Un lama abusif devant une cour d’appel

par André Lacroix, le 13 mars 2018 -  Actualisation 1(*Actualisation n° 2 (**)

On se souvient du cas de Robert Spatz (alias le Lama Kunzang Dorjé) et de sa secte OKC (Ogyen Kunzang Chöling) se mouvant dans l’aura du bouddhisme tibétain, dont les comportements aberrants ont été condamnés par le tribunal correctionnel de Bruxelles à quatre ans de prison avec sursis et à la confiscation de plus de 4 millions et demi d’euros. C’était le 15 septembre 2016 : le verdict était rendu après dix-huit (!) ans d’enquête. Pour se remettre en mémoire cette affaire et les remous qu’elle a provoqués, lire l’analyse détaillée qu’en a fournie Albert Ettinger le 22 octobre 2016 (1).

 

D’une instance à l’autre

Le quotidien Le Soir du 27 février 2018, sous la plume d’Octave Morel (2), nous apprend que cette affaire repasse actuellement devant la cour d’appel de Bruxelles, présidée par son premier président en personne, Luc Maes. Autres protagonistes éminents de ce procès hors norme : l’avocat général Jean-François Godbille pour les réquisitoires, Me Quentin Wauters pour la défense et Me Dimitri de Béco pour les 23 plaignants. Robert Spatz, quant à lui, brille par son absence : il vit en Espagne depuis de nombreuses années et entend y rester ; il a fait parvenir à la cour un certificat médical.

 

Un acquittement ?

C’est ce que réclame Me Wauters pour son client, au motif que les faits délictuels ne relèveraient pas d’un système institutionnalisé.

La cour d’appel aura sans doute quelques difficultés à suivre cette argumentation quand on sait que, par son charisme, Spatz avait convaincu des familles entières de rejoindre son mouvement basé au Château de Soleils à Castellane (dans les Alpes de Haute Provence), où comme le rappelle Octave Morel, « une septantaine de mineurs ont ainsi vécu en quasi-autarcie (…) pendant que leurs parents travaillaient sans être déclarés ni payés dans les restaurants bruxellois de l’organisation. »

On se souvient, poursuit l’article, que « le premier juge avait condamné Robert Spatz à une peine nettement moins lourde que celle requise par le parquet (13 ans). Mais il avait tancé le ‘goût du pouvoir absolu, de l’argent et du grand luxe’ du gourou ‘tandis que ses adeptes vivaient dans la plus grande précarité ». En ce qui concerne les faits de mœurs (…) Spatz a « ‘vainement cherché à dissimuler son appétit sexuel sous un verbiage spirituel’. »

On constatera en passant un parallélisme évident entre Robert Spatz, gourou de la secte OKC et Sogyal Rinpoché, directeur des centres Rigpa, finalement désavoué par le dalaï-lama (3).

 

Rien qu’une regrettable exception ?

Ce que Me Quintin Wauters va très probablement plaider, c’est le caractère isolé, voire accidentel, des faits reprochés au prévenu. Il ne devrait pas manquer de s’appuyer sur le témoignage à décharge de Carlo Luyckx, le président de l’Union bouddhique belge (UBB), pour qui les dérives sexuelles au cours des rites tantriques sont rares, sinon inexistantes (1).

Ce à quoi Me Dimitri de Béco aura beau jeu de rappeler le caractère mystificateur de ce type d’argumentation en forme de déni ̶ qui a longtemps été utilisé par l’Église catholique dans les cas de pédophilie cléricale, jusqu’à ce que, sous la pression notamment des tribunaux civils, le Pape Benoît XVI en vienne à se prononcer pour la tolérance zéro, une sévérité que son successeur François peine d’ailleurs à faire appliquer (4).

Dans le cas qui nous occupe, plusieurs témoignages irréfutables établissent clairement que les comportements aberrants ne sont pas exceptionnels dans le bouddhisme tantrique, qui présente même, selon la formule de Gilles van Grasdorff, pourtant très proche du dalaï-lama, un « spectre complet des déviances sexuelles » (1).

Les mêmes causes provoquant les mêmes effets, et la nature étant ce qu’elle est, il est fatal que des interdits monastiques, quand ils ne sont pas librement consentis, engendrent des comportements déviants, que ce soit sous certaines soutanes ou certaines robes safran.

 

Un procès exemplaire

La liberté des cultes ne dispense aucun État laïc de son obligation de juger les crimes ou les délits qui seraient commis au nom d’une religion ou par le ministre d’un culte, quel qu’il soit.

Plutôt que de se voiler la face, on aimerait que tous ceux qui détiennent une parcelle d’autorité en matière de bouddhisme reconnaissent que le bouddhisme tantrique tibétain laisse la porte ouverte à toutes sortes de pratiques sexuelles aberrantes et qu’ils s’engagent à y mettre fin.

Dans cette salutaire clarification, la cour d’appel de Bruxelles aura sûrement un rôle à jouer. Suite du procès entre le 23 avril et le 3 mai (*).

 

Affaire à suivre.

 

(*) Actualisation n° 1 (en date du 4 mai 2018)

Après des centaines d’heures de débats, l’avocat général a demandé la confiscation à l’encontre de Spatz d’une somme dépassant 8 000 000 d’euros.

L’arrêt sera rendu le 18 septembre.

(D'après Le Soir du 04/05/2018)

(**) Actualisation n° 2 (en date du 26 septembre 2018)

Le 18 septembre, la Cour d'Appel de Bruxelles a prononcé l'irrecevabilité des poursuites contre le gourou et sa secte, en raison de vices de procédure, au grand désappointement d'une cinquantaine de victimes présentes à l'audience.

Un pourvoi en cassation est envisageable.

(D'après Le Soir des 19 et 20/09/2018)

 

 

 

 

 

(1) http://tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama/80-face-a-vincent-engel-qui-a-parle-de-l-evolution-de-sa-pensee-sur-le-tibet-des-specialistes-font-encore-tourner-leur-moulin-a-prieres-bourre-des-memes-mantras-immuables

(2) Article détaillé et bien documenté d’Octave Morel

(3) http://tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama/404-le-dalai-lama-desavoue-sogyal-rinpoche

(4) Voir, sur une pleine page dans Le Soir du 13/03/2018, un dossier, signé Maurin Picard, sous le titre « La crise de la pédophilie affecte l’aura de François ».