Du Tibet au Venezuela : l'agonie de l'hégémonie occidentale

par Elisabeth Martens, le 7 janvier 2026

Qu'y a-t-il de commun entre la question tibétaine qui nous poursuit depuis 75 ans et le récent enlèvement du président du Venezuela ? La vidéo "The Shadow Circus: The CIA in Tibet" peut nous éclairer quant aux motifs des conflits géopolitiques actuels menés par les États-Unis.

 

 

 

Suite à la deuxième guerre mondiale, les États-Unis s'inquiétèrent de la montée en puissance du communisme dans le monde, en particulier en Chine. Quelques mois avant la prise de pouvoir des communistes à Pékin en 1949, le Département d’État américain pour l’Extrême-Orient écrivit ceci : « Si le Tibet pouvait résister au communisme, il serait alors dans notre intérêt de le reconnaître en tant qu’État indépendant. Dans ce cas, nous ne devrions plus le considérer comme partie intégrante de la Chine. » Le rapport parle de lui-même quant à la position des États-Unis durant les décennies qui suivirent : « Pour nous, la question essentielle n'est pas de reconnaître le Tibet comme pays indépendant. Ce qui nous importante est notre position vis-à-vis de la Chine. »(...) « si un gouvernement (tibétain, ndlr) en exil était formé, dans ce cas, notre politique serait de soutenir un tel gouvernement, ce qui n'implique pas de reconnaître le Tibet comme État indépendant. »1

C'est dans l'optique de combattre le communisme en Chine que, durant les années 1960, la CIA a entraîné des Khampas (Tibétains du Kham, au Sichuan actuel) dans les montagnes du Colorado. Quand ces derniers se sont rendu compte que les États-Unis ne s'intéressaient pas à la « libération » de leur peuple tibétain mais étaient focalisés sur le démembrement du communisme chinois, ils ont été scandalisés, outrés, révoltés... mais trop tard, ils avaient été utilisés comme des pions sur un échiquier. La vidéo ci-dessous relate leur histoire, confirmée par d'anciens agents de la CIA.2

 

La « question tibétaine » n'est pas qu'une anecdote de l'Histoire, elle est le point de départ d'un long cycle d'hégémonie et de violence exercé par les États-Unis sur le reste du monde. Les procédés utilisés par les États-Unis pour combattre le communisme chinois se sont exprimés au travers de la « question tibétaine » pendant 75 ans. Ce fut le premier et le plus long conflit instigué par les États-Unis sous fausse bannière.

Après la première crise du pétrole, les États-Unis ont poursuivi sur leur lancée. En 1974, Henry Kissinger a conclu un accord avec l'Arabie saoudite : tout le pétrole vendu dans le monde devrait désormais être tarifé en dollars américains. Depuis lors, les États-Unis ont imposé le dollar comme devise unique à l'ensemble de l'économie mondiale. En 1993, l'ONU a voté un décret donnant aux États-Unis le « droit à protéger » (right to protect), un droit devenu le leitmotiv des guerres par procuration, dites « guerres humanitaires » (ex. en Yougoslavie, Irak, Somalie, Libye, Syrie, Soudan, Palestine, etc.) dont le seul but était le maintien de la dictature du dollar.

Comprendre les enjeux étasuniens éclaircit les affrontements géopolitiques actuels dont l'enlèvement du président du Venezuela, Nicolás Maduro, est le chapitre le plus récent. Ce dernier événement est un point de bascule : avant, le monde était unipolaire, dominé par les puissances occidentales, États-Unis en tête. Il n'y avait pas d'alternative concrète pour réponde à ce rouleau compresseur. Aujourd'hui, pour la première fois dans l'histoire du monde contemporain, une alternative existe. Elle se nomme le « monde multipolaire », représenté principalement pas les BRICS+ auxquels se sont jointes d'autres alliances du Sud (Union africaine, ASEAN, RCEP, etc.). Ensemble, ils représentent 75% de la population mondiale et 45% du PIB en PPA.

Grâce à cette nouvelle dynamique multipolaire, un nombre croissant d’États se détachent du dollar américain en créant un nouveau système financier indépendant du billet vert. Déjà les pays des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Indonésie, Iran, Émirats arabes unis, Égypte, Éthiopie) utilisent des monnaies locales pour le commerce, tandis que des nations comme l'Iran, le Royaume-Uni, l'Allemagne et la France développent des alternatives pour contourner les sanctions étasuniennes. En 2018, le Venezuela a annoncé son intention de « se libérer du dollar » et a demandé à rejoindre les BRICS. Le Venezuela a commencé à accepter les yuans, les euros, les roubles, tout sauf les dollars pour leur pétrole. L'adhésion du Venezuela aux BRICS+, avec ses 303 milliards de barils de pétrole, a accéléré le processus de dédollarisation de manière exponentielle.

Jusque là, le monde unipolaire ne présentait aucune alternative crédible. Maintenant l'alternative existe. Les États-Unis paniquent, donc sanctionnent, menacent, envahissent. Le Venezuela annonce la fin brutale et désespérée du "monstre capitaliste". Cela peut nous faire craindre le pire, mais aussi espérer le meilleur.

 

The Shadow Circus: The CIA in Tibet

par Ritu Sarin & Tenzing Sonam, pour UC Berkeley Journalism, le 21 mars 2014

Voir la vidéo "The Shadow Circus: The CIA in Tibet"

 

Le peuple tibétain est bien connu pour être profondément religieux, mais ce que l'on sait moins, c'est que des milliers de Tibétains ont pris les armes contre les forces d'invasion de la Chine communiste et ont mené une guérilla acharnée et sanglante. Du milieu des années 1950 jusqu'en 1969, ils ont été aidés dans leurs efforts par un allié inattendu, la CIA. Ce projet, baptisé ST CIRCUS, a été l'une des opérations secrètes les plus longues de la CIA. Le retrait du soutien de la CIA en 1969 a été aussi soudain que son implication initiale avait été inattendue : les Tibétains s'inscrivaient simplement dans la politique générale des États-Unis visant à déstabiliser ou à renverser les régimes communistes, et lorsque cela n'était plus d'actualité, ils ont été abandonnés. Grâce à des images d'archives uniques et à des interviews exclusives d'anciens combattants de la résistance et d'agents de la CIA encore en vie, "The Shadow Circus: The CIA in Tibet" révèle pour la première fois3 ce chapitre jusqu'alors inconnu de l'histoire récente du Tibet – une histoire à la fois héroïque et tragique, pleine d'ironie et de rebondissements inattendus qui bouleversent toutes les idées préconçues sur le Tibet et la CIA.

 

 

1https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1949v09/d1025

Voir la vidéo "The Shadow Circus: The CIA in Tibet"

3 pas tout à fait vrai : voir Kenneth Conboy et James Morrison, The CIA’s Secret War in Tibet, 2002 (ndlr)