La dynastie Yarlung au Yumbulakang

par Élisabeth Martens, le 8 juin 2020

 

De loin, mon cœur bondit en apercevant le Yumbulakang. Depuis ma première visite ici, 25 ans de mémoire sautillent de pierre en pierre. Surnommé le "Palais de la biche", la petite forteresse se dresse fièrement sur un promontoire rocheux au milieu de la plaine formée par le Yarlung Tsangpo. A l'image d'une biche curieuse de goûter d'imaginaires fruits suspendus à la voûte céleste, elle étire sa tour de guet dans le bleu de l'azur.

 

 

la forteresse
la forteresse

Partout dans les champs aux alentours, des groupes de villageois, faucille à la main ou débroussailleuse en bandoulière, coupent et récoltent le colza distribué entre des rangées de peupliers. L'huile de colza est utilisée depuis fort longtemps au Tibet, entre autres dans les cuisines des monastères. Elle sert actuellement de biocarburant pour le moteur des machines agricoles.

 

récolte du colza
récolte du colza

 

Une route nouvellement goudronnée dont la signalisation indique un 30 km à l'heure respecté par les véhicules et les mammifères de tous genres mène jusqu'à l'arrière du bâtiment ; "mai biao"1 oblige. Escaladant la rampe pour arriver au pied « dzong »1, un autre panneau indicateur rappelle poliment le sens du courant, en trois langues, au cas où la flèche ne fût pas suffisamment explicite.

 

le sens du courant
le sens du courant

 

Passé le hall d'entrée surveillé par un moine absorbé par l'écran de son portable, on pénètre dans une salle sans fenêtre dédiée à la lignée des Yarlung, le clan familial qui fonda l'empire tibétain.

Une légende raconte que le Yumbulakang fut construit sous le règne du premier roi de la dynastie Yarlung, Nyatri Tsenpo, intronisé en 127 avant Jésus-Christ, année à laquelle démarre le calendrier tibétain. Le "losar", ou nouvel an tibétain, fête cet événement fondateur. L'origine semi-divine du premier roi explique sans doute certaines de ses particularités anatomiques, comme celle de ses doigts palmés ou de ses paupières qui se ferment à l'envers, de bas en haut. Il se peut qu'il ait été pourvu de ces bizarreries pour faciliter ses allers-retours entre le ciel et la terre. Nyatri était en effet relié de l'un à l'autre par une grosse corde, comme celle des cloches d'une cathédrale, de sorte qu'il pût facilement remonter vers les cieux quand son heure serait venue.

Après le mythique premier roi, Nyatri Tsenpo, se succédèrent encore une trentaine de rois dont l'histoire dépend des bons vouloirs des ménestrels de haute altitude. Certains racontent qu'il ne fallut pas plus de huit générations pour que la nature divine des rois de la vallée du Yarlung fût interrompue par une incurie ministérielle. La coupable était la vieille gouvernante du 8ème roi de la lignée. Déjà sourde, elle avait donné un nom de mauvais augure au jeune prince héritier : Drigum Tsenpo, avec "dri" qui signifie "couteau" et "gum", "tuer", le roi était en mauvaise posture. Non pas qu'un couteau lui tranchât la gorge, ni même que le couteau fût planté dans le cœur royal, l'intrigue fut plus pernicieuse qu'un banal homicide : son premier ministre, Lo-ngam, coupa net la corde surnaturelle qui permettait aux rois de retrouver leurs cieux natifs. Ceci pour la bonne raison que le roi avait osé lui ordonner l'attaque d'un pays vassal ; or le ministre en était issu. Dès qu'il fut coupé, le cordon ombilical entre le ciel et la terre perdit toute vitalité et Drigum Tsenpo fut le premier roi de la dynastie Yarlung à recevoir une véritable sépulture terrestre, raconte notre ménestrel Tsoepel, qui était aussi notre guide.

A mi-chemin entre légende et histoire, Thothori Nyantsen, le 28ème roi de la lignée, est nommé respectueusement « Lha Thothori » ; la syllabe « lha » se rapporte aux dieux du ciel, elle honore un titre ou un nom. Lha Thothori est le roi qui a vu atterrir un précieux chargement sur le toit du Yumbulakang. Quatre cent manuscrits bouddhistes venus d'Inde par voie aérienne se sont délicatement posés sur la tour de guet, tandis qu'une voix profonde murmurait à l'oreille de Lha Thothori : « Dans cinq générations, viendra celui à qui sera révélé la teneur de ces textes sacrés", or cinq générations plus tard, c'est le roi Songtsen Gampo qui accéda au trône.

Dans le lot magique se trouvait, entre autres, le "Karandavyuha Sutra", un sutra compilé vers la fin du 4ème siècle de notre ère. On y raconte que le soleil et la lune sont nés des yeux d'Avalokitsevara, Shiva est né de son front, Brahma de ses épaules, Narayana de son cœur, Sarasvati de ses dents, les vents de sa bouche, la terre de ses pieds et le ciel de son estomac. Avalokitesvara lui-même est lié au premier Bouddha, l'Adi-Bouddha, né de rien ni de personne, il est associé au début de l'univers.

-tout notre univers est composé du corps d'Avalokitsevara, nous explique Tsoepel qu'on sent passionné par cet événement cosmologique majeur, « c'est pourquoi nous vénérons Avalokitsevara plus que nulle autre divinité au Tibet. C'est de son cœur qu'émane le mantra « Om Manipadme Hum » qui conduit à la libération et à la bouddhéité, son cœur n'est que compassion pour tous les êtres.

Très impressionnée, je lui demande :

-mais que signifie ces syllabes ? On les voit partout ici, sur les rochers, les pierres « mani », au flanc des montagnes, sur les moulins et les drapeaux à prières, elles ont aussi fait le tour du monde et elles ont reçu tellement d'interprétations différentes que finalement, on ne sait plus ce qu'elle veulent dire.

-pour nous, Tibétains, elles sont comme un condensé de prières. « Om » est un mot qui ouvre les cœurs à la prière, « mani » désigne un joyau plus précieux qu'un diamant, c'est le trésor du bouddhisme, c'est la nature-de-bouddha elle-même. On peut la comparer à votre pierre philosophale, car grâce à la nature-de-bouddha toute transformation peut advenir et on peut atteindre la bouddhéité. « Padma » est le lotus qui réalise cette transformation ; c'est une plante qui surgit de la boue, traverse l'eau et fleurit au soleil dans toute sa splendeur et sa pureté. Et « hum » termine une formule sacrée pour l'actualiser, comme chez vous, « amen ». Ce mantra est le cœur même d'Avalokitsevara et résume notre foi dans notre religion, c'est pourquoi on le trouve partout ici et qu'Avalokistevara est devenu le grand protecteur du Tibet. On le nomme « Tchenrezi » en tibétain, ce qui signifie « celui qui regarde tous les êtres avec compassion ».

Dans la vitrine suivante de la salle où trônent les rois de Yarlung, la mythologie passe doucement vers l'histoire avec le grand-père du célèbre roi Songtsen Gampo, et encore mieux avec le père de celui-ci, Namri Songtsen (570-629). Issu du clan familial qui occupait la vallée fertile du Yarlung au sud-est de Lhassa, Namri Songtsen parvint à soumettre une à une les tribus limitrophes, de solides montagnards qui durant la bonne saison circulaient dans un réseau de vallées qui leur étaient attribuées. Cette expansion lui permit de disposer des territoires d'une région relativement vaste autour de Lhassa et de commencer l'édification d'un État centralisé constitué de plusieurs clans familiaux. Il prépara un berceau accueillant pour la civilisation qui allait naître au Tibet central, une région qui s’appellerait « Ü », autour de Lhassa, et s'étendrait au « Tsang » autour de Xigazé, formant ensemble l'Ü-Tsang. Cela lui coûta d'être assassiné ; la « vendetta » n'est pas limitée à l'île de beauté ni aux Balkans.

Heureusement, Namri Songtsen laissa un fils qui allait honorer le nom de la dynastie: Songtsen Gampo (609-650). Ce 33ème roi de la lignée des Yarlung se mit en tête de conquérir son puissant voisin, l'Empire du Milieu. Il alla frapper aux portes de la capitale la plus vaste du monde, ChangAn2. C'était aussi la cité la plus riche, la plus cosmopolite et la mieux armée de l'époque, ce que Songtsen Gampo apprit aux dépens de ses troupes. Pour maintenir une certaine tranquillité avec les turbulents montagnards, l'empereur de Chine, TaiZong, offrit sa fille au 33ème roi de la dynastie Yarlung et signa avec lui le "Traité de l'Oncle et du Neveu". L'Oncle était le sage empereur à qui le jeune neveu devrait désormais obéissance.

Au grand dam de notre ami Tsoepel, le roi Songtsen Gampo accepta le marché et épousa la princesse WenCheng. Encore plein de colère, même après un millénaire et demi d'histoire, Tsoepel nous explique que c'était vraiment une grande bêtise de la part du roi, car tous les malheurs actuels du Tibet viennent de son union avec la princesse chinoise. Offusqué, il nous dit :

-comment concilier des fiers conquérants tibétains pour qui "on n'essaye pas de fixer une corne de yack sur une tête de mouton"3 avec des paysans qui prétendent "qu'il n'y a pas de poisson dans de l'eau pure"4 ? Un tel écart de pensée pourrait-il un jour se résorber ? Tsoepel en doute fortement.

C'est donc au 7ème siècle, grâce aux épousailles entre Songtsen Gampo et WenCheng, que le bouddhisme grimpa les paliers du Haut plateau et s'établit au "Pays des bönpo", le Tibet5. Dans les bagages de la princesse chinoise ne se trouvaient pas que ses robes de soie, ses éventails finement brodés et ses boîtes à bijoux incrustées de nacres, il y avait aussi nombre de lettrés, de savants, de médecins, d'ingénieurs, etc. Cette suite impressionnante de la cour impériale qui disposait ses techniques de pointe sur le Toit du monde comme les tours d'un échiquier était précédée d'éminents représentants de la religion que la cour impériale avait embrassée avec ferveur, le Jing Tu, l'école bouddhiste de la Terre pure. Cela fit de Songtsen Gampo le premier des trois « Chögyal », ou « rois du dharma », ceux qui ont répandu le bouddhisme sur le Haut plateau. La prédiction qu'avait entendu Lha Thothori lorsque 400 manuscrits sacrés furent déposés sur le toit du Yumbulakang se vit confirmée. 

Arrivés au terme de leur périple, les moines chinois durent se rendre à l'évidence, la place était déjà occupée. Ils durent se mesurer aux bönpo, leurs concurrents locaux sur le marché du bien et du mal. Cela fut une rude bataille dont la première manche fut gagnée au 8ème siècle par le 38ème roi de la dynastie Yarlung, Trisong Detsen (742-797). Ce deuxième Chögyal décréta que le bouddhisme serait dorénavant la religion d’État. Mais la bataille entre le bön et le bouddhisme n'était pas finie pour autant, les bönpo se montraient tenaces. Le troisième Chögyal et 41ème roi de la dynastie, Tri Ralpachen (806-838), se fit assassiner par son propre frère, Langdharma. Ce dernier était farouchement anti-bouddhiste, au point qu'il persécuta les moines et démantela toutes les institutions une à une.

Mais Langdharma se fit lui-même assassiner par un moine bouddhiste revanchard, Lhalung Pelto aux gros yeux et au chapeau melon qui arriva au galop sur un cheval blanc. Sans mettre pied à terre, il sortit son arc et tua le 42ème roi d'une flèche dans le cœur, puis disparut comme il était venu, personne ne sait où.

-cette histoire-là, je vous l'ai déjà racontée quand nous avons visité Drak Yerpa, nous rappelle Tsoepel qui termine ainsi le tour de la salle des rois au Palais de la biche : « après l'assassinat de Tri Ralpachen et celui de son frère Langdharma, le bouddhisme s'est retranché dans deux petites poches, l'une à l'extrême Est du Tibet dans la région orientale du Kham près de la frontière du Bhoutan, et l'autre dans l'extrême Ouest du Tibet, là où nous nous rendons ensemble, dans le Royaume de Gugé. C'est à partir de ces deux extrémités du Haut plateau que le bouddhisme renaîtra au début du second millénaire et que le Tibet connaîtra un millénaire de tutelle bouddhiste. »

Trisong Detsen (742-797), 38ème roi de la dynastie Yarlung et deuxième Chögyal
Trisong Detsen (742-797), 38ème roi de la dynastie Yarlung et deuxième Chögyal

Notes :

1 Un "dzong" est un palais forteressse qui au Tibet ancien servait de centre à la fois religieux, militaire, administratif et social

1 "Mai biao" signifie "acheter ticket", en chinois

2 ChangAn est l'actuelle Xian, c'était la capitale de la Chine sous la dynastie des Tang (618-907)

3 Proverbe tibétain qui défend la pureté des choses, on ne mélange pas des yack avec des moutons (chez nous: on ne mélange pas des poires et des pommes)

4 Proverbe chinois qui signifie qu'une eau pure n'a pas d'intérêt puisque les poissons n'y trouvent rien à manger

5 C'est ainsi que le Tibet se nomme en tibétain