Les présupposés antichinois d’un colloque universitaire

André Lacroix, le 21 mars 2017

Le vendredi 24 février s’est tenu à l’ULB (Université Libre de Bruxelles) un intéressant colloque intitulé « Par-delà le religieux et le politique : théâtre et littérature au Tibet aujourd’hui ».

 

 

L’exposé-phare a été tenu par Isabelle Henrion-Dourcy (Université Laval, Québec) sur le théâtre tibétain : très détaillée, agrémentée de remarquables documents sonores et visuels de première main, rien n’a manqué à la prestation de cette universitaire brillante, même pas l’arrivée … théâtrale de son livre d’un kilo et demi, tout juste sorti de presse… Dommage toutefois que l’exposé ait été entaché de préjugés antichinois. Ce reproche peut d’ailleurs s’adresser à chacun(e) des orateurs qui se sont succédé à la tribune. On aurait dit qu’ils s’étaient tous interdit de dire quoi que ce soit de positif à l’égard de la Chine.

 

Un théâtre folklorisé ?

C’est en 2009 que le théâtre tibétain ache lhamo a été ajouté à la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, à la demande de la Chine. Rien qu’en 2009, sur les 71 manifestations reconnues par l’UNESCO réparties sur 31 pays, 23 provenaient de la Chine. Outre le théâtre tibétain, figuraient notamment l’opéra Yueju, la tradition épique de Gesar, l’art mongol du chant Khoomei, le festival du Nouvel An des Qiang, la danse des fermiers du groupe ethnique coréen en Chine, etc., etc.

 

Le silence de Mme Henrion-Dourcy sur le souci de la Chine de promouvoir les cultures minoritaires est, à lui seul, éloquent. Éloquente aussi l’insistance de la chercheuse sur les ravages de la patrimonialisation du théâtre tibétain. Sans doute, le risque existe, au Tibet comme partout ailleurs, d’une perte d’authenticité, surtout dans notre monde globalisé : aux acteurs de se défendre contre les risques de récupération politique ou commerciale ! En cette même année 2009, ont été notamment reconnus par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité : la procession du Saint-Sang à Bruges et le Cantu in paghjella de Corse.

 

Que dirions-nous si un colloque à Pékin se mettait à reprocher à la Belgique et à la France la patrimonialisation de ces manifestations culturelles ?

À lire (sur ce site Culture Langue-Littérature) : la critique détaillée d’Élisabeth Martens, Le théâtre ache lhamo est-il moribond en RAT ?

(06/03/2017).

 

Des transformations dramatiques ?

Deuxième orateur : le démographe Andrew Fischer (International Institute of social studies, La Haye) fait défiler une série de graphiques très suggestifs comparant la Région autonome du Tibet (RAT) avec d’une part les territoires contigus à forte minorité tibétaine et d’autre part l’ensemble de la Chine. Le tableau ainsi dessiné est assez contrasté : si l’on voit se confirmer, hélas, que la RAT n’a pas encore comblé son retard en matière d’alphabétisation, on constate que depuis 1994 elle bénéficie d’investissements très importants (sûrement en partie dus à son importance stratégique face à l’Inde).

 

En conséquence de quoi, la RAT prend la tête parmi les provinces voisines en matière de niveau de vie des habitants (nettement plus riches que dans le Gansu et le Qinghai voisins), en matière aussi d’urbanisation (le Gansu étant aujourd’hui plus agraire que la RAT) et en matière de structuration de l’emploi (la part du secteur tertiaire en RAT ayant même dépassé la moyenne nationale chinoise).

 

Andrew Fischer a parlé de transformations dramatiques. On aurait aimé qu’il employât ce mot dans son acception anglaise : spectaculaires. Malheureusement, le ton général de son discours n’était pas très différent de ce qui se dit dans les milieux « Free Tibet » pour lesquels le sort des Tibétains du Tibet serait dramatique. Jean-Paul Desimpelaere avait déjà démontré les limites des analyses d’Andrew Fischer dans son article du 29/02/2012 intitulé Discrimination entre Tibétains et Chinois en R.A.T. (sur ce site Société Population).

Urbanisation à Derong dans l'Est du Tibet (photo Jpdes. 2007)
Urbanisation à Derong dans l'Est du Tibet (photo Jpdes. 2007)

Génocide culturel et génocide tout court ?

Les deux exposés suivants seront tenus par Françoise Robin (INALCO, Paris). De son premier exposé, abondamment documenté, on retiendra surtout la vitalité foisonnante de la production culturelle des Tibétains restés au pays, que ce soit en RAT où se développe une culture urbaine (galeries d’art, rock, rap, graphes) ou dans l’« Amdo » où prédomine la production de romans (une trentaine) et de films (il existe un studio tibétain au Qinghai). Bref, tout le contraire d’un génocide culturel, accusation mensongère que continuent à colporter les cercles proches de Françoise Robin ; on aurait aimé qu’elle s’en démarque clairement, mais cela aurait sans doute jeté un froid dans le public venu l’écouter…

 

Dans son second exposé, Mme Robin fait largement appel au concept de  post-mémoire » chez des descendants de descendants pour évoquer un génocide physique qui se serait passé en 1958 dans l’« Amdo ». Sur la fragilité de cette (re)construction testimoniale qui épouse des a priori antichinois, lire la critique cinglante d’Élisabeth Martens datée du 07/03/2017 sous le titreQu'en est-il du « Tibet par-delà le religieux et le politique ? (sur ce site Politique Médiatisation).

 

Une poétesse au-dessus de tout soupçon ?

La dernière conférencière à prendre la parole a été Lara Maconi (CNRS et CRCAO, Paris), qui a retracé le parcours tumultueux de la poétesse Tsering Öser (ou Woeser), devenue une figure-clé de la « dissidence ». Née d’un père chinois Han et d’une mère tibétaine, Tsering Woeser a d’abord été (de 1966 à 1981) une enfant turbulente que seul son père parvenait à apaiser. À ce mal-être infantile succède un mal-être existentiel (1982-1991) et un culte de la poésie qui la rapproche de la beat generation. Puis (entre 1991 et 2008), son sentiment d’exil intérieur, coïncidant avec la mort de son père, la pousse à une quête religieuse au sein du bouddhisme. Dernière étape : en 2008 elle se lance dans le militantisme frontal fait de revendications ethnico-socio-politiques. Lara Maconi a réussi à tracer de Tsering Woeser un portrait attachant, certes, mais qui n’excuse pas les partis pris, les procès d’intention, les contre-vérités dont regorge son dernier livre Immolations au Tibet, la Honte du monde (voir ma critique de ce livre sur ce site  Politique  Médiatisation).

 

Une hybridation à rejeter ?

Au cours des discussions qui ont suivi les exposés, le terme hybridation a été entendu deux fois, et deux fois avec une connotation négative, pour caractériser les rapports entre la culture tibétaine et la culture chinoise.

 

Et pourtant, ce que les généticiens nomment vigueur hybride (hybrid vigor) n’est pas seulement vrai pour les plantes et les animaux dans la nature. Cela vaut aussi, et surtout, pour la culture. Une culture qui ne s’ouvre pas aux influences extérieures s’étiole et finit par disparaître. Toute culture a besoin, pour ne pas se scléroser, de s’ouvrir à d’autres cultures. La culture tibétaine ne fait pas exception. Par un étrange paradoxe, nombre d’Occidentaux, même « progressistes », qui dans nos pays défendent à juste titre les mérites du dialogue interculturel refusent d’admettre que cela vaut aussi pour les relations culturelles entre Han, Tibétains, et aussi Hui, Yi, Mongols, Lisu, Naxi, Nu, etc.

 

Le dictionnaire historique de la langue française nous apprend que le mot français hybride vient du latin classique ibrida (= sang mêlé). Ce mot s’est transformé en hybrida par rapprochement avec le grec hubris (= excès, orgueil) qui comporte une forte charge négative. Or – encore un paradoxe ! – n’est-ce pas faire preuve d’orgueil que de vouloir protéger une culture, fût-elle magnifique, des inévitables hybridations qui se sont produites au cours des siècles et que la mondialisation ne fait que faciliter ?