À propos de l'ouvrage de Christa Meindersma « De rode kogel, Berichten uit bezet Tibet » (« La balle rouge, messages du Tibet occupé »)

par Élisabeth Martens, le 10 juillet 2023

Dans son livre sur le « Tibet occupé par la Chine » et sur « ses 35 années d'engagement en faveur de la cause tibétaine », Christa Meindersma relate plusieurs rencontres avec des Tibétains qui l'ont touchée : un militant, un espion, un amant, une nonne, un prisonnier politique, un poète, un professeur, le dalaï-lama... autant de « vrais Tibétains ». On se laisserait facilement prendre au piège des émotions que ces histoires éveillent en nous. On en oublierait presque notre sens critique... simplement ceci : pourquoi ne fait-elle intervenir que des exilés tibétains ? La communauté des exilés ne représente pourtant que 0,2% des 6 millions de la population tibétaine. Heureusement, l'auteure a la décence de nous faire comprendre entre les lignes de son livre de 400 pages qu'elle n'a plus mis les pieds au Tibet depuis plusieurs décennies. Si cela avait été le cas, elle aurait probablement nuancé ses propos.

 

Le lac sacré Mapham Yumco (2019)
Le lac sacré Mapham Yumco (2019)

Entre 1989 et 2019, j'ai eu l'occasion de voyager huit fois au Tibet et dans les régions voisines. La dernière fois, c'était en 2019. Sur les 3000 km que j'ai parcourus, je n'ai que rarement entendu parler le chinois, sauf à Lhassa et à Xigazé qui sont les deux villes les plus importantes du Tibet. Cela contredit immédiatement les propos de l'auteur qui prétend que « les jeunes vont dans des écoles chinoises et perdent ainsi leur langue et leurs traditions. Pendant les rares vacances à la maison, ils ne peuvent même pas parler à leurs grands-parents ». J'ai pu visiter des écoles primaires et secondaires, et parler avec des enseignants tibétains et chinois. Dans les classes, sur les murs et sur les tableaux, il y avait autant de panneaux et d’inscriptions en tibétain qu'en chinois. Devant les écoles, les panneaux d'informations destinés aux parents étaient pour la plupart rédigés en tibétain. Et pour cause : le tibétain étant la langue maternelle, il est la première langue enseignée à l'école. La seconde est évidemment la langue nationale, le chinois han. Les enfants tibétains l'apprennent dès la première année primaire. La troisième langue est l'anglais, ceci pour que les enfants tibétains puissent avoir une ouverture sur le monde.

livre de lecture tibétaine de l'école primaire de Tashidzong (2019)
livre de lecture tibétaine de l'école primaire de Tashidzong (2019)

Dans ce dernier voyage en septembre 2019, j'ai été de Lhassa jusqu'à l'extrême ouest du Tibet, puis retour vers Lhassa par la réserve naturelle du ChangTang. Plus je m'enfonçais vers le lointain ouest, moins nombreux étaient les autochtones qui parlaient couramment le chinois. Mes interlocuteurs ne parlaient plus que le tibétain, du plus jeune au plus vieux. Plus loin encore, à Ali par exemple, aux sources du fleuve Indus, les différences ethniques étaient fortement marquées: on distinguait facilement un Tibétain d'un Han ou d'un Ouïghour ou d'un Kirghiz, etc. Cela contredit aussi Mme Meindersma quand elle prétend que « depuis la venue de Xi Jinping à la présidence de la Chine, le discours est passé de l'autonomie des minorités à l'homogénéité ethnique. Un pays, un peuple, un système, telle est la vision imposée par la propagande et la force. » A contrario, on peut se demander quelle est la puissance de la propagande occidentale quand on lit pareilles déformations de la réalité.

Il n'est pas difficile de comprendre qu'elle adopte le langage et les revendications des exilés tibétains et de leur leader le 14ème dalaï-lama qu'elle a d'ailleurs rencontré à plusieurs reprises. Comme tant d'autres de la « gauche bobo », elle est tombée sous le charme du sourire peps et du rire bon enfant du chef des exilés tibétains. Il est vrai que l'auteure fait partie de la génération hippie et baba-cool, un terreau particulièrement fertile pour faire germer les graines de l'industrie du bonheur dont « l'Apôtre de la Paix » est un des fidèles représentants. C'est d'ailleurs ce serviteur de l'économie libérale qui a inventé les termes de « Tibet historique » apparu récemment dans le vocabulaire médiatique: le Tibet n'est plus le Tibet tel que la Chine l'a tracé (RAT : Région autonome du Tibet), mais il inclut des parties non négligeables des provinces voisines: Gansu, Qinghai, Sichuan, Yunnan, que « Pékin a délibérément séparées de la région autonome du Tibet », dit Mme Meindersma. Le « Tibet historique » du dalaï-lama vient à couvrir le double du territoire de la RAT ; c'est finalement le quart de la Chine qui est revendiqué par le saint homme ! L'auteure, suite au dalaï-lama, se réfère à un fait historique : l'empire tibétain a bien existé... du 6ème au 8ème siècle PC, à une époque où les frontières n'existaient pas encore.

Sur les trente années de mes voyages à travers le Tibet, j'ai vu de moins en moins de camps de « nomades » ; en grande majorité, ce sont des semi-nomades qui pratiquent la transhumance en été et rejoignent leur village durant l'hiver. Sait-on chez nous que le nombre de têtes de bétail a triplé en une vingtaine d'années et que cette énorme quantité de bétail supplémentaire accentue considérablement le problème de sécheresse du Haut Plateau ? Le changement climatique a des conséquences plus rapides à ces altitudes, ce qui change forcément les habitudes de vie. Pour répondre à ce problème de désertification du Haut Plateau, le gouvernement a pris de nombreuses mesures, entre autres celle de réduire le bétail et de construire des petites zones urbaines et des villages supplémentaires où les éleveurs sont invités à venir habiter. Au début, cela a posé un sérieux problème de chômage. Mais au fur et à mesure, des emplois ont été créés : dans des petites entreprises de transformation des aliments, dans l'écotourisme, dans l'agriculture sous serres, dans la protection des réserves naturelles (actuellement, elles couvrent la moitié de la surface de la RAT), etc. Loin d'une « réinstallation forcée des nomades avec la vente forcée de leur bétail », et loin d'être employés « dans des usines miteuses à des salaires de misère », les ex-éleveurs se forment à d'autres métiers plus adaptés aux réalités actuelles du Tibet.

« Les Tibétains eux-mêmes parlent d'un génocide culturel », dit l'auteure, mais de quels Tibétains parle-t-elle ? Des 0,2% d'exilés tibétains ? A-t-elle été à la rencontre des 6 millions de Tibétains qui vivent en Chine, répartis en RAT et dans les provinces voisines ? Ce que j'ai pu constater sur place c'est que les arts et les artisanats du Tibet sont si bien mis en valeur que même à Pékin c'est devenu « tendance » de s'habiller à la mode tibétaine. « Dans les monastères tibétains, seuls les enseignements bouddhistes conformes aux enseignements du parti communiste sont enseignés », dit encore l'auteure. Elle aurait pu formuler la proposition de la manière suivante : "le parti communiste ne tolère pas d'enseignement politique dans les monastères tibétains", cela aurait plus conforme à la réalité. Les monastères comptent de plus en plus de moines et visiblement, ils ne manquent de rien : GSM dernier modèle en poche et caméra en bandoulière, ils prennent le TGV Lhassa-Xigazé pour une après-midi de visite aux monastères voisins. Évidemment, dès qu'un monastère se mêle de politique en criant « Free Tibet », il se fait taper sur les doigts et risque d'être « placé en quarantaine » pendant quelques semaines. Mais n'en ferait-on pas autant chez nous si les monastères corses se mettaient à se rebeller contre le gouvernement français en revendiquant l'indépendance de  « l'île de beauté » ?

des moines du monastère de Drepung visitent le Tashilumpo à Xigazé (2019)
des moines du monastère de Drepung visitent le Tashilumpo à Xigazé (2019)

Quant au nombre de caméras dont parle l'auteure (la meilleure est celle « cachée dans un moulin à prières » !... un comble pour qui sait que ces moulins se font tourner toute la journée par les fidèles), je peux vous garantir qu'il y en a plus au mètre carré à Jérusalem qu'à Lhassa et que les caméras à reconnaissance faciale sont aussi nombreuses à Londres qu'à Pékin. Peu de personnes vont se rendre compte elles-mêmes de ce qui se passe réellement au Tibet, ce qui accréditerait l'auteure quand elle affirme que « l'ensemble du Tibet est hermétiquement fermé, tant dans le monde réel que dans le monde virtuel ». Mais alors... comment se fait-il que j'ai pu y voyager, y rencontrer des artisans, des moines, des libraires, des brasseurs, des paysans, des éleveurs, des spécialistes de la pharmacopée traditionnelle, des entrepreneurs, des directeurs d'école, des enseignants, des restaurateurs, des commerçants, des employés, etc. ? Suis-je à la solde des Chinois ? Eh bien non, je peux vous assurer que ni le gouvernement ni l'ambassade ni aucun haut fonctionnaire n'est au courant de ce que j'écris sur la Chine, ou sur la « question tibétaine », ou sur tout autre sujet concernant la Chine actuelle.

L'auteure de conclure que « la stratégie chinoise est très efficace : sans nouvelles, il n'y a pas d'histoire et rien n'apparaît dans les médias internationaux ». Les médias internationaux s'intéressent-ils au peuple tibétain ? Pas du tout, ils s'intéressent au scandale de la soi-disant « répression chinoise du Tibet » : c'est du sensationnel, cela touche à nos émotions. Dans le livre de Meindersma, vous trouverez de l'émotion : « Christa a vingt-six ans lorsque des soldats chinois lui tirent dessus lors d'une manifestation pacifique à Lhassa. Avec deux impacts de balles dans le corps, elle est emmenée à l'hôpital. Là, les choses deviennent vraiment effrayantes : l'opération a-t-elle pour but de lui sauver la vie ou de la laisser, elle, l'Occidentale indésirable, mourir dans un lit d'hôpital ? Elle survit. »... Ça, oui, c'est du sensationnel, cela se vend !