le sait aujourd’hui, avait été préparée par d’intenses contacts diplomatiques entre notamment l’Ambassade états-unienne en Inde et les deux frères aînés du dalaï-lama agissant peut-être à l’insu de leur cadet qui continuait, lui, à déclarer que « les Chinois n’étaient pas venus pour les opprimer, mais pour les aider » (p.206). « Cependant, à ce moment-là, les conditions étaient déjà réunies pour que la situation dégénère et entraîne de violentes confrontations » p. 207).

« (…) une petite étincelle mit le feu aux poudres. Le déclencheur fut l’invitation faite au dalaï-lama d’assister à une représentation théâtrale au camp de l’APL » (p. 234). Comme l’a noté Tendzin Tcheudrak, le médecin personnel du dalaï-lama, « ‘À Lhassa, de multiples bruits naissaient et se répandaient à vive allure. On évoquait de plus en plus la possibilité d’un enlèvement de notre souverain par les communistes. Un peu partout, des affiches avaient été collées, exigeant le départ des Chinois et dénonçant l’Accord en 17 points’ » (p. 235). « Les émeutiers rassemblés devant le Norbulingka (…) font plus penser à des excités prêts au lynchage qu’à des citoyens inquiets. Leur agressivité était dirigée non seulement contre les ‘Chinois’, mais aussi contre des Tibétains, en particulier contre certains représentants du gouvernement » » (p. 236). « Que la sécurité du dalaï-lama ait jamais été menacée par les Chinois est toutefois loin d’être un fait avéré ; c’est même très invraisemblable » (p. 240). Il n’empêche ; ce qui devait arriver arriva : les émeutes éclatèrent. Et le dalaï-lama qui avait d’abord approuvé la politique chinoise au Tibet au point d’écrire un long poème à la gloire de Mao (reproduit en partie p. 175) se laissa séduire par les sirènes occidentales, devenant un atout maître dans le jeu des États-Unis comme son prédécesseur l’avait été dans le jeu britannique.

Les émeutes de Lhassa en 1959 et la répression qui a suivi ont valu à la Chine d’être accusée de « génocide », un slogan répandu pour la première fois, à l’échelle internationale par une « Commission internationale de Juristes », dont on sait aujourd’hui, grâce notamment aux travaux de Tom Grunfeld, qu’il s’agissait « d’une organisation créée et financée par les services secrets américains, dans un contexte de guerre froide idéologique » (p. 285). Partant du postulat que la restauration du contrôle de Pékin sur son ancienne province était une « occupation », cette commission ne pouvait produire qu’un rapport accablant pour la Chine, d’autant plus accablant que, croyant sur parole des récits incohérents, elle n’avait procédé à aucun interrogatoire contradictoire rigoureux et que, tout ouïe pour les déclarations des dignitaires tibétains indépendantistes, elle s’était bien abstenue de prendre en considération le point de vue chinois. L’accusation d’un « génocide » avait d’ailleurs déjà été formulée par une organisation réactionnaire tibétaine en Inde (dirigée par un frère aîné du dalaï-lama et l’aristocrate Shakabpa) en 1954, longtemps avant la révolte des Khampas en 1956 et les émeutes de Lhassa en 1959, et donc avant qu’il y ait eu la moindre « répression chinoise » au Tibet (voir p. 205).

Autre grave accusation tout aussi dénuée de fondement : le chiffre d’1,2 millions de victimes tibétaines qui « fut répété sans cesse, martelé, carrément enfoncé dans les têtes du public occidental afin de le faire apparaitre comme un fait notoire, établi, une réalité parfaitement incontestable » (p. 290-291). Ettinger rappelle comment l’écrivain britannique Patrick French, après avoir consulté la documentation longtemps gardée sous clé, s’est rendu compte de l’absurdité de ce chiffre, grossièrement exagéré et en grande partie inventé de toutes pièces, ce qui l’a amené à démissionner de la présidence de la Free Tibet Campaign. Actualisant cette recherche, Barry Sautman, professeur à l’université de Hong Kong et le sinologue allemand pro-« tibétain »Thomas Hoppe font un sort à cet autre contre-vérité selon laquelle les Tibétains seraient aujourd’hui envahis par une population Han.

La culture tibétaine et la langue tibétaine, seraient-elles menacées ? L’analyse des faits (objet du ch. 24) répond nettement par la négative, comme le résume cette citation d’un autre expert allemand, le Dr Ingo Nentwig, ancien conservateur du Musée d’ethnographie d’Asie orientale de Leipzig : « (…) il existe de nombreuses maisons d’édition tibétaines, non seulement au Tibet mais aussi dans les provinces voisines et même à Pékin Les tibétologues ne sont même pas en mesure de percevoir tout cela. Les auteurs tibétains écrivent en tibétain et en chinois. On peut non seulement acheter de la littérature tibétaine, mais aussi des traductions en tibétain, par exemple Shakespeare, Hugo et Balzac. (…) Il ne peut en aucun cas être question d’un ‘génocide culturel’ » (p. 315).

Il n’en reste pas moins vrai, reconnaît Ettinger, que le taux d’analphabétisme « est encore trop élevé au Tibet » (p. 344). Cela tient en partie au fait qu’ « en raison des grandes distances à parcourir, il est souvent impossible aux enfants de se rendre à l’école primaire. Mais enfin, ironise Ettinger, on ne va tout de même pas tenir les ‘Chinois’ pour responsables de l’étendue du territoire. Et puis, n’est-ce pas justement eux qui, en construisant des routes carrossables et en mettant en place un réseau de transport moderne, ont concouru à réduire les distances ? »  (p. 343). Et n’est-ce pas justement eux qui, d’après June Teufel Dreyer de l’Université de Miami, accordent au Tibet « des subventions généreuses ... plus élevées que celles de toute autre province ou région autonome » ? (p. 344).

« La tibétologue Françoise Robin se voit forcée de reconnaître qu’en Région autonome du Tibet, ‘l’économie connaît une croissance à deux chiffres’, mais non sans ajouter aussitôt, grincheuse, que c’est seulement ‘grâce au soutien artificiel (sic !) de l’État chinois’ » (p. 353). Certains laudateurs de l’ancien Tibet semblent même regretter l’ancien temps où la majorité des Tibétains habitaient des taudis sans les moindres commodités et vitupèrent contre les efforts pour transformer les bourgades tibétaines, jadis crasseuses, en villes modernes dotées d’un système d’évacuation des déchets et de traitement des eaux. C’est que, comme le fait observer Albert Ettinger, « le ressentiment antimoderne est omniprésent dans les publications des militants du ‘Tibet libre’, et il est inextricablement lié à la répugnance qu’éprouvent les citoyens aisés de l’Occident à l’égard des désirs de développement et de consommation des habitants du Tiers Monde » (p. 350).

Par comparaison avec la spectaculaire augmentation du niveau de vie en RAT, la situation matérielle et culturelle des Tibétains exilés en Inde, est plutôt désastreuse, malgré les millions de dollars de subvention que de nombreuses associations occidentales versent chaque année au « gouvernement en exil » de Dharamsala. Grunfeld n’est pas tendre pour cette mauvaise gestion (voir p. 265). Il a pu constater que « Les cours étaient donnés en grande partie en anglais, les programmes ne correspondaient pas aux besoins des élèves, tous les enfants ne pouvaient pas accéder à l’éducation en raison de frais de scolarité excessifs (120 US § pour un revenu familial annuel de 792-2400 §) ». Il mentionne « un jeune Tibétain qui, après neuf ans de scolarité, n’avait encore jamais lu de journal ni de livre. L’ancienne aristocratie, elle, n’était pas affectée par ce fiasco éducatif, car elle envoyait ses enfants dans des écoles anglo-indiennes, chères et privées » (p. 265).

Et la liberté religieuse au Tibet ? S’il y a, effectivement, des conflits entre l’État chinois et certaines communautés religieuses, « qui ne sont pas prêtes ou très réticentes à ‘rendre à César ce qui est à César’ » (p. 333), il faut savoir qu’ « actuellement dans la région autonome du Tibet, il y a à nouveau plus de 46 000 moines bouddhistes qui sont même subventionnés par l’État. Cela représente 4 pour cent de la population masculine. Ces chiffres ne sont-ils pas remarquables ? Les pays européens soutiennent mal la comparaison avec ce Tibet gouverné par des ‘athées’. Dans la France catholique, qualifiée par certains de ‘fille aînée de l’Église’, pour une population vingt fois plus élevée, on trouve ‘environ 1 300 moines et 5 500 nonnes’ » (p. 331).

« Compte tenu de ce qui précède, il ne reste en fait plus qu’un seul argument censé plaider pour l’indépendance du Tibet : les Tibétains ne sont pas des Chinois Han. Ce constat est aussi simple et évident qu’indéniable. Cependant, si on omet juste le dernier petit mot ‘Han’, l’affirmation n’est plus valable, parce qu’un ‘Chinois’ est un ressortissant de la Chine, une personne possédant la nationalité chinoise » (p. 355). Cette phrase liminaire du chapitre 27 introduit les cent dernières pages, du livre qui mettent en lumière une des faces cachées, sans doute la moins reluisante, de l’idéologie « Tibet libre », à savoir le racisme et des liens réels avec le nazisme.

C’est le dalaï-lama lui-même qui le déclare : « nos deux peuples sont ethniquement et racialement différents ». Loin de dénoncer ce type de propos, les thuriféraires du dalaï-lama en remettent une couche. Ainsi, le célèbre « philosophe » français Frédéric Lenoir, en digne héritier des naturalistes et sociaux-darwinistes du 19ème siècle, se permet-il d’écrire dans Tibet, 20 clés pour comprendre : « (…) les Tibétains sont de ‘type mongoloïde prononcé’ et ils ont ‘la peau assez foncée’, alors que les Chinois (il veut probablement dire les Han) sont ‘globalement moins trapus’ et de ‘peau plus pâle’ » (cité p. 356). Ces lignes provoquent l’indignation d’Albert Ettinger : « M. Lenoir ne va tout de même pas prétendre que pour des motifs ‘ethniques’ ou ‘de race’, les Bretons, les Alsaciens, les Lorrains, les Provençaux, les Corses, les Basques et les Catalans ne peuvent pas vivre ensemble dans un même État ! Dans un pays comme la France, avec sa longue tradition du droit du sol, son principe territorial d’acquisition de la citoyenneté au lieu de celui (ethnico-racial) du ‘droit du sang’, ces remarques sont à proprement parler scandaleuses. Mais après tout, la France est aussi la terre de Pétain, de Laval et des Le Pen… » (p. 357).

C’est donc au nom du ‘droit du sang’, étant donné qu’y vit une importante minorité tibétaine, que « dans son discours à Oslo, lors de l’attribution du prix Nobel de la paix (1989), le dalaï-lama revendique ce qu’il appelle ‘l’ensemble du Tibet, y compris les provinces du Kham et de l’Amdo’ (…) sans devoir craindre la moindre opposition de la part de son public » (p. 366). Ces propos sont pourtant inacceptables, car de tout temps, le Haut Plateau est un patchwork où cohabitent et s’entremêlent les Tibétains et de nombreuses minorités non tibétaines, dont les Han. Il n’empêche : « Le dalaï-lama lui-même incite depuis longtemps les femmes tibétaines en exil à épouser ‘des Tibétains afin que leurs enfants soient tibétains aussi’, et il ressent la présence de ‘Chinois’, en fait des personnes d’ethnie différente, dans son ‘Grand Tibet’ comme ‘la plus grande menace pour la continuité des Tibétains en tant que race distincte’ (p. 374-375). Samdhong Rinpoche, son « premier ministre » en 2003, s’inscrit dans le même courant « en déclarant que ‘conserver une race tibétaine pure est l’un des défis auxquels la nation est confrontée’ » (p. 374).

« À cause de cette déclaration, Sautman voit en Samdhong Rinpoche une âme sœur d’Heinrich Himmler et du ‘criminel de guerre nazi Bruno Beger’ » (p. 374). En développant cette grave accusation par une recherche approfondie portant notamment sur les travaux de Gerald Lehner, Albert Ettinger va s’attacher à sortir d’un silence complaisant les amitiés persistantes entre le dalaï-lama et des nazis notoires comme son précepteur l’ « alpiniste autrichien, Heinrich Harrer (ch. 29), le « raciologue » et criminel de guerre Bruno Beger (ch. 30) ainsi qu’avec les milieux d’extrême droite (ch. 31).

Albert Ettinger à la Foire du Livre de Leipzig en 2015
Albert Ettinger à la Foire du Livre de Leipzig en 2015

C’est là un sujet qu’Albert Ettinger maîtrise parfaitement (cf. son long article en 5 parties sur tibetdoc.org, intitulé « Retour sur la question des relations Tibet-Allemagne nazie »). En tant que grand connaisseur de l’Allemagne contemporaine, ayant enseigné à Trèves, Ettinger est particulièrement bien placé pour dresser un tableau détaillé et très bien documenté des sympathies partagées entre les dirigeants nazis et les dignitaires tibétains nationalistes. Dans les années trente les nazis, fascinés par le mythe de la Terre pure, ont organisé au Tibet des expéditions « scientifiques » à la recherche d’une origine aryenne commune et ces « chercheurs » ont été fort bien reçus par les dignitaires locaux. Pendant la 2ème Guerre mondiale, le Tibet d’Ancien Régime s’est rangé dans le camp de l’Axe Berlin-Rome-Tokyo. Et aujourd’hui encore, les liens qu’Albert Ettinger dénonce entre les nostalgiques du 3ème Reich et les indépendantistes tibétains sont incontestables et ahurissants.

Ahurissante aussi la réponse que le dalaï-lama a fournie au magazine Playboy qui l’interrogeait à propos de son amitié jamais remise en question avec le nazi Heinrich Harrer : « ‘Je savais bien sûr que Harrer était d’origine allemande (sic !) – et cela à une époque où les Allemands, à cause de la Seconde Guerre mondiale, étaient les boucs émissaires du monde entier. Mais nous autres Tibétains, nous avons depuis toujours pris parti pour les opprimés (sic !), et nous étions d’avis qu’à la fin des années 1940, les Allemands avaient été suffisamment humiliés (sic !) par les Alliés’ » (p. 392). Et voilà comment, dans la bouche de l’Océan de Sagesse, les redoutables seigneurs et tortionnaires nazis sont rebaptisés « boucs émissaires », alors que ce sont eux précisément qui ont fait des juifs et des roms leurs boucs émissaires…

Comment une telle perversion du langage qui s’apparente à du négationnisme n’a-t-elle pas suscité une réprobation générale ? Comment le dalaï-lama peut-il continuer à répandre ses fausses accusations de soi-disant génocides physique, culturel et démographique ? Comment se fait-il qu’on continue généralement en Occident à réduire la problématique tibétaine à un ramassis de « fake news » ? Voilà de quoi indigner tout honnête homme. Albert Ettinger en est un. Au lieu de feindre une impossible objectivité, il annonce clairement la couleur : « c’est d’un point de vue personnel que j’étudie, juge et évalue le sujet », écrit-il dès la première page. Mais ce qui garantit le sérieux de l’entreprise, c’est que, dit-il, « je me réfère (…)  essentiellement à des auteurs et à des sources au-dessus de tout soupçon, comme des historiens militaires américains, des membres de la CIA, des documents écrits par les ‘guerriers de Bouddha’ tibétains, des scientifiques occidentaux renommés, etc. » (p. 5). Il coupe ainsi l’herbe sous le pied de ceux qui l’accuseraient de souscrire à « la propagande communiste chinoise »…

 

Outre la qualité de ses sources et l’étendue de sa documentation, Ettinger se caractérise aussi par son sens aigu de la critique historique et sa capacité à actualiser ses observations, permettant ainsi à son érudition de n’être jamais ennuyeuse. Si Batailles tibétaines se lit avec intérêt de la première à la dernière ligne, c’est parce que l’historien se double d’un journaliste d’investigation, capable de contextualiser les différents aspects de la question tibétaine dans une perspective géopolitique. L’ouvrage abonde en rapprochements − parfois inattendus, souvent savoureux et toujours éclairants − avec ce qui s’est passé et ce qui se passe ailleurs dans le monde. Ce qui ne gâte rien : le style est vif, sans fioritures ; les titres des chapitres sont constitués de formules bien senties résumant de façon percutante la teneur des propos. Un petit regret toutefois : ci et là, indépendamment de la volonté de l’auteur, des erreurs de typographie et d’orthographe – qu’il faudra corriger en cas de réimpression…

Bref, un ouvrage excellent, appelé à marquer pour longtemps l’opinion publique francophone.

Malheureusement, il reste une ombre au tableau, et celle-ci est de taille : le livre, paru parallèlement dans une édition anglaise et une autre chinoise, n’a pas trouvé d’éditeur en Europe. Il aura donc du mal à se retrouver sur les rayons ou dans les vitrines de nos librairies.

Pour l’instant, l’ouvrage n’est encore disponible que par commande chez l’auteur (Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.) au prix de 26,00 € (frais d’emballage et de port compris). N’omettez pas de mentionner votre adresse postale. L’auteur se fera un plaisir de vous envoyer immédiatement un des exemplaires en dépôt chez lui.