Nouvelle lettre ouverte à Daniel Couvreur, journaliste au Soir

par André Lacroix, le 1er février 2017

Cher Monsieur Couvreur,

Le 20 mai 2012, je vous adressais une lettre ouverte pour dénoncer le fait que vous ayez cité, comme si vous les cautionniez, les propos infondés tenus par Fanny Rodwell, la veuve d’Hergé, sur les soi-disant 1,2 millions de morts tibétains.  Ni vous ni Le Soir n’avez daigné accorder le moindre écho à ma mise au point argumentée.

 

J’avais déjà fait l’expérience d’une semblable désinvolture de la part du Soir lors de l’envoi de ma lettre ouverte à Philippe Dutilleul dont le reportage tendancieux et caricatural sur le Tibet avait été publié en juillet 2009.

Expérience renouvelée encore en septembre 2013 à propos de ma réaction à un article indigent paru dans Le Soir d’une certaine Sarah Capdevielle, inconnue au bataillon.

L’absence de sens critique dans un journal comme Le Soir n’est pas acceptable.  C’est dire si j’ai été heureux de lire, dans l’édition des 10 et 11 octobre 2015, sous la plume de Véronique Kiesel, un article de deux pages sur le Tibet, autrement plus sérieux et mieux documenté, en rupture avec la doxa manichéenne, selon laquelle la question tibétaine se réduit à un affrontement entre des bons (les exilés tibétains) et des méchants (les Chinois).  Je m’attendais donc à ce que les fantasmes de Dharamsala n’aient plus droit de cité dans Le Soir et que sa rédaction s’engage à traiter dorénavant  la problématique tibétaine avec professionnalisme.

*  *  *

Hélas, ne voilà-t-il pas, cher Monsieur Couvreur, que vous « remettez ça » en reproduisant purement et simplement, dans Le Soir du 26/01/2017, sans le moindre commentaire critique, les propos de Bernard Cosey sur le Tibet. 

Je ne mets nullement en cause votre compétence de journaliste culturel et je lis souvent vos articles avec intérêt.  Je ne mets pas en cause non plus le talent de Cosey qui a bien mérité son grand prix de la BD à Angoulême.  Mais ses propos sont tout simplement contraires à la vérité :

(…) La Chine commet là-haut un véritable ethnocide.  Les responsables chinois tentent de nous faire croire qu’ils ont libéré un peuple tibétain opprimé par un régime féodal.  C’est ridicule.  Le caractère insoutenable de leur présence au Tibet est clair aux yeux de tous.

1) Il suffit de se documenter sérieusement auprès des plus grands spécialistes − la plupart anglo-saxons (Goldstein, Grunfeld, Sautman, Parenti, French, Lopez, Barnett, etc.) − pour comprendre que cette accusation d’ethnocide est une fable élaborée par l’entourage du dalaï-lama, que même l’historien tibétain Tsering Shakya contredit avec force,

2) Quant à l’oppression que subissait le peuple tibétain sous le régime théocratique et féodal, c’est un fait historique qui n’est plus guère contesté aujourd’hui.   Les Chinois n’ont vraiment pas besoin d’en rajouter pour nous convaincre du caractère arriéré et injuste de la société tibétaine d’avant 1950.  De très nombreux témoignages irréfutables y suffisent amplement.

3) Il faudrait aussi demander aux Tibétains du Tibet s’ils préféreraient retourner en arrière, au bon vieux temps où, selon les termes du dalaï-lama, le Tibet était le « pays le plus heureux qui soit », caractérisé par … un analphabétisme généralisé, une mortalité infantile effrayante, une espérance de vie de 35,5 ans, l’omniprésence de la variole et des maladies vénériennes, le servage, les amputations et autres punitions pour les esclaves fugitifs, sans oublier la pédophilie pratiquée dans les monastères.

*  *  *

Cher Monsieur Couvreur, je m’apprêtais à vous envoyer les lignes ci-dessus lorsque je suis tombé le matin du 30 janvier sur un nouvel article de votre part, dans lequel vous faites  une fois de plus la part belle aux délires « dharamsalesques » de Cosey :

(…)  Le Tibet est à bout de souffle.  Le pays a été envahi en 1959.  Maintenant, on enseigne le chinois à l’école.  Les Chinois occupent la majorité des emplois.  Numériquement, les Tibétains sont devenus minoritaires dans leur propre pays (…)

1) Le Tibet à bout de souffle ?  Le niveau de vie des Tibétains, surtout dans la RAT (Région autonome du Tibet) est en progrès constant, au point même de susciter l’envie d’autres provinces chinoises.  Ceux qui sont à bout de souffle, ce sont plutôt les indépendantistes qui voient s’envoler leurs fantasmes de création d’un État bouddhiste régi par le Dharma.

2) Le pays envahi en 1959 ?  Tout d’abord, Cosey confond deux dates : l’arrivée pacifique des premiers soldats chinois à Lhassa en septembre 1951 et les émeutes de 1959.  Plus fondamentalement, il est inexact de parler d’invasion. Selon l’historiographie moderne la plus exigeante, il s’est agi moins d’une invasion que de la récupération par Pékin d’une de ses provinces ayant échappé pour un temps à sa juridiction et dont la déclaration unilatérale d’indépendance par le 13e dalaï-lama n’avait d’ailleurs été reconnue par personne. 

3) Le chinois enseigné à l’école ?  Cosey semble ignorer que l’enseignement du tibétain est obligatoire dans les écoles primaires et est souvent pratiqué dans le secondaire.  Quant à l’apprentissage du chinois, est-il plus condamnable que l’apprentissage de l’anglais chez nous ?  Le paradoxe veut que les contempteurs de la politique éducative pratiquée aujourd’hui au Tibet soient ceux-là mêmes qui, sous l’Ancien Régime, ont maintenu dans l’analphabétisme plus de 90% de leurs concitoyens…

4) Les Chinois occupant la majorité des emplois ?  Il est vrai que les Tibétains sont encore trop souvent moins bien formés que les travailleurs Han : on n’efface pas en soixante ans un millénaire d’obscurantisme.  Mais, grâce à la scolarisation obligatoire, les Tibétains sont en train de combler leur retard sur les Chinois Han.   Et ils apprennent vite.   À compétence égale, ils ne sont nullement désavantagés sur le marché du travail. 

5) Les Tibétains devenus minoritaires ?  Cette affirmation est une contrevérité manifeste : si l’on ne peut contester que les Chinois Han sont bien présents dans les grandes villes, ils ne représentent que 3% de la population de la RAT.  Pour l’ensemble du soi-disant « Grand Tibet », on estime que les Han, d’ailleurs souvent établis depuis des siècles dans les vallées du Haut Plateau, constituent environ 30% de la population, les Tibétains quelque 50% et les autres minorités plus ou moins 20%.

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Je vous sais gré d’avoir reproduit tels quels les propos de Cosey, dont les lecteurs informés de la question tibétaine, sans doute encore minoritaires, auront vite compris qu’ils étaient effectivement  « ridicules » « aux yeux de tous ».   Mais, à l’intention de celles et ceux qui, baignant dans un climat de pensée unique, sont sensibles aux sirènes Free Tibet, n’était-ce pas votre devoir de journaliste de mettre en perspective de tels propos ?  Faute de quoi, n’est-on pas induit à penser que les allégations de Cosey ont reçu votre approbation et celle de votre journal, d’autant que vous avez cru y voir « une ligne éthique on ne peut plus claire » ?

Il ne suffit pas, à mes yeux, d’entourer de guillemets  des affirmations  sans fondement, ni de les replacer dans la catégorie des « propos recueillis par », pour être dédouané de toute responsabilité déontologique. 

En ces temps difficiles pour la presse, où n’importe qui, sur des réseaux dits sociaux, peut balancer les informations les plus contestables, les lecteurs d’un grand quotidien attendent autre chose de la part des journalistes.


Dans l’espoir d’une discussion franche, je vous prie d’agréer, cher Monsieur Couvreur, l’expression de ma considération distinguée.

André Lacroix,

auteur de la traduction

Mon combat pour un Tibet moderne

Récit de vie de Tashi Tsering,
Golias, 2010

voyage dans l'Est du Tibet (photo JPDes 2009)
voyage dans l'Est du Tibet (photo JPDes 2009)