Les nonnes bouddhistes de Muya et le monastère interdit

par Elisabeth Martens, le 18 août 2026

Lors d'un petit matin lumineux du mois de juillet 2026, nous arrivons au pied du village de Gerima. Les fumées des cheminées se mêlent aux quelques nuages flottant encore au ras du sol. Un temple doré surveille le hameau de ses deux fenêtres où se reflète le bleu du ciel. À 3 764 mètres d'altitude, il ne fait pas bien chaud, mais la température va augmenter rapidement. Au fur et à mesure de la journée, le soleil darde ses rayons et traverse la peau sans pitié. Nous entamons la visite du complexe monastique de Muya.

 

La pagode dorée de Muya (2026)
La pagode dorée de Muya (2026)

En ménageant notre souffle, nous entamons la montée vers le temple qui brille au loin. Il ressemble à une pagode avec ses toits incurvés vers le ciel. On l'appelle d'ailleurs la « Pagode dorée de Muya ». De l'arrière du temple, nous voyons soudain un impressionnant contingent de nonnes dévaler la pente vers les petites maisonnettes rouges et blanches situées en contrebas. L'office religieux vient de se terminer. Tout en égrenant leur chapelet de bois, le mala, elles papotent, rient, s'interpellent joyeusement. Chacune s'en va vaquer à ses occupations. Des centaines de nonnes vivent ici, peut-être même plusieurs milliers. En l'absence de recensement officiel, il est difficile de donner un chiffre précis.

Les nonnes descendent vers le hameau (2026)
Les nonnes descendent vers le hameau (2026)

L'ensemble de maisonnettes côtoie le plus grand monticule de pierres mani du Sichuan. Les pierres mani sont des pierres sacrées où sont inscrits des mantras, des formules religieuses, entre autres le fameux « Om mani padme hum » qu'on retrouve un peu partout au Tibet, sur les montagnes, les moulins de prières, les drapeaux, etc. À Gerima, c'est l'un des plus grands empilements de ce type au Tibet. On dit que cette gigantesque construction, qui a débuté dans les années 1920, compte jusqu'à 18 ou 30 milliards de mantras « Om mani padme hum », un mantra qui est comme un condensé de la foi bouddhiste.

L'empilement de milliards de pierres mani à Gerima (2026)
L'empilement de milliards de pierres mani à Gerima (2026)

Le complexe monastique de Muya

Le village de Gerima fait partie d'un important complexe monastique situé sur le plateau de Tagong, au pied de la montagne sacrée Yala. Ce complexe religieux, le monastère de Muya, est composé de plusieurs entités qui en font un véritable centre culturel et spirituel bouddhiste. On y trouve la partie dédiée aux femmes, avec son propre monastère, son temple, son hameau, son centre d'études et son monticule de pierres mani autour duquel les fidèles déambulent dans le sens des aiguilles d'une montre en faisant tourner les rangées de moulins à prières.

Le hameau des nonnes de Gerima (2026)
Le hameau des nonnes de Gerima (2026)

Puis, 1 km plus haut, sur l'alpage de Tagong, l'académie bouddhiste et l'hôpital de médecine tibétaine trônent à côté du monastère des moines. Leur nombre s'élève également à des milliers, dit-on, sans donner de chiffres officiels. La présence de femmes dans des monastères bouddhistes est une tradition ancienne au Tibet : elle remonte au VIIIe siècle, au début du bouddhisme tibétain, quand l'école Nyingma autorisait les lamas à avoir une vie de famille. Ce n'est qu'au XIVe siècle, avec l'école Gelug (celle des Bonnets jaunes), que les moines ont dû obéir à la règle du célibat, une question de rivalités familiales et d'héritage ! Sans descendance, la richesse des monastères Gelug allait rester entre les mains du clergé (on a connu cela chez nous aussi, au XIIe siècle). C'est de cette manière que l'école Gelug est devenue la plus puissante du bouddhisme tibétain, et elle n'a pas hésité à profiter de cet avantage.

L'histoire du monastère de Muya est longue de 300 ans. Depuis cette époque, hommes et femmes ont chacun leur monastère et leur village, mais au sein d'un même complexe religieux. Celui de Muya accueille chaque année des dizaines de milliers de fidèles lors de grandes cérémonies, ce qui renforce son rôle de centre spirituel et culturel pour la région. Il a par exemple accueilli le 10e Panchen-lama dans les années 1980. La Pagode dorée que nous avons visitée dans la partie féminine du complexe a été érigée en 1997 en commémoration de la visite de ce lama éminent de l'école Gelug.

Le complexe de Muya est parfois appelé le « Petit Sêrtar » en raison de son importance et de son ambiance recueillie ; il est considéré comme l'un des centres bouddhistes de l'école Gelug les plus importants de la préfecture autonome de Garzê (ou Ganzi) après le célèbre monastère de Sêrtar (ou Seda). Justement, j'avais programmé la visite du monastère de Sêrtar lors de notre traversée du Sichuan occidental, mais il nous a été interdit. L'ambassade de Chine a confirmé qu'il était fermé aux étrangers.

 

Le monastère de Sêrtar ou "Académie de Larung Gar"

Le monastère de Sêrtar est aussi appelé l'Académie bouddhiste de Larung Gar. Contrairement au monastère de Muya (école Gelug) que nous avons pu visiter, l'académie de Larung Gar est rattachée à l'école Nyingma (celle des Bonnets rouges, la plus ancienne). Également située dans la préfecture autonome de Garzê, nichée dans le fond d'une vallée à environ 3 900 mètres d'altitude, Larung Gar est la plus grande académie du bouddhisme tibétain au monde.

Fondée en 1980 par le lama Khenpo Jigme Phuntsok avec une trentaine d'étudiants seulement, ses effectifs se sont rapidement multipliés. À son apogée, l'académie a compté jusqu'à plus de 40 000 moines, nonnes et étudiants. Le cursus standard dure 6 ans, et les étudiants les plus brillants peuvent obtenir le titre de Khenpo (ou « grand maître ») après un parcours de 13 ans et des examens rigoureux.

Des milliers de petites cabanes rouges construites par les étudiants eux-mêmes couvrent les collines, créant une « mer rouge » spectaculaire qui vaut au site le surnom de « royaume bouddhiste rouge ». Au sommet de la petite ville se dresse un édifice doré en forme de mandala ; c'est un lieu de dévotion central autour duquel les fidèles tournent en priant.

Le monastère de Sêrtar ou Académie de Larung Gar

 

Un compexe bouddhiste interdit aux étrangers

Ce lieu me semblait exceptionnel à plusieurs égards, et cela faisait longtemps que je voulais m'y rendre. Cette fois, en passant dans la région, je me suis dit que c'était le bon moment. Mais l'interdiction formelle est tombée. Pourquoi ?

Les raisons invoquées sont d'abord d'ordre sécuritaire : avec des dizaines de milliers d'étudiants, la régulation est cruciale. Pékin considère que ces mégacités monastiques surpeuplées présentent des risques majeurs : sanitaires, d'incendie, d'urbanisme anarchique, etc. Situé dans une vallée reculée et de haute altitude, le site ne dispose pas d'infrastructures de transport, de santé et d'hébergement performantes. C'est pourquoi, depuis plusieurs années, le gouvernement tente de réduire la taille du site, ce qui implique la destruction de milliers de logements et l'expulsion forcée d'une partie des résidents qui sont renvoyés dans leurs régions d'origine. Dans ce contexte, les visiteurs étrangers ne sont pas les bienvenus.

À cela s'ajouteraient des motifs politiques : en raison de son immense rayonnement spirituel, l'académie de Larung Gar serait perçue par le gouvernement central comme un foyer potentiel de ferveur nationaliste tibétaine. Selon ces analyses, la présence de touristes, de journalistes ou de chercheurs étrangers pourrait servir de caisse de résonance aux revendications culturelles ou religieuses locales ou à une organisation politique indépendante du Parti.

Pourtant, cela ne colle pas avec la personnalité du fondateur de l'académie de Larung Gar, le Khenpo Jigme Phuntsok.

 

Qui est le fondateur de Larung Gar ?

Né le 27 février 1933, Jigme Phuntsok est issu d’une famille de nomades. À l'âge de deux ans, il est identifié comme la réincarnation du Tertön Sogyal, un grand maître Nyingma et maître du 13e dalaï-lama.

En 1959, lors du soulèvement tibétain et de l'exil des dignitaires du clergé, il a pris la décision de demeurer dans le Kham plutôt que de fuir vers l'Inde. Jusqu'au début des années 1980, il a vécu en nomade dans la région du Kham, contiuant à enseigner et à ordonner des moines et des nonnes en dépit des interdits. En 1980, il a fondé l’académie de Larung Gar, apparemment sans permission des autorités chinoises qui semblent avoir fermé l’œil sur ses activités tant qu’elles n’étaient pas politiques.

En 1987, le Khenpo Jigme Phuntsok s'est rendu sur le Wutaishan, la montagne la plus sacrée du bouddhisme chinois, pour y enseigner, pratiquer et promouvoir un renouveau du bouddhisme par-delà les cloisons ethniques. Il était à la tête de plus de 10 000 disciples, un groupe composé à la fois de Tibétains et de Chinois Han, mais aussi des étudiants de Taiwan, de Hong Kong, de Singapour et de Malaisie. Parmi eux se trouvaient un grand nombre de nonnes. Ce voyage a marqué un tournant dans sa relation avec les autorités chinoises et a grandement contribué à populariser Larung Gar auprès des bouddhistes de toute la Chine et au-delà.

En 1987, le Khenpo Jigme Phuntsok a rencontré le 10e panchen-lama avec qui il s'est lié d'amitié, or on sait que le 10e panchen-lama a occupé de hautes fonctions politiques, comme celles de vice-président du Comité permanent de l'Assemblée populaire nationale et de président d'honneur de l'Association bouddhiste de Chine, ce qui témoigne de son rôle au sein de l'État chinois.

Jigme Phuntsok (sur Wikipedia)
Jigme Phuntsok (sur Wikipedia)

Plus tard, en 1989, Jigme Phuntsok s'est rendu en Inde pour rencontrer le dalaï-lama à Dharamsala. Les deux hauts dignitaires bouddhistes se sont reconnus mutuellement comme des maîtres spirituels liés par des traditions antérieures, entre autre par le Tertön Sogyal dont le khenpo était une réincanrnation et qui avait été un maître important du 13e dalaï-lama.

Ces différents événements font du Khenpo Jigme Phuntsok et de son académie de Larung Gar un centre d'études bouddhistes qui s'inscrit résolument en dehors de toute querelle politique.

Prenons donc l'information pour ce qu'elle est : en limitant l'accès à un groupe restreint et contrôlé de citoyens, les autorités locales simplifient la gestion des flux et la sécurité du site. Cette restriction permet à la fois d'exercer une surveillance interne et de réguler l'impact extérieur.

Toujours est-il que je n'y suis toujours pas allée et que Larung Gar reste sur ma to-do-list du Sichuan.