Ouverture d’une nouvelle autoroute

André Lacroix - 20 octobre 2017

Comme le signale un article publié le 11/10/2017 sur le site France-Tibet, une nouvelle autoroute de 409 km reliant Lhassa à Nyingchi dans le Région autonome du Tibet (RAT) a été ouverte le dimanche 1er octobre 2017. Le temps de voyage entre ces deux villes passe ainsi de 8 à 5 heures de route, à une vitesse limitée à 80 km/h. L’article est illustré par deux superbes photos d’un long ruban autoroutier se déroulant dans des paysages grandioses de montagnes, de forêts et de cours d’eau.

 

La ville de Nyingchi est située exactement à l’est de Lhassa, pas très loin de la frontière (discutée) avec l’État indien de l’Arunachal Pradesh. C’est dans cette région que le Yarlung Tsampo qui vient de l’ouest amorce une boucle immense en remontant vers le nord ; ensuite en contournant le Namcha Barwa (qui culmine à 7 782 m), il oblique vers l’est avant de descendre plein sud et puis SSO vers l’Inde où il prendra le nom de Brahmapoutre et viendra grossir le delta du Gange.

 

 

 

En creusant l’extrémité orientale de l’Himalaya, le Yarlung Tsampo a formé le plus long et le plus profond canyon du monde. Il traverse une forêt primitive où l’on trouve, parmi de très nombreuses espèces végétales, des cèdres qui peuvent atteindre 60 m de haut, avec un tronc de 3 m de diamètre.

Dans cette zone, les autorités ont créé une réserve naturelle de plus de 9 000 km2 qui constitue un sanctuaire pour le tigre du Bengale, le léopard, le singe au nez retroussé, le panda roux, etc. : un paradis pour les routards et les chercheurs

 

(cf. Jean-Paul Desimpelaere,

Le canyon le plus profond du monde,

→ Environnement → Géographie).

 

 

 
Un cupressus gigantea, vieux de quelque 2 600 ans  (Photo Wikipedia)
Un cupressus gigantea, vieux de quelque 2 600 ans
(Photo Wikipedia)

 

Outre ces atouts naturels, la région offre aussi la particularité d’abriter, à côté de sanctuaires de l’école bouddhiste Gelugpa (comme un peu partout en RAT), le monastère Bön de Dagze. Pour rappel, le Bön est la religion primitive des Tibétains, qui subsiste encore ici et là, après des siècles de domination bouddhiste (voir Jean-Paul Desimpelaere, Le Bön reste une religion populaire au Tibet, → Religion →  Bouddhisme tibétain au Tibet).

Il y a gros à parier que cette région aussi riche d’atouts en tous genres, mais jusqu’à ce jour relativement isolée, va connaître dans les années à venir un important développement en raison de l’arrivée de la nouvelle autoroute.

Mentionnons encore l’intérêt géostratégique de cette construction qui aura coûté, selon Xinhua (01/10/2017), 5,8 milliards de dollars et, selon France-Tibet, « aux alentours de 8,8 milliards de dollars » (?)…Nyingchi étant située non loin de la frontière toujours disputée entre la RAT et l’Arunachal Pradesh administré par l’Inde, on peut imaginer que, dans un avenir plus ou moins lointain, le différend se réglera à l’amiable, au mieux des intérêts humains et commerciaux des deux parties, le jour où l’Inde se décidera à imiter la politique audacieuse de la Chine en matière d’infrastructure.

Mais même à supposer que la frontière reste en l’état entre l’Inde et la Chine, même à supposer que la région de Nyingchi ne connaisse pas de développement spectaculaire, il n’en reste pas moins que, tout au long des 409 km de Lhassa à Nyingchi, la nouvelle autoroute va désenclaver un chapelet de bourgades isolées, un peu comme une artère dans le corps qui irrigue la moindre cellule. Étant donné que la vitesse sur cet axe est limitée à 80 km/h et que les camions lourds y sont temporairement interdits, les désagréments environnementaux devraient être très peu importants.

Des Tibétains saluent le passage des premiers véhicules sur une portion de la nouvelle autoroute (Photo Chine-Info, 31/10/2013)
Des Tibétains saluent le passage des premiers véhicules sur une portion de la nouvelle autoroute (Photo Chine-Info, 31/10/2013)

Pourquoi dès lors, le tableau somme toute assez positif, voire admiratif, dressé par France-Tibet de la nouvelle autoroute se termine-t-il par ce florilège d’affirmations tout aussi contestables que contestées par les historiens sérieux :

Le Tibet a été envahi par le régime communiste chinois depuis 1949. Depuis cette époque et en conséquence directe de cette invasion, plus d’1,2 millions sur les 6 millions de Tibétains sont morts. Lors de cette occupation continue du Tibet, plus de 6000 monastères ont été pillés et détruits. Des crimes contre l’Humanité et un véritable génocide ont lieu : meurtres, massacres, tortures, viols, famines, privations extrêmes, marche forcée, esclavage, violence brutale et exterminations. Le Parti Communiste continue d’appeler cela une « libération pacifique » et continue de clamer que « les Tibétains vivent désormais dans un paradis socialiste maoïste. » ?

« Invasion » ; « 1,2 millions de morts » ; « véritable génocide » ; « 6000 monastères pillés et détruits » : toutes ces accusations sont fausses (consulter notamment : → Société → Population ; → Histoire → 20e siècle ; → Politique → Géopolitique). Quant aux sévices attribués au « paradis socialiste », ils font plutôt penser à la description du Tibet d’Ancien régime (→ Histoire → Période bouddhiste).

Comment expliquer qu’en guise de conclusion on ait droit à un tel débordement irrationnel à propos précisément de la construction d’une autoroute, fruit de l’intelligence et de l’habileté humaines ? Faudrait-il y voir l’expression d’une sorte de nostalgie inavouée ꟷ sinon de régression pathologique ꟷ d’un temps pas si lointain où, dans un Tibet coupé du reste du monde, il n’y avait pas d’autres routes que des chemins muletiers et où la seule roue connue était la roue du temps, la roue de charrette y étant inconnue, sinon interdite ?

(fr.wikipedia.org)
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