Le dalaï-lama, qu'entend-il par une « autonomie réelle du Tibet » ?

par Élisabeth Martens le 28 mars 2019

À l'occasion du 60ème anniversaire de l'exil du dalaï-lama, le site France-Tibet rapporte que « Aujourd’hui, le premier ministre tibétain Lobsang Sangay et les représentants tibétains élus démocratiquement continuent de proposer aux autorités chinoises de dialoguer sur un statut d’autonomie réelle du Tibet, pour la sauvegarde de la culture tibétaine, en association avec la Chine, lui laissant les Affaires étrangères et la défense. »1 Mais pour Dharamsala que signifie concrètement une « autonomie réelle du Tibet » ?

 

Avec Martine Bulard, journaliste au Monde diplomatique, commençons par rappeler que « les Nations unies n’ont jamais inclus le Tibet dans les pays à décoloniser (avant comme après 1971 – date du remplacement de Taïwan par la Chine populaire) et qu’aucun pays n’a reconnu le 'gouvernement' tibétain en exil et donc la possibilité d’une indépendance. »2 Le dalaï-lama, une fois son gouvernement en exil mis en place à Dharamsala, n'a pourtant pas hésité à revendiquer l'indépendance de « son pays » ; il savait pouvoir compter sur le soutien des USA. En 60 ans, ce soutien n'a jamais été démenti : dans un éditorial publié dans le Boston Globe du 13 juillet 2018, Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des Représentants des États-Unis et James McGovern du Massachusetts déclaraient que, malgré l’absence de réaction de la Chine et son opposition au dalaï-lama : « Il est encore temps. Il n’est pas trop tard pour que la Chine choisisse une voie différente. »3

Le dalaï-lama et Nancy Pelosi (photo du Net)
Le dalaï-lama et Nancy Pelosi (photo du Net)

Constatant que sa revendication n'aboutirait à rien et qu'un entêtement dans cette voie ne pourrait que fragiliser ses alliances occidentales, le dalaï-lama a ramené ses exigences à un « Plan en Cinq points ». Il a présenté ce plan au Congrès américain en 1987, puis au Parlement européen en 1988 et, enfin, au Sommet de Rio en 1992. La « Voie du milieu », comme i l'a appelé plus tard, s'ouvrait sur la nécessité de créer « une seule entité administrative qui forme le Grand Tibet », une entité administrative pour laquelle il devrait y avoir « une constitution propre basée sur les préceptes bouddhistes ».4 Mais qu'est-ce qu'une « entité politique basée sur sa propre constitution » sinon une nation indépendante ? Et, en précisant que la constitution devrait se baser sur les principes du bouddhisme, le dalaï-lama propose tout bonnement de retourner à une théocratie. On aurait pu espérer que, par compassion infinie envers les six millions de Tibétains de Chine que le dalaï-lama nomme « son peuple », le saint homme finisse par négocier avec plus de sérieux avec le gouvernement chinois, c'est-à-dire au sein de la constitution chinoise. Or celle-ci prévoit d'une part de maintenir l'unité nationale, donc de réunir sur la seule entité administrative de la R.P. Chine, les 56 nationalités différentes que compte le pays. La constitution chinoise prévoit d'autre part une séparation nette entre l'église et l'état. Le dalaï-lama connaissait pourtant la constitution chinoise avant de proposer sa « Voie du milieu ».

Suite à l'échec des négociations concernant la « Voie du milieu », deux représentants du dalaï-lama ont été présenté aux autorités de Pékin un projet pour une « autonomie réelle du Tibet », encore appelée « autonomie poussée ». Ce « nouveau » projet n'avait rien de nouveau puisqu'il réétirait les propositions de la « Voie du milieu » en insistant sur certains points. C'était début novembre 2008, c'est-à-dire après les violentes émeutes de Lhassa en mars et les incidents provoqués par les « Free Tibet » à Paris en août, lors du passage de la flamme olympique. Les J.O. de Pékin avaient été l'occasion rêvée pour la communauté en exil de se rappeler aux bons sentiments des dalaïstes.

Lors du passage de la flamme olympique à Paris en 2008 (photo du Net)
Lors du passage de la flamme olympique à Paris en 2008 (photo du Net)

Le « nouveau projet » contenait des propositions concrètes concernant la gestion de l'entité tibétaine, comme : la redistribution de toutes les terres aux Tibétains, l'autogestion économique du Tibet sans intervention de l’État central, un appareil policier indépendant avec une législation propre, le retrait de l'armée chinoise du Grand Tibet, un arrêt de l’immigration de non-Tibétains et le rapatriement des Han et des autres nationalités récemment arrivées, le rapatriement des Tibétains en exil en leur accordant un poste de cadre, le multipartisme, la transformation du Tibet en réserve naturelle avec le retour à un mode de vie traditionnel. Le projet parlait également de la préservation de la culture ancestrale par le biais de l'utilisation de la seule langue tibétaine dans l'entité tibétaine, le non contrôle des monastères et des réincarnations par l’administration chinoise, la réadmission d’enfants-moines dans les monastères, la reconnaissance des cours de psychologie, de métaphysique et de cosmologie bouddhistes, cours devant être consignés comme scientifiques. Par ailleurs, le projet stipulait qu'il faudrait créer un bureau chargé des relations internationales concernant la culture, l’art, l’enseignement, les sciences, la santé, le sport, la religion, l’écologie, l’économie, etc.5

Si les relations extérieures et la défense étaient deux secteurs laissés à la Chine, par contre, l'administration, l'économie, la défense intérieure, la législation, la culture du Tibet (que le dalaï-lama pense « Grand Tibet »6) devraient être entièrement pris en charge par une entité administrative indépendante de la Chine. A nouveau, les pourparlers avec Pékin échouèrent.

Mi-novembre eut lieu une rencontre de 580 délégués de la communauté tibétaine. C’était la première rencontre d’une telle ampleur à Dharamsala, en présence de la presse internationale. Ce rassemblement n'aurait pas pu avoir lieu sans une organisation préalable et le soutien de stratèges internationaux, ce qui signifie qu'il était programmé de longue date. Cela corrobore aussi la thèse selon laquelle le dalaï-lama n'a jamais revendiqué autre chose que l'indépendance du Tibet. Ce n'est que la dénomination des revendications qui ont varié selon les liens plus ou moins tendus entre Washington et Pékin, passant de « indépendance » à « autonomie ».

 

Notes :

1 http://tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama/57-le-dalai-lama-revendique-une-autonomie-poussee-pour-le-tibet

2 Martine Bulard dans « Chine-Tibet, des identités communes », article publié le 30 avril 2008 sur le blog « Planète Asie »

3 http://www.tibet.fr/actualites/new-delhi-sa-saintetele-dalai-lama-felicite-nancy-pelosi-presidente-de-la-chambre-des-representants-des-etats-unis/

4 Julien Cleyet-Marel, « Le développement du systèmepolitique tibétain en exil », Fondation Varenne, 2013, p. 308.

5 http://tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama/57-le-dalai-lama-revendique-une-autonomie-poussee-pour-le-tibet

6 http://tibetdoc.org/index.php/politique/geopolitique/482-le-grand-tibet-du-dalai-lama