Le Dalaï-lama et Donald Trump, une alliance "grand format"

par Elisabeth Martens, le 30 janvier 2017

Le Dalaï-lama nous a fait savoir depuis New Delhi qu'il ne craint pas l'élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis (1). Il compte d'ailleurs sur ce dernier pour faire preuve de compassion et espère le voir collaborer avec son homologue russe, Vladimir Poutine, pour que tout deux œuvrent ensemble pour la paix dans le monde...!

 

Le Dalai Lama a déclaré il y a quelques semaines que l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis ne l’inquiétait pas. Il a même ajouté qu'il espère pouvoir s’entretenir avec lui sous peu. Cela ne devrait étonner que la gauche bien-pensante de l'Occident qui, si une poignée de main et une accolade amicale entre D.L. et D.T. se concrétisaient dans les mois à venir, en viendrait finalement à se poser quelques questions quant à la compassion sans mesure du très saint homme.

Ce rapprochement serait toutefois dans l'ordre des choses : déjà dès avant son exil en Inde, le D.L. ne pouvait se passer de l'appui des É-U et, quel que fût le président élu, il s'est d'emblée montré favorable à sa présidence. Pas un seul des présidents américains n'a d'ailleurs échappé au sourire désarçonnant du « chef spirituel » du Tibet, accompagné ou non de ceux non moins séduisants de Richard Gere ou Lady Gaga.

Mais cette fois, on aurait pu penser que l'esprit critique tant défendu par le bouddha historique allait émouvoir le D.L. Tout au contraire semble-t-il, puisqu'il n'a pas même attendu que D.T. soit installé à la Maison blanche pour se déclarer prêt à partager un petit apéritif convivial avec le nouveau venu.

Comment expliquer l'attente que le D.L. semble placer en D.T.? En creusant un peu (même pas beaucoup!), on se rend compte que tous deux ont un discours nationaliste exacerbé, bien que sans doute pas pour les mêmes raisons ni dans les mêmes buts. D.T. prépare un retranchement des Américains à l'abri de leurs propres frontières pensant ainsi relancer l'économie nationale avec, à la clef, la construction de plus de mille kilomètres de mur érigés le long de la frontière Sud, et la sélection des entrées sur son territoire en annulant les visas aux nationalités dérangeantes.

Irak, Iran, Syrie sont les premiers visés avec comme argument la lutte contre le terrorisme, alors que l'Arabie saoudite, l'Égypte et la Turquie, bien plus impliqués dans le terrorisme mais où D.T. détient des trusts financiers, ne sont pas dans le collimateur. L'Europe, habituée à ce que les États-Unis donnent le ton, va-t-elle suivre et basculer vers un nationalisme qui nous glace le sang et nous ramène aux pas si lointains "Matins bruns" (2) ?

Quelle relation avec sa sainteté le Dalaï-lama?

En 1991, le D.L. et son gouvernement en exil ont publié une "Charte des Tibétains en exil"; elle est encore en usage aujourd'hui (3).

Dans l'article 8 de la Charte, on peut lire ceci : " Toute personne dont le père biologique ou la mère biologique est de nationalité tibétaine a le droit d'être un citoyen tibétain".

Autrement dit, la charte stipule que la citoyenneté tibétaine doit être installée sur base de l’appartenance ethnique, ceci pouvant être prouvé par l'ADN de l'individu, puisqu'on précise ici qu'il s'agit des père et mère « biologiques ». Ceci est tout à fait impensable en Chine où cohabitent 55 nationalités différentes qui, toutes, ont une carte d'identité chinoise, bien qu'étant d'ethnies différentes.

De plus, la Charte a été rédigée dans l'espoir de voir un jour se réaliser le « Grand Tibet libre » tel que le D.L. l'imagine dans son ouvrage-testament : « Au loin la liberté ». Ce « Grand Tibet » recouvre non seulement la Région Autonome du Tibet (R.A.T.), mais encore une large part des provinces voisines du Gansu, Qinghai, Sichuan et Yunnan, soit au total un quart de la Chine (ou cinq fois la France). C'est ce territoire que le D.L. appelle son « Grand Tibet libre », en faisant référence à l'époque historique durant laquelle les Tubo (ancien nom des Tibétains) y régnaient en maîtres.

Cette période recouvre la fin du 8ème et le début du 9ème siècle après J-C., période à laquelle la lignée des dalaï-lamas n'existait pas encore, puisque celle-ci n'a débuté que bien plus tard, au 15ème siècle. Comment le D.L. peut-il exiger un territoire sur lequel ni lui ni ses prédécesseurs n'ont jamais régné ?

Or ce vaste territoire est multiethnique. Depuis des siècles, de nombreuses populations se sont croisées et se sont mélangées sur le Haut plateau tibétain. Actuellement, on y compte 6 millions de Tibétains, 4 millions de Han, 2 millions de Hui, 2 millions de Yi, et 2 millions d'un mélange d'autres ethnies. Cela donne 10 millions de non-Tibétains pour 6 millions de Tibétains. De plus, comme dans toute région multiethnique, le mélange des populations y est très important. Dans un tel contexte, parler de « père et mère biologiques ayant une nationalité tibétaine » comme condition pour être un citoyen tibétain, c'est purement et simplement expulser du « Grand Tibet libre » plus de la moitié de ses habitants.

Si ce n'était le D.L., on parlerait d'épuration ethnique !... ce qui peut à nouveau nous glacer le sang et nous ramène vers certains « Matins bruns », l'étoile jaune désignant cette fois les communautés musulmanes.

En effet, il y a un an à peine, le D.L. estimait que le nombre de réfugiés en Europe était beaucoup trop élevé et proposait de les renvoyer chez eux afin qu'ils reconstruisent leur pays. Bien sûr, il se devait de montrer sa grande compassion en constatant leurs conditions de vie déplorables, mais en même temps il n'a pu s'empêcher de déclarer, en souriant bien entendu : « L'Allemagne est l'Allemagne, elle ne peut tout de même pas devenir un pays arabe ! » (4).

On peut se rappeler les relations plus que haineuses que le bouddhisme tibétain entretient avec les musulmans, et ce depuis le 11ème siècle, alors que l'Islam fit fuir les moines tantriques du Nord de l'Inde vers le Tibet. La vallée du Yarlung devint leur terre promise ou « Shambala ». Le tantra du Kalachakra, texte révélé du bouddhisme tibétain et adulé par le 14ème dalaï-lama, fit miraculeusement son apparition à ce moment-là. Les disciples de Mahomet y sont présentés comme les pires ennemis du bouddhisme et actuellement, les représentations d'une divinité tantrique foulant un musulman au pied sont courantes dans les temples au Tibet.

Pas plus que le D.L. ne fut intimidé devant les chemises brunes à une époque que l'on voudrait croire révolue (voir ses relations avec Harrer, Beger, Schäffer, etc. (5), il ne l'est aujourd'hui devant les cravates fluo de son probable futur compagnon de route, Donald Trump. Le D.L. ne peut pas grand-chose sans les États-Unis, mais aujourd'hui avec D.T., il a trouvé un allié de poids... bien qu'il devra manœuvrer avec subtilité.

S'il se montre trop empressé envers D.T., la presse occidentale risque de s'offusquer et son sourire charismatique finira par nous agacer, ce qu'il ne peut pas se permettre : avec les missiles américains et leurs alliés qui encerclent la Chine à partir des mers et des océans, son alliance avec Donald Trump pourrait enfin signer la réalisation de son « Grand Tibet libre ».

Nous assisterions alors à l'implosion de la Chine, mais cela, ce serait sans compter avec la Chine elle-même, avec son essor économique fulgurant, ses influences outre-mer et sa gigantesque population, sans parler des Tibétains de Chine, vivant en R.A.T., qui n'ont aucune envie de voir déraper leur soudaine percée économique. Sur les 27 provinces chinoises qui ont annoncé leurs chiffres de croissance pour l'année 2016, la R.A.T. est en tête avec une croissance de son PIB de 11,5 % pour une croissance moyenne de 6,7% au niveau national. Elle est suivie par la municipalité de Chongqing avec 10,7 %, puis de la province du Guizhou avec 10,5 %.

C'est surtout le secteur touristique qui a fait exploser le PIB de la R.A.T. En 2016, le Tibet a accueilli 23 millions de visiteurs avec une recette touristique de 33 milliards de yuans (soit 4,8 milliards de USD). Il en attend 25 millions en 2017, ceci grâce à de nombreux projets pour les compagnies aériennes, les chemins de fer, les routes, l'approvisionnement et les infrastructures touristiques.

N'en déplaise à nos rêves romantiques de conserver intact un coin de paradis proche du ciel, les smartphones, GPS et autres inventions numériques, les compagnies d'assurance et de voyage, et même nos « belgistan-fritkots » font bonne figure au pied du Potala. Nous y sommes bienvenus aussi, les autorités locales souhaitent en effet encourager le secteur touristique et former des professionnels dans le domaine pour en faire une destination touristique mondiale, en mettant en avant les fabuleux paysages, la culture tibétaine et la diversité ethnique du Haut plateau. Les trekkings au Tibet, c'est pour bientôt... préparons nos chaussures Gore-tex et nos blousons Northland !

Nous ne devrons même plus nous munir de notre propre rouleau de papier-toilette : en 2017, deux mille toilettes publiques seront construites sur le Toit du monde !

Trek dans le Nord-est du Tibet (photo JPDes. 2005)
Trek dans le Nord-est du Tibet (photo JPDes. 2005)

Notes:

  1. 22/01/2017, Rédaction de "Métro"

  2. « Matin brun » de Franck Pavloff raconte l'histoire de deux amis confrontés à un régime politique totalitaire: l'État Brun. Ils s'y soumettent sans se rendre compte du danger. Pourtant les règles sont déconcertantes, toutes en rapport avec la couleur brun

    Trek dans le Nord-est du Tibet (photo JPDes. 2005)

    Notes:

    (1) 22/01/2017, Rédaction de "Métro"

    (2) « Matin brun » de Franck Pavloff raconte l'histoire de deux amis confrontés à un régime politique totalitaire: l'État Brun. Ils s'y soumettent sans se rendre compte du danger. Pourtant les règles sont déconcertantes, toutes en rapport avec la couleur brun(qui, évidemment, fait référence à l'uniforme des S.A., formations paramilitaires des nazis).

    (3) sur le site http://tibet.net/about-cta/constitution/ , article 8 de la „Charte des Tibétains en exil“ à propos des „Citizen of Tibet“ :

-All Tibetans born within the territory of Tibet and those born in other countries shall be eligible to be citizens of Tibet. Any person whose biological mother or biological father is of Tibetan descent has the right to become a citizen of Tibet; or

-Any Tibetan refugee who has had to adopt citizenship of another country under compelling circumstances may retain Tibetan citizenship provided he or she fulfills the provisions prescribed in Article 13 of this Charter; or

-Any person, although formally a citizen of another country, who has been legally married to a Tibetan national for more than three years, who desires to become a citizen of Tibet, may do so in accordance with the laws passed by the Tibetan Assembly.

(4) http://www.faz.net/aktuell/politik/dalai-lama-tenzin-gyatso-im-intervi...;

en français :http://www.vsd.fr/actualite/migrants-le-dalai-lama-estime-qu-il-y-a-tr...

(5) http://tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama/76-l-etrange-cercle-d-amis-du-14eme-dalai-lama

(6) French.china.org.cn Mis à jour le 22-01-2017

(7) le Quotidien du peuple en ligne, le 11 janvier 2017