Tibétains et Chinois : incompatibles ?

par Jean-Paul Desimpelaere, le 24 février 2011

Il arrivait certains jours que je fusse l’unique client du relativement grand hôtel « Xiongbala » – retranscription phonétique un peu tronquée de « Shambala », le royaume mythique du bouddhisme tibétain. Un matin pourtant, j’ai vu deux Chinois han qui prenaient leur petit-déjeuner dans la salle de restaurant, non chauffée et tellement vaste qu’elle pourrait facilement accueillir deux cents personnes. Dawa m’apprend que ce sont des Tibétains venus de l’Est du Tibet qui ont investi leur capital dans cet hôtel, établi sur l’Avenue Jiangsulu, à deux pas de la vieille ville de Lhassa. Aux alentours de l’hôtel habitent des Tibétains et des Chinois han mêlés. On y trouve autant de petites boutiques tenues par des Han que par des Tibétains.

Hotels à Lhassa (photo Jpdes., 2008)
Hotels à Lhassa (photo Jpdes., 2008)

 

Par contre, peu de Tibétains exploitent des magasins chics. Les « boutiques de luxe », celles exposant des marques de multinationales, se trouvent dans la rue piétonne reliant le temple du Jokhang, la vieille ville et le palais du Potala. Pour le moment, elle est pratiquement déserte. Selon moi, ces boutiques de luxe sont surtout fréquentées par des touristes chinois, qui, en cette fin octobre, sont peu nombreux à cause du froid.

Avenue bc-bg à Lhassa (photo Jpdes., 2008)
Avenue bc-bg à Lhassa (photo Jpdes., 2008)


Mais revenons à l’Avenue Jiangsulu. Près de l’hôtel Xiongbala, un grand restaurant, propre, distingué et bien éclairé, est exploité par des Chinois hans. J’y suis entré à plusieurs reprises et, chaque fois, je n’y ai vu que des clients tibétains. Un soir même, une famille entière y est venue se restaurer, avec ses cinq enfants. Ce restaurant n’est pourtant pas spécialement bon marché. Quand les Tibétains sortent pour aller dîner en ville, le plus souvent, ils mangent « chinois », me dit Dawa.


Au centre-ville, je vais régulièrement dîner sur l’Avenue Beijinglu, dans une petite échoppe pouvant accueillir grand maximum une dizaine de personnes. On peut y commander des « jiaozi » (des raviolis à la viande ou aux légumes), des « youtiao » (des longs beignets à la farine de poisson), et même des « œufs de cent ans », une spécialité du Jiangsu. Vu le menu, nul doute que le patron soit un Chinois han. Cependant, je n’y ai jamais vu entrer que des Tibétains. Le patron han communique avec sa clientèle en utilisant un mélange de tibétain et de chinois.


Un étudiant tibétain me raconte qu’« un certain nombre de familles han tentent leur chance et ouvrent un petit commerce au Tibet pendant trois, quatre ou cinq ans. Juste le temps nécessaire pour réunir un capital suffisant, puis ils retournent dans leur région et se lancent dans un plus grand projet. Le gouvernement chinois ne mène aucune politique spécifique (par l’octroi de primes, par exemple) pour encourager les Han à venir s’installer au Tibet. Les Chinois han n’aiment d’ailleurs pas vivre en haute altitude ».

petites boutiques dans un quartier commerçant de Lhassa (photo Jpdes., 2008)
petites boutiques dans un quartier commerçant de Lhassa (photo Jpdes., 2008)



Mais pourquoi toujours spécifier que « ceci, c’est chinois » et que « cela, c’est tibétain » ? C’est comme si nous attendions d’eux qu’ils se chamaillent, et c’est d’ailleurs ce que certains occidentaux proclament haut et fort : « Chinois et Tibétains sont incompatibles ! » S’il est vrai que leur culture est fondamentalement différente, cela ne les empêche pas de bien vivre ensemble.
Leurs activités ne se passent pas toujours en commun. Par exemple, les agences de voyages chinoises préfèrent faire appel à des guides han, pour la simple raison que les touristes qui se tournent vers elles sont surtout chinois.

Alors que les agences tibétaines placent leurs touristes (occidentaux, pour la plupart) dans des hôtels tibétains, les confient à des guides tibétains et les amènent dans des restaurants tibétains. Ceci, en partie, pour répondre à la demande des Occidentaux : le « marché » accentue cette orientation. Donc, on trouve à Lhassa de plus en plus de guides tibétains, bien que les guides han restent majoritaires étant donné l’affluence de touristes chinois, surtout en été.


À Lhassa, j’ai rencontré une Tibétaine, étudiante en anthropologie, qui effectuait un doctorat en Australie. Elle venait rendre visite à sa famille. Elle me demandait si en Belgique, on parlait le « belgicain ». Vous connaissez ma réponse : trois entités linguistiques, trois langues.

Cela l’étonna beaucoup : « Pas de langue majoritaire alors ? » « Non », lui ai-je répondu. « Mais comment êtes-vous devenu un pays dans ce cas ? », ce qui, me semble-t-il, est typiquement une question d’anthropologue ! J’ai bien dû admettre que la Belgique, c’est surtout « géostratégique ». Peut-être que le Tibet, lui aussi, depuis le XIIIe siècle, n’a pas été autre chose que « géostratégique » ?