Le Dharma rejette l’idée brahmanique du karma et de la réincarnation

par Elisabeth Martens, le 22 décembre 2009

Je réponds ici à certains lecteurs qui semblent choqués par mon affirmation selon laquelle le Dharma (l’enseignement du Bouddha) s’est construit en réaction contre les croyances hindouistes en la réincarnation et au Karma. Je prends comme ouvrage de référence : « Le Bouddhisme du Bouddha », d’Alexandra David-Neel, Ed. du Rocher.

 
La pensée du Bouddha s’est nourrie du terreau philosophique présent dans son pays et en son temps. Le dharma n’aurait pas pu prendre sa forme originale sans l’idée hindouiste du Karma. Cependant, le Bouddha a réfléchi le Karma de manière différente que ses prédécesseurs hindouistes : « ‘Les circonstances heureuses ou pénibles de notre vie présente sont l’aboutissement de l’œuvre à laquelle nous avons personnellement travaillé dans l’infini des temps passé’ : cette dernière idée ne doit pas se chercher dans le bouddhisme, elle ne s’y trouve point….

Il ne peut y avoir place pour une justice distributive personnelle, pour une rétribution directe et individuelle, dans une philosophie qui nie la permanence et la réalité substantielle de la personnalité…. Karma, dans l’acception populaire de balance des récompenses et des châtiments, ou suivants celle que certains Théosophes ont acclimaté en Occident, est un non-sens au point de vue bouddhiste » (p. 180-181). Le Karma tel que le Bouddha l’a enseigné doit se comprendre dans le cadre de la Loi de l’enchaînement des Causes et des Effets, sans y introduire une notion de justice individuelle. « Ce que nous appelons une personne n’est que l’incarnation vivante d’activités passées, d’ordre physique ou psychique.

C’est la forme actuelle de l’activité passée qui s’imprime dans les êtres et se manifeste par eux. Telle est la loi du Karma comme elle est entendue dans le Bouddhisme » (p.182). Le bouddhisme est donc déterministe, mais non  fataliste puisque, même s’il accepte qu’on soit influencé par des actions passées dans l’accomplissement des actions présentes, divers éléments extérieurs, présents ou passés (famille, éducation, circonstances de vie, milieu social…), peuvent venir modifier l’effet des actions passées.
 
Cela implique aussi que le Bouddha se soucie plus de notre affiliation au monde que du poids, très relatif, d’un karma individuel. « Considéré physiologiquement, un homme se réincarne dans ses enfants et ses descendants et leur transmet son karma physique. Considéré au pont de vue éthique, la vie psychique d’un individu ne peut être séparé de celle du groupement auquel il appartient. Le devoir, la responsabilité n’ont aucune signification en-dehors de la société.

Comment donc alors, un homme pourrait-il avoir un karma distinct de celui des autres êtres humains ? » (p.182) Le Bouddha, prêchant l’absence d’ego, ne peut que s’indigner de l’idée d’un karma individuel, par contre, « c’est en considérant toute l’humanité reliée ensemble, ainsi que les parties d’un universel tout, que nous pouvons saisir la pleine signification de la doctrine du karma. Ce ne sont pas le voleur et le meurtrier qui sont responsables, seuls, envers la société, mais la société est également responsable d’engendrer de tels caractères. » (p.182)
 
On le voit, le Karma tel que pensé par le Bouddha décolle des destins individuels pour atteindre une dimension universelle. Comment en serait-il autrement puisque le cœur de sa doctrine est l’illusion créée en nous par notre sentiment d’ego ?... Dans le même ordre d’idée, il renie également l’idée de la réincarnation ou de la transmigration de l’âme : « la doctrine bouddhiste du Karma diffère totalement de la théorie brahmanique de la transmigration. Le Brahmanisme enseigne la transmigration d’une âme réelle, un atman, tandis que le dharma parle d’une succession de karmas (c’est-à-dire une suite d’actions s’engendrant à l’infini)…

Dans le sens bouddhique, la transmigration est simplement une manifestation de cause et d’effet » (p.183). Que ces ‘actions s’engendrant à l’infini’ se produisent à travers un individu né de la rencontre momentanée de cinq agrégats universels, voilà qui est anecdotique. Ou plutôt : les êtres qui se constituent temporairement par l’union de cinq agrégats sont les outils à travers lesquels se manifeste l’enchaînement des causes et des effets ; l’important étant l’enchaînement, et non les outils.

C’est pourquoi le Bouddha rejette l’idée hindouiste (ou brahmanique) de la réincarnation ou de la transmigration de l’âme d’un individu à un autre. D’après lui, après la mort, notre âme individuelle ne transmigre pas pour venir habiter un autre corps et revivre en lui (et donc nos actions présentes ne sont pas que le résultat de nos actions passées),  mais elle va rejoindre l’agrégat de Conscience universelle, ou de Conscience éveillée, agrégat qui sert de « pot commun » à chaque nouvel être.
 
Pourquoi avoir choisi Alexandra David-Neel comme livre de référence ? Parce qu’elle a un parcours à rebours : elle a démarré ses études bouddhistes en Angleterre auprès des Théosophistes, fort en vogue à cette époque. Forte d’un esprit critique peu commun, elle s’est rapidement distanciée de cette mode du Bouddhisme tibétain à la sauce londonienne, pour se tourner vers l’étude des langues orientales, hindou et tibétain principalement, chinois ensuite, ce qui lui a permis de lire les anciens dans le texte.

Puis, tout le monde connaît ses exploits d’aventurière en Chine et au Tibet pour aller rencontrer elle-même de grands maîtres des différentes écoles bouddhistes. Par ses études, ses rencontres, son assiduité à vouloir comprendre, elle a pu établir une distinction assez claire entre l’enseignement originel du Bouddha et les déviances qui se sont installées au cours de l’évolution du Bouddhisme en Asie. Son ouvrage « le Bouddhisme du Bouddha » est devenu une référence en la matière.

A partir d’une compréhension de ce qu’était réellement la pensée du Bouddha, on peut mieux distinguer les retours vers des croyances antérieures (comme il y en a beaucoup dans le Tantrisme, et par suite dans le Bouddhisme tibétain) ou les influences d’autres religions ou d’autres croyances (comme la religion Bön et les croyances populaires au Tibet).