Le monastère de Jampaling, cœur battant de Chamdo

par Elisabeth Martens, le 5 septembre 2026

Dominant la ville, près du confluent de l’Angqu et du Zhaqu, il constitue depuis le XVe siècle l’un des principaux centres religieux du Kham. Fondé par Sherab Zangpo, disciple de Tsongkhapa, le grand réformateur du bouddhisme tibétain, il est devenu un important foyer de l’école Gelug. Nous entrons avec respect dans le cœur battant de Chamdo.

 

Porche du monastère Jampaling (2026)
Porche du monastère Jampaling (2026)

Jampaling signifie « la demeure de Maitreya ». Le Bouddha du futur, Maitreya (ou Jampa en tibétain), divinité principale du monastère, trône dans un temple qui lui est spécialement consacré, le Jampa Lhakhang (temple de Maitreya). Non loin de celui-ci se trouve la grande salle d’assemblée, le Tsokchen Dukhang, cœur de la vie monastique. C’est là que les moines se réunissent pour les récitations et les cérémonies. Selon les sources culturelles locales, cette vaste salle repose sur 100 piliers et peut accueillir jusqu’à 3 300 moines

Le complexe religieux fut le siège de plusieurs lignées de grands lamas réincarnés, dont celle des Phakpalha, qui entretint, à partir de la dynastie Qing, des relations institutionnelles avec le pouvoir impérial chinois. Pendant plusieurs siècles, Jampaling fut ainsi à la fois un monastère, un établissement d’enseignement, un important propriétaire foncier et un centre d’autorité sociale et religieuse.

Après la bataille de Chamdo en 1950, une partie de l’élite religieuse locale fut intégrée aux nouvelles institutions mises en place par la République populaire de Chine. Le XIe Phakpalha, Gelek Namgyal, devint ainsi une personnalité importante de la vie politique chinoise. Il fut notamment vice-président du Comité de libération de Chamdo, avant d’occuper de nombreuses fonctions régionales et nationales.

En 2026, Phakpalha Gelek Namgyal demeure une figure religieuse majeure associée à Jampaling et occupe toujours d’importantes fonctions politiques : il est vice-président du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CPPCC) et président du Comité de la CPPCC de la Région autonome du Tibet.

Quant aux moines de Jampaling, leur nombre actuel est difficile à établir avec précision à partir de sources indépendantes récentes, mais on parle d'nviron 1300 moines résidant au monastère. Ils assurent la continuité de la vie religieuse du monastère : enseignement bouddhique, débats philosophiques, cérémonies, activités rituelles et vie communautaire.

Depuis 2011, Jampaling possède par ailleurs un Comité de gestion du monastère. Il ne s’agit pas simplement d’un conseil religieux : les documents administratifs officiels le définissent comme un organisme rattaché au gouvernement populaire municipal de Chamdo. Parmi ses missions figurent notamment l’application de la politique religieuse et de la législation de l’État, ainsi que l’encadrement de la formation des moines.

Cette attention particulière portée à Jampaling s’inscrit dans l’histoire politique mouvementée de la région. Après la bataille de Chamdo en 1950, le Kham fut notamment marqué, au cours des années 1950, par des soulèvements armés contre les politiques mises en œuvre dans les régions tibétaines du Sichuan par les autorités chinoises. La zone située entre l’actuel Sichuan et la Région autonome du Tibet a dès lors conservé une importance particulière pour les autorités en matière de stabilité politique et d’unité nationale.

Dans ce contexte, le monastère de Jampaling accorde une place importante à l’éducation civique et politique de ses moines. Celle-ci comprend notamment l’étude des politiques ethniques et religieuses ainsi que des lois nationales, l’opposition au séparatisme et, selon la terminologie officielle chinoise, l’« adaptation de la religion à la société socialiste ».

L’histoire ancienne et récente de Jampaling illustre la complexité des rapports entre pouvoirs religieux et politiques. Ceux-ci ne se réduisent pas à une simple opposition entre Pékin et Lhassa : ils résultent de relations politiques, religieuses et institutionnelles qui se sont profondément transformées au fil du temps.

De gauche à droite : la salle des mandalas, le temple de Maitreya, un collège du monastère Jampaling de Chamdo (2026)
De gauche à droite : la salle des mandalas, le temple de Maitreya, un collège du monastère Jampaling de Chamdo (2026)

Chamdo et la résistance khampa : deux trajectoires différentes

La position d’une partie des élites religieuses de Chamdo contraste avec l’évolution d’autres secteurs du Kham (partie tibétaine du Sichuan) au cours des années 1950. On observe alors des trajectoires politiques très différentes : d’un côté, des élites religieuses et politiques de Chamdo qui acceptèrent ou choisirent de participer aux nouvelles institutions de la République populaire de Chine ; de l’autre, des groupes qui s’engagèrent dans une résistance armée contre le pouvoir chinois.

Les grandes révoltes khampa contre les autorités chinoises se développèrent à partir de 1956, lorsque furent mises en œuvre dans les régions tibétaines du Sichuan des réformes économiques et sociales comprenant réforme agraire, collectivisation et désarmement. Le monastère de Litang, l’un des grands monastères gelugpa du Kham, constituait alors bien davantage qu’un simple centre religieux.

À l’instar de Jampaling à Chamdo, le monastère de Litang exerçait une influence économique, sociale et religieuse considérable dans sa région. Dès 1955, alors que les tensions s’accentuaient, les responsables du monastère de Litang tentèrent d’alerter le gouvernement tibétain de Lhassa sur la situation dans le Kham.

Au début de 1956, la situation dégénéra en insurrection ouverte. Des combattants et des civils se regroupèrent autour et à l’intérieur du monastère de Litang. Celui-ci fut bombardé par les forces chinoises dans la nuit du 28 mars 1956, ce qui favorisa la résistance khampa. Celle-ci se structura en un mouvement de résistance armée, le Chushi Gangdruk, créé officiellement en 1958, et composé en grande partie de combattants originaires du Kham. (Sénat)

Ce mouvement de résistance reçut secrètement des armes, des financements, une formation et un soutien logistique des États-Unis, dans le cadre d’un programme clandestin de la CIA. Entre 1958 et 1964, près de 300 Tibétains furent ainsi entraînés à Camp Hale, dans les montagnes du Colorado, aux techniques de guérilla, au maniement des armes, aux communications radio et au renseignement.

Les parcours de Jampaling et de Litang illustrent deux trajectoires politiques divergentes au sein du Kham dans les années 1950.

À Chamdo, autour de Jampaling et de son principal hiérarque, Phakpalha Gelek Namgyal, une partie des élites locales fut progressivement intégrée aux nouvelles institutions de la République populaire de Chine. À Litang, en revanche, le monastère devint l’un des principaux foyers de la révolte khampa de 1956, dont certains acteurs rejoignirent ensuite la résistance organisée.

Ces différences montrent que les populations et les élites khampa ne constituaient pas un bloc politique homogène. Leurs relations avec Lhassa comme avec les différentes autorités chinoises furent longtemps complexes et parfois contradictoires.

De même, aujourd’hui encore, les appréciations portées sur les transformations sociales, économiques et culturelles des régions tibétaines peuvent fortement diverger : certains mettent en avant l’amélioration des infrastructures, du confort matériel et des services, tandis que d’autres insistent davantage sur les bouleversements culturels et sociaux engendrés par la modernisation.

 

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