L'histoire de Kalachakra

par Elisabeth Martens, le 1 avril 2018

Depuis 1950, le dalaï-lama multiplie les journées d'initiation au Kalachakra, support tantrique du chemin initiatique vers Shambala, royaume du « bonheur véritable », façon bouddhisme tibétain. Il alimente ainsi notre utopie tibétaine, et tout à la fois notre motivation politique de soutenir son combat pour un « Tibet libre ».

 

 

 

Actuellement, plus de dix millions de personnes ont reçu l'initiation au Kalachakra. Les dates pour les prochaines rencontres en 2018 et en 2019 sont déjà en ligne. On ne pourrait s'en plaindre puisque pour le dalaï-lama, le Kalachakra est un moyen efficace de « réduire les tensions, de créer la paix, la paix de l'esprit, et par conséquent de favoriser la paix dans le monde » (1). Il m'a semblé intéressant de me pencher sur l'histoire de ce tantra, cœur battant de l'enseignement du bouddhisme tibétain, surtout quand on sait que c'est principalement ce tantra qui a inspiré l'idéologie nazie dans sa propagande de guerre. Plutôt intrigant, n'est-il pas ?

 

D'abord un peu de vocabulaire pour ne pas s'y perdre

Les textes sacrés du tantrisme se nomment des tantras. Les 230 tantras du corpus trantrique sont considérés comme le plus haut degré d'enseignement du bouddhisme. Le tantrisme est encore appelé « Vajrayana » ou « Véhicule de la Foudre » ou « Véhicule du Diamant ». C'est la troisième grande école du bouddhisme, apparue après le « Mahayana » ou « École du Grand Véhicule ». Le Mahayana est lui-même apparu après le « Theravada » ou « Tradition des Anciens », anciennement appelé « Hinayana » ou « École du Petit Véhicule ». Les textes sacrés des Petit et Grand Véhicules sont les sutras, les sermons, qui contiennent les deux premiers degrés d'enseignement du Bouddha (dont on estime le temps de vie entre le sixième et cinquième siècle avant J-Chr.).

Le terme « véhicule » symbolise la méthode bouddhiste qui transporte le pratiquant de la rive du « Samsara » (ou cycle infernal des réincarnations) vers la rive du « Nirvana » (délivrance définitive du Samsara). Dans l’École du Petit Véhicule, le Nirvana est difficile d'accès ; la voie qui y mène est longue, ardue, semée d'embûches et compte de nombreuses renaissances dans le Samsara. Seulement un petit nombre de fidèles atteignent le Nirvana, c'est pourquoi le véhicule est qualifié de « petit ». Cela n'était pas très encourageant pour les pratiquants. Dès lors, on a préféré lui donné le nom de « Tradition des Anciens ». Le terme « anciens » a été choisi car d'après les spécialistes, c'est l'école la plus proche du « dharma », l'enseignement originel du Bouddha.

Dans l’École du Grand Véhicule, le Nirvana est devenu beaucoup plus accessible, tout le monde peut y parvenir, ceci grâce à l'intervention des bodhisattvas. Les bodhisattvas sont des maîtres bouddhistes éminemment compassionnels puisque, ayant déjà réalisé le Nirvana, ils le retardent intentionnellement pour porter secours à ceux qui persistent dans la souffrance et tournent indéfiniment dans le Samsara. Ainsi, le bouddhisme ouvre ses portes au plus grand nombre et le véhicule est qualifié de « grand », ou Mahayana. Toutefois, le chemin pour y arriver, même s'il est promis à tous, reste long et compte plusieurs renaissances dans le Samsara. L'ouverture du Nirvana à tous grâce aux bodhisattvas se passe lors de l'arrivée du bouddhisme en Chine, au début de notre ère.

En Inde même, le bouddhisme atteint son apogée vers le sixième siècle après J-Chr., puis il est rattrapé par l'hindouisme. Certains concepts bouddhistes se mélangent aux hindouistes. Ce syncrétisme va donner naissance au tantrisme, ou Vajrayana, ou Véhicule de la Foudre, ou Véhicule du Diamant. Tout comme dans le Mahayana, le Nirvana est accessible à tous. Cependant, le Vajrayana marque un point supplémentaire puisqu'à partir de cette école, le Nirvana est accessible immédiatement, parfois même dans cette vie-ci, car le pratiquant assidu le perçoit en un éclair de lucidité. Cette illumination est comparée à la foudre ou à l'éclat d'un diamant, d'où le nom de l'école. Ce bouddhisme teinté d'hindouisme, né dans le nord de l'Inde aux environs du sixième siècle après J-Chr., va migrer vers le Tibet à la fin du premier millénaire, ceci à cause des invasions musulmanes.

Le bouddhisme tibétain est issu de l'osmose entre le bön, la religion autochtone du Tibet, le Mahayana venant de Chine, et le tantrisme indien. Il prend son expansion sur le Haut plateau dès le début du second millénaire. Le bouddhisme tibétain dit contenir les « Trois Joyaux », c'est-à-dire qu'il rassemble les trois écoles bouddhistes précédentes, le Hinayana, le Mahayana et le Vajrayana. D'après le bouddhisme tibétain, la totalité des enseignements originaux du Bouddha consignés dans les sutras et les tantras est conservée dans les bibliothèques des monastères tibétains.

Le tantra de Kalachakra est un texte clef du bouddhisme tibétain. Il compte plus de 1300 pages et fait partie du corpus tantrique. Le Kalachakra, tout en véhiculant des concepts hindouistes, contient les concepts fondamentaux du bouddhisme tibétain. « Kalachakra » signifie « Roue du temps » : « roue » pour « chakra », et « temps » pour « kala ». C'est le nom du Bouddha qui va donner au pratiquant l'illumination, lui permettre d'échapper au Samsara, ou cycle infernal des renaissances, et d'atteindre le Nirvana.

Contexte historique

Pour remettre le tantra de Kalachakra dans son contexte historique, je dois remonter la roue du temps - joli jeu de mots!... puisque « Kalachakra » signifie justement « Roue du Temps » - et ce jusqu'à la fin du premier millénaire, époque du texte de Kalachakra le plus ancien retrouvé.

A la fin du premier millénaire, les centres indiens du tantrisme sont pris entre deux feux. D'une part, le bouddhisme faiblit en Inde en raison d'une montée en force de l'hindouisme. D'autre part, les musulmans se permettent des incursions de plus en plus fréquentes et violentes dans le nord de l'Inde. Ils pénètrent par le Cachemire, le Penjab, le Rajasthan. Les centres tantriques indiens sont désertés, les maîtres tantriques prennent leurs jambes à leur cou. Beaucoup d'entre eux trouvent refuge sur le Haut Plateau tibétain où, depuis la chute de la dynastie Tubo, à la fin du 9ème siècle, les populations locales sont livrées aux rivalités entre seigneurs féodaux. L'arrivée des maîtres tantriques signe une période de redressement politique pour le Tibet et, simultanément, une période de renaissance pour le tantrisme (2).

Les maîtres tantriques nouvellement arrivés sur le Haut plateau importent un bouddhisme fortement teinté d’hindouisme. Le mythe de Shambala que l'on trouve dans le tantra de Kalachakra en est un exemple. En effet, des textes hindouistes comme le Vishnu Purana parle déjà d'un lieu mythique nommé « Shambala ». Dans le Vishnu Purana, Shambala est le royaume d'une dynastie nommée « Kalki ». Un futur roi de la dynastie Kalki, qui sera l'incarnation finale de Vishnu, viendra sur terre pour inaugurer un « nouvel âge d'or », une époque de paix mondiale. On retrouve cette prophétie d'origine hindouiste dans le tantra de Kalachakra où le « nouvel âge d'or » dans le royaume de Shambala est prévu pour l'an 2424.

A partir du début du second millénaire, le tantrisme s'installe sur le Haut plateau du Tibet. Il y rencontre un bouddhisme chinois (de la lignée Mahayana) qui avait été importé de Chine au septième siècle par la dynastie Tubo et il se mélange aux croyances locales et aux rituels du Bön, la religion autochtone du Tibet. Il prend une envergure spirituelle et temporelle, et devient le « bouddhisme tibétain », encore appelé « lamaïsme ».

Si l'arrivée des maîtres tantriques annonce une période de stabilité pour les populations tibétaines, cette stabilité a un prix : l'application d'une hiérarchie sociale sévère héritée du système indien des castes. Les grandes familles seigneuriales du Tibet sont appelées à partager le pouvoir avec les lamas de haut rang, les « Rinpoché ». Ensemble, ils constituent l'aristocratie tibétaine. Pendant tout le second millénaire, ils vont se partager les terres et le pouvoir. Les populations locales, dont la très grande majorité est composée de paysans pratiquant la transhumance, vont être exploitées par les nouveaux maître du Tibet, à coups de servage, d'intimidations karmiques, de tortures, de sacrifices humains. Ce régime théocratique va perdurer jusqu'en 1950 (3).

Au 11ème siècle, Atiça, un maître tantrique bengali arrivé au Tibet par l'Afghanistan se rend rapidement célèbre grâce à ses talents de traducteur et d'écrivain. Trouvant au Tibet une terre d'asile, il y fonde l’École des Kadampa. Il lui donne pour mission de rassembler les trois grandes écoles bouddhiques : le Therevada, le Mahayana et le Vajrayana, et de les ramener toutes les trois vers le dharma, l'enseignement originel du Bouddha. A cette fin, Atiça prend soin de réunir dans le Canon des Kadampa, les sutras et les tantras. Il espère ainsi qu'une harmonie s'installera entre les trois écoles. Le Canon des Kadampa rédigé par Atiça deviendra une pièce maîtresse du bouddhisme tibétain, ce qui explique pourquoi le bouddhisme tibétain dit rassembler tous les enseignements du Bouddha. Le tantra de Kalachakra y figure en bonne place (4).

Arrivé à ce stade, le tantra de Kalachakra, inséré au Canon des Kadampa grâce aux bons soins d'Atiça, va se réfugier dans les plis et les replis de l’Himalaya et, pendant que les populations tibétaines subissent les sévices d'une théocratie moyenâgeuse, le Tibet devient « l'écrin précieux protégeant les Trois Joyaux » : Theravada, Mahayana et Vajrayana. 

Le plus ancien écrit connu du tantra de Kalachakra est daté du neuvième siècle. Il a été trouvé dans un monastère bouddhiste du nord de l’Afghanistan. C'est ce texte qui aurait été transmis à Atiça par une lignée de maîtres précédents. L'histoire de cette transmission se perd dans la nuit des temps, ce qui va donner l'occasion au bouddhisme tibétain de faire remonter l'enseignement de Kalachakra au Bouddha historique lui-même, donc au sixième siècle avant Jésus-Christ. Pour enjamber un millénaire et demi d’histoire, le bouddhisme tibétain a du faire appel à la fabuleuse imagination dont il s'est montré capable tout au long de son histoire.

Les huit symboles du Tibet autour d'un temple lamaïste
Les huit symboles du Tibet autour d'un temple lamaïste

 

Un certificat d'authentification

L’histoire du bouddhisme reflète sa capacité d’adaptation, sa souplesse, sa malléabilité. Ce caractère plastique lui fut indispensable dès le départ, car le dharma, tel qu'appelé « d'origine », ne fut pas un enseignement fédérateur en raison de son abstraction, de son intellectualisme, de ses questionnements existentiels avant-gardistes, et de l'absence de divinités. Le premier concile qui s'est réuni peu après le décès du bouddha ne comptait que quelques centaines de disciples. Si, à cela, on ajoute que les premiers sutras ne furent rédigés que quatre siècles après la mort du Bouddhique et grâce à la tradition orale, on est en droit de se demander ce qu'il a réellement enseigné.

Dès lors, il n'est pas étonnant que les lignées ultérieures du bouddhisme s’accordent à dire que tout enseignement se référant au dharma et venant d'un « maître réalisé » vaut pour « paroles de Bouddha ». Les difficultés inhérentes à l'enseignement du Bouddha peuvent aussi expliquer les tergiversations métaphysiques des écoles bouddhistes et les divisions qui eurent lieu au cours de son histoire. Un premier schisme eut lieu peu avant le début de notre ère : de la « Tradition des Anciens », que les spécialistes considèrent comme l'école la plus proche du dharma, s'est détachée une branche, le Mahayana, ou « Grand Véhicule ».

Le tantra de Kalachakra raconte l'histoire de ce premier schisme de la manière suivante : le Bouddha aurait initié ses disciples aux arcanes de Kalachakra près du stupa de Sri Dhanyakataka, situé à Amaravati, dans le sud de l'Inde. Comme cet enseignement était particulièrement complexe, il ne l'a divulgué qu'à ses disciples les plus proches. Simultanément, il enseignait le sutra de la Perfection de la Sagesse à Rajagriha, au Pic des Vautours, dans le nord de l'Inde. Les sutras étant des paraboles, plus faciles à comprendre, le Bouddha aurait divulgué cet enseignement à une foule de fidèles et de curieux. Le dédoublement du Bouddha qui enseigne en deux lieux différents au même moment, s'il n'est pas l'affaire d'un sur-homme capable de miracles, ni d'un Skype précoce, ne peut être que la symbolisation a posteriori du premier schisme historique du bouddhisme qui eut effectivement lieu au tournant de notre ère et qui a divisé le bouddhisme en une école du sud et une école du nord.

Pour expliquer ce schisme et faire correspondre la vie de Bouddha au texte de Kalachakra, celui-ci rapporte qu'après la mort du Bouddha, le roi Suchandra de la dynastie Kalki (ce roi est ici une manifestation de Manjushri, non pas une réincarnation de Vishnu comme dans la version hindouiste) aurait transcrit les enseignements de Kalachakra en une prose comptant des milliers de vers. La tradition tibétaine associe ce précieux document à l'école du sud, celle considérée comme la plus « authentique », la plus proche du dharma, dont les enseignements sont les plus complexes et les plus complets. Cette prose aurait été préservée en un lieu sûr, nommé Shambala. De ce texte dit « d'origine », inutile de préciser que rien n'a été retrouvé.

Au tournant de notre ère, ces enseignements originaux de Kalachakra seraient réapparus grâce à une transmission reçue en vision par deux sages. L'un se trouvait au sud de l'Inde et l'autre au nord. En effet, à Suchandra ont succédé sept rois de la dynastie Kalki, dont on ne sait rien (sauf qu'ils étaient du sud). A la huitième génération royale vint le souverain Yashas (encore une manifestation de Manjushri), aussi appelé « le sage du sud ». Il s'agir d'un des deux sages qui a reçu la transmission visuelle de l'enseignement de Kalachakra. Il en aurait rédigé une version abrégée qui constituera la base de l'enseignement de Kalachakra, jusque maintenant.

L'abrégé s'est perdu dans les méandres de l’histoire jusqu'à la fin du premier millénaire, lors des raids musulmans dans le nord de l'Inde. Le tantrisme avait déjà pris son envol en Inde et dans le nord du pays plusieurs centres et universités tantriques avaient vu le jour. Sous les assauts des musulmans, les maîtres tantriques se voient obliger de prendre la fuite. C'est lors de cette nouvelle crise du bouddhisme, peu avant la fin du premier millénaire, que le Kalachakra (ré)apparaît miraculeusement.

Cette fois, c'est grâce à Tilopa, un « maître hautement réalisé », né en 988 dans une famille de brahmanes et devenu maître tantrique. Fuyant les musulmans, Tilopa se dirigeait vers le Tibet. En passant au pied du mont Kailash (ou mont Méru), il rencontre un ermite. Tilopa reconnaît en lui la manifestation de Manjushri et ce dernier lui révèle les secrets de Kalachakra. A son tour, Tilopa transmet ces enseignements à Naropa, maître tantrique né en 1016 dans une famille royale qui, lui-même, devient l'instructeur d'Atiça, né en 982, aussi dans une famille royale. Atiça arrive au Tibet et partage les secrets de l'enseignement de Kalachakra à ses disciples et introduit le tantra de Kalachakra dans le Canon des Kadampa.

 

Manjushri (version hindou, on remarque la foudre dans sa main droite et le tantra à gauche)
Manjushri
(version hindou, on remarque la foudre dans sa main droite et le tantra à gauche)

 

Symbolique de la légende

Dans l'histoire tumultueuse de la transmission du tantra de Kalachakra, on peut lire plusieurs étapes symboliques. Tout d'abord, le Bouddha avait prédit les divisions qu'allait provoquer son enseignement, il avait même prévu une astuce pour que son enseignement ne s'éteigne pas : le cacher en un lieu sûr, Shambala, pendant le temps qu'il resterait incompris. Le royaume de Shambala devient synonyme de « pays de paix où règne le dharma ».

Puis le Kalachakra réapparaît et disparaît à plusieurs reprises, mais le fil conducteur de la transmission de Kalachakra reste Manjushri, bodhisattva de la Connaissance et Sagesse infinie. Grâce à ses interventions bienveillantes, le bouddhisme tibétain peut faire remonter la première initiation au Kalachakra au Bouddha lui-même, il y a environ 2600 ans. Ainsi, les maîtres qui actuellement initient des millions de personnes au Kalachakra rejoue l'enseignement de Bouddha « en direct ».

Ensuite, si l'histoire raconte qu'il y ait eu une version originale du tantra, plus complète et plus complexe que l'abrégée issue de la vision reçue par le « sage du sud », symbolise que l'enseignement de Kalachakra est l'enseignement le plus complet et le plus complexe du bouddhisme. Que ce soit le « sage du sud » à qui est attribuée la version abrégée symbolise que le Kalachakra se veut l'enseignement le plus proche du dharma (école du sud ou Théravada, la « Tradition des Anciens »). Par ces étapes symboliques, le bouddhisme tibétain se porte garant de l'authenticité de l'enseignement de Kalachakra et veut se montrer au plus proche du dharma.

Manjushri (version tibétaine, on remarque les têtes coupées ornant son collier)
Manjushri
(version tibétaine, on remarque les têtes coupées ornant son collier)

 

Le point de vue historique

Mais que raconte le point de vue historique ? Pour l'expliquer, revenons un instant au deuxième siècle avant Jésus-Christ lorsque, avec l'éclatement de l'Empire Maurya qui l'avait placé sous sa protection, le bouddhisme s'estompe. Les percées de l’État greco-bactriane le refoule vers le sud et vers le nord. La lignée du sud devient le Theravada ou « Tradition des Anciens », elle migre lentement vers le Sri-lanka et ira s'installer en Birmanie, en Thaïlande et au Vietnam. Tandis que la lignée du nord, repoussée vers la Chine, devient le Mahayana ou « Grand véhicule ». De là, il migre vers la Corée, le Japon, le Tibet et la Mongolie.

Au début de notre ère, grâce à la « Route de la Soie », route commerciale ouverte entre la Chine et l'Asie centrale, les maîtres bouddhistes pénètrent en Chine en empruntant les caravanes chargées de tapis persans, de bijoux et de perles précieuses venant de l'Occident. Tandis que les soieries, les fourrures, les laques, les épices, les ferronneries partaient de Chine pour se diriger vers Kashgar, Samarkand, Antioche.

Les maîtres bouddhistes en rencontrant les populations chinoises ont dû adapter leur discours car elles ne pratiquaient que les rituels agraires et le culte aux ancêtres. Les concepts bouddhistes du Samsara, du Nirvana, du karma, de la transmigration des âmes, etc. leur étaient totalement étrangers. Par contre, l'idée de renaître en d'autres formes de vie devait certainement leur parler puisqu'ils étaient déjà familiers des revenants et cohabitaient en bonne entente avec nombre d'immortels taoïstes. Toutefois on peut imaginer que les prémisses du bouddhisme en Chine ont donné lieu à énormément de quiproquos en raison de concepts totalement étrangers l'un à l'autre, sans parler de la langue chinoise qui n'offrait pas de mots pour traduire les concepts bouddhistes.

Pour trouver crédit auprès des Chinois, les maîtres bouddhistes ont introduit

des divinités. Appelées des « manifestations de Bouddha » ou « émanations de Bouddha », leur présence s'explique par la démultiplication de Bouddha en différentes formes, chacune représentant un de ses aspects particuliers. Ainsi le Mahayana devient un dédale emprunté par de multiples divinités bouddhistes qui sont autant d'émanations de Bouddha. On y rencontre le bouddha courroucé, celui du futur, celui de l'origine, celui de l'Ouest, celui de la Terre pure, etc., un peu à la manière où en Chine existaient de très nombreuses divinités : le dieu des greniers, le dieu des rivières, le dieu des moissons, etc. On peut d'ailleurs se demander ce que serait d'autre un dieu ou une divinité, ou l'unique Dieu des monothéistes, sinon une émanation de l'esprit humain, particulièrement imaginatif quand il s'agit d’élucider des mystères existentiels.

Mais l'invention la plus originale du Mahayana est l'apparition des bodhisattvas. Ils déambulent sur tous les chemins du Mahayana, ceux venant directement de l'Inde et pénétrant en Chine, comme l'école de Yogaçara et de Madhyamaka, ou comme les écoles chinoises du Jingtu ou du Chan (les deux écoles chinoises qui sont encore les plus représentées en Chine actuellement), ou comme le Zen au Japon et, bien sûr, comme le bouddhisme tibétain. Ce sont les bodhisattvas qui vont rendre le bouddhisme très populaire en Chine. A partir du quatrième siècle après J-Chr., les conversions au bouddhisme vont grimper en flèche.

Parmi la multitude des bodhisattvas se baladant dans les dédales du Mahayana, Manjushri occupe une place de choix. Manjushri est le bodhisattva de Connaissance et de Sagesse infinies, c'est par lui que l'ignorance est vaincue. C'est grâce à lui qu'arrive l'illumination et que le pratiquant atteint le Nirvana. Il était donc naturel pour le bouddhisme tibétain d'avoir confié la transmission des enseignements de Kalachakra à Manjushri. Ce tantra contient en effet toutes les connaissances que l'esprit humain est capable d'acquérir. Nous verrons dans le prochain article quels sont ces enseignements.

Notes

 

  1. citation du dalaï-lama dans : « Tibet, la Roue du temps, pratique du mandala », chez Acte Sud, 1995
  2. Davidson R.M., « Tibetan Tantric Buddhism in the Renaissance, Rebirth of Tibetan Culture », Columbia University Press, 2005
  3. voir la biblio de Rolf A. Stein, entre autres : « La civilisation tibétaine, 1re édit. Paris : Dunod (Coll. Sigma), 1962 ; 2e édit. revue et augmentée, Paris : L’Asiathèque, 1981 ; 3e édit., Paris : L’Asiathèque, 1987
  4. concernant l'histoire du tantra de Kalachakra, voir par ex. « L'initiation de Kalachakra » de Alexander Berzin, éd. Dangles, 1997