Le contrôle de la Chine sur les religions

par Elisabeth Martens, le 4 juin 2009

Pour beaucoup d’entre nous, le principe de « séparation entre religions et états » équivaut à liberté et tolérance religieuses : chacun est libre de choisir sa religion et de la pratiquer, chacun respecte le choix cultuel d’autrui, et les institutions religieuses exercent leurs cultes et divulguent leurs messages religieux sans restriction de la part des autorités nationales.

 

Selon cette acceptation des termes « séparation des religions et des états », la R.P.Chine ne pratique guère cette séparation.L’article 36 de la Constitution chinoise précise néanmoins que « les citoyens jouissent de la liberté de religion. Aucun organisme d’Etat ni aucun groupement social ni aucun individu ne peuvent forcer un citoyen à avoir ou à ne pas avoir de religion, ni faire de discrimination à l’égard d’un croyant ou d’un non-croyant. »

La Chine a donc clairement opté pour la liberté de religion et pour la tolérance vis-à-vis du choix cultuel d’autrui. Chaque citoyen chinois est libre de choisir sa religion (ou ses religions) et de pratiquer les cultes qui y correspondent. Il est fréquent qu’un citoyen chinois soit tantôt taoïste, tantôt bouddhiste, tantôt marxiste, selon ce qu’exige la situation en cours. Je relève cela uniquement parce qu’il s’agit d’une coutume chinoise ; je n’y mets aucune connotation péjorative.

 

Dans le même article 36 de la Constitution chinoise, on peut encore lire : « L’Etat protège les pratiques religieuses ordinaires. » L’interprétation de cette deuxième partie de l’article s’avère plus délicate si on l’analyse suivant nos critères ; elle indique de manière détournée que les institutions religieuses ne sont pas aussi libres en Chine qu’elles semblent l’être chez nous. En effet, une autre lecture de « protège les religions » pourrait être « supervise » ou « contrôle les religions » et, pour nous, il s’agit là d’une intrusion scandaleuse de l’Etat dans le domaine privé du religieux ou du spirituel. Il nous paraîtrait intolérable que l’Etat belge décide de fermer toutes les églises catholiques sous prétexte que le catholicisme est contraire au bien-être des belges.

Crier au scandale serait une réaction « normale » chez nous… pourtant combien absurde ! « Dieu et la patrie sont une équipe imbattable ; ils battent tous les records pour l’oppression et l’effusion de sang » disait Bunuel.

La Chine ne pratique pas la soi-disant séparation de l’Eglise et de l’Etat parce qu’elle tient compte du pouvoir moral gigantesque que les religions exercent sur les gens qui sont subjugués (« la religion, c’est fondamentalement la culpabilité, avec des jours de fête différents », dixit Cathy Ladman) et dès lors manquent d’esprit critique, de curiosité scientifique, de réflexion personnelle, etc.


Quand la Chine dit qu’elle « protège les pratiques religieuses ordinaires », il faut d’abord savoir ce qu’elle entend par « religions ordinaires » : il s’agit des religions inscrites au « Bureau des religions » et donc admises comme « religions » par le gouvernement (par ex., bouddhisme, taoïsme, islamisme, catholicisme, etc., mais pas le FaLunGong).

Puis, que signifie « protéger les religions » ? Cela signifie, dit-on chez nous avec un sourire ironique et condescendant, « exercer un contrôle » sur les religions, voire les « réprimer ». Comment le gouvernement chinois exerce-t-il ce contrôle ? Par exemple, par le fait que chaque nouvelle entité religieuse doit se présenter au « Bureau des religions » et doit demander la permission de fonctionner en tant que religion, c’est-à-dire l’autorisation explicite de construire un lieu de culte, d’exercer les cultes, de promouvoir ses croyances, de rassembler des fidèles, etc.

Autrement dit, la Chine estime qu’il n’y a rien d’innocent, ni d’inoffensif à promouvoir des croyances religieuses (ce en quoi je suis totalement d’accord avec les autorités chinoises !). Ceci est vrai pour toutes les institutions religieuses reconnues ; les autres sont considérées comme des sectes et sont, soit à éradiquer, soit à contrôler d’encore plus près car considérées comme dangereuses (ex. du FaLunGong). Dès lors, les institutions religieuses ne font pas ce qu’elles veulent comme elles le veulent en Chine, alors que chez nous la séparation Etat-Eglise semble être de mise. Mais d’un autre côté, le contrôle du gouvernement chinois permet aussi aux institutions religieuses de recevoir des subsides de l’Etat, soit pour construite ou entretenir des lieux de cultes, soit pour payer des officiants religieux.


L’article 36 poursuit ainsi : « Aucun individu ne peut utiliser la religion aux fins de troubler l’ordre social, la santé des citoyens, nuire au système éducatif de l’Etat. » Cela veut dire qu’en Chine, on ne peut pas manifester pour libérer des lamas emprisonnés pour des raisons politiques, car la religion est alors utilisée pour troubler l’ordre social.

Un responsable religieux ne peut pas proposer des méthodes de soins à un fidèle ou l’influencer à ne pas suivre un avis médical. Et puis surtout, les monastères bouddhistes ou autres institutions religieuses ne peuvent en aucun cas remplacer le système éducatif approuvé par l’Etat. Ce dernier point n’est pas respecté au Tibet ; certains monastères lamaïstes organisent un enseignement privé pour leurs jeunes recrues (des enfants à partir de l’âge de 6 ou 7 ans, ce qui est aussi enfreindre la loi), favorisant l’enseignement des textes sacrés bouddhistes au détriment d’autres cours (de sciences, par exemple).
L’article 36 continue de cette manière : « Les groupements religieux et les affaires religieuses ne doivent subir aucune domination étrangère », ce qui peut nous paraître surprenant comme « ajoute ». Cela vise évidemment l’Occident (Etats-Unis en tête) prompt à s’allier les religions chinoises en vue de mettre le gouvernement chinois à rude épreuve.

Le bouddhisme tibétain est l’exemple le plus évident de ces manigances, mais le Falungong fait partie du même schéma, et maintenant aussi les islamistes chinois du XinJiang. Pour l’Occident : « divida est impera », ce n’est pas nouveau, et l’éclatement de la Chine, devenue le plus grand marché économique au monde, suivra de près la destitution du PCC.

Aussi il est très tentant pour les dirigeants des grandes puissances de s’allier au dalaï-lama, effigie consacrée (par nous !) de la « liberté de religion », alors que le bouddhisme tibétain n’a pas fait exception en ce qui concerne l’intolérance et la xénophobie qui caractérisent les religions en général.


D’aucun, surtout en France laïque, ironise le contrôle que la Chine exerce sur ses religions en le qualifiant de « bonapartiste ». Mais voudrait-on chez nous que les institutions religieuses se mêlent de politique (ce que de toutes manières elles font) ? Or c’est bien de cela qu’il s’agit : si ce contrôle est effectif depuis deux millénaires en Chine (depuis la dynastie des Han), c’est bien parce que les autorités chinoises se méfient du pouvoir des religions et qu’elles considèrent que le religieux n’a pas à se mêler des affaires politiques.

Cela n’empêche nullement des lamas tibétains, ou des imams, ou des moines taoïstes à siéger actuellement au Parlement national de R.P. Chine, mais ils y siègent en tant que citoyens chinois, et pas en tant qu’autorités religieuses.


Le contrôle de l’Etat chinois sur les religions est toutefois une arme à double tranchant : d’une part la Chine veut limiter l’influence de l’Occident aussi bien au Tibet que dans les autres Régions Autonomes, toutes situées autour du bassin central (donc le menaçant), mais d’un autre côté cette pression sur les religions risque d’envenimer les relations parfois tendues entre les autorités religieuses et le gouvernement.

Or le renouveau religieux n’est pas l’apanage des Amériques, de l’Afrique ou de l’Europe ; depuis la dernière décennie, de nombreux citoyens chinois reviennent à l’une ou l’autre religion. Ils semblent autant enclins à se confier aux lamas, imams, curés ou moines qu’aux autorités locales.

Le gouvernement chinois doit donc louvoyer entre contrôle et ouverture aux institutions religieuses pour que la séparation entre religions et Etat reste effective.