Le mystère des pierres Mani
par Elisabeth Martens, le 7 septembre 2026
Sur la route menant de Chamdo vers Dengqeng, nous nous sommes arrêtés au village de Nai Chamu. Il abrite un des plus importants amas de pierres Mani du Tibet, accumulées au fil des générations. Quel est le mystère de l'inscription « Om Mani Padme Hum », répétée à l'infini, gravée sur chacune des pierres, figurant sur les pentes des montagnes en lettres géantes, ou enroulées dans les moulins à prières que les fidèles font tourner avec tant d'ardeur ?

Nai Chamu est un tout petit village qui ne paye pas de mine, on y passerait facilement sans prendre garde aux édifices religieux construits en bord de rivière, en contrebas du village. Il a d'ailleurs fallu beaucoup d'adresse à notre chauffeur pour guider notre véhicule le long du talus pour atteindre le site sacré sans dégâts. L'espace religieux est organisé autour des pierres Mani auxquelles sont associés temples, moulins à prières et parcours de circumambulation (ou kora). Apparemment, les étrangers ne sont pas monnaie courante ici : quand on débarque, quelques personnes âgées nous examinent avec suspicion.
Derrière une tenture en feutre noire, on devine un petit temple obscur. La tenture se soulèvent et apparaissent deux moines très âgés accompagnés de deux moines très jeunes. Étonnement de part et d'autre. Et interdiction d’entrer dans le temple. On se contente donc de faire la kora autour des édifices, guidés par un jeune homme du village. Il ouvre une petite porte de jardin, nouvel étonnement : elle donne sur l'immense amas de pierres Mani, chacune gravée du mantra « Om mani Padme Hum ».
La légende de Nai Chamu
Selon la tradition locale rapportée sur la pancarte du site, l’origine du site sacré remonterait au VIIe siècle et serait liée au voyage de la princesse Wencheng vers Lhassa pour y épouser le roi Songtsen Gampo, un lien matrimonial qui allait apaiser les tensions entre l'empire Tubo (tibétain) et l'empire Tang (chinois).

« Chamu » signifie « arc-en-ciel fin et coloré » en tibétain. Cette appellation proviendrait du fait que, lors de son voyage vers le Tibet, la princesse Wencheng aurait aperçu ici deux arc-en-ciel aux couleurs éclatantes. Ils furent interprétés comme les yeux d’Avalokiteśvara (Tchenrezig), le bodhisattva de la compassion et protecteur du Tibet. Les arc-en-ciel doubles sont considérés comme un signe particulièrement auspicieux.
De plus, le site de Nai Chamu présente une configuration géographique exceptionnelle, décrite comme « les pointes pénétrant le ciel, protégées par les divinités », et « les racines s’élevant depuis le palais du Dragon, placé sous la protection des divinités naga (esprits de l'eau) ».

Lors de son passage, la princesse Wencheng aurait déposé sur cette terre sacrée une pierre portant le mantra à six syllabes d’Avalokiteśvara, « Om mani padme hum ». Les pèlerins et les habitants de la région auraient ensuite reproduit ce geste : chacun déposait une pierre gravée d’un mantra, d’une prière ou d’une représentation bouddhique. Au fil des siècles, ces offrandes se sont accumulées pour former l’immense amas de pierres Mani de Nai Chamu, aujourd’hui considéré comme l’un des plus importants du Tibet.
Contrairement à beaucoup d'endroits où l'amas de pierres mani constitue une dépendance du monastère, ici ce sont les édifices religieux qui se sont développées autour de l'amas de pierres Mani.

« Om mani Padme Hum »
Le mantra « Om mani padme hum » est étroitement associé à Avalokiteśvara, (ou Tchenrezig en tibétain), le bodhisattva de la compassion. Omniprésent au Tibet, il est récité par les fidèles comme une sorte de « résumé » de la foi bouddhiste.

Sa traduction exacte n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire. Mani signifie « joyau », et padma « lotus ». Une traduction devenue célèbre est « le joyau dans le lotus », mais la construction sanskrite du mantra a donné lieu à différentes interprétations philologiques et religieuses.
Dans l’interprétation traditionnelle tibétaine, le joyau peut notamment symboliser la compassion et l’intention altruiste, le cœur de l'enseignement du Bouddha, tandis que le lotus représente le chemin vers la sagesse : comme la fleur qui prend racine dans la vase puis s’élève au-dessus de la boue sans être souillée par elle, l’être humain peut progresser vers l’Éveil sans être prisonnier des illusions du samsara.
Le mantra ne se réduit pas à une traduction littérale : ses six syllabes possèdent de nombreuses interprétations symboliques et religieuses. Une autre interprétation, plus controversée, conduit vers la symbolique sexuelle du tantrisme où padma (le lotus) représente le principe féminin et vajra, le principe masculin. Vajra, qui peut se traduire par « diamant », ou « foudre », ou « phallus », est le nom donné au bouddhisme tibétain, le « Vajrayana » (« Véhicule du diamant »). Ceci pour signifier le caractère aussi précieux qu'un diamant du bouddhisme tibétain, mais aussi le caractère foudroyant de l’Éveil obtenu par les méthodes du bouddhisme tibétain qui impliquent le phallus et le lotus.
Bouddhisme et sexualité
Dans son ouvrage Sexualités bouddhiques (1), Bernard Faure a consacré une partie de ses recherches à la place de la sexualité dans le bouddhisme, entre autres le bouddhisme tibétain. Les tantras (textes sacrés du tantrisme) et commentaires du Vajrayana décrivent eux-mêmes différentes formes d’union symbolique et, dans certains contextes tantriques avancés, impliquant une partenaire réelle.
Le tantra de Kalachakra en fournit un exemple particulièrement saisissant. Dans Transcending Time: An Explanation of the Kalachakra Six-Session Guru Yoga, le lama et érudit tibétain Gen Lamrimpa, décédé à Dharamsala en 2003, expose les différentes étapes de la pratique du Kalachakra, depuis les initiations jusqu’aux pratiques des phases de génération et d’accomplissement.
Voici un extrait éloquent de son texte : « Le rite commence avec des fillettes de dix ans. Jusqu’à leur vingtième année, les partenaires sexuelles représentent des vertus positives. Au-delà, elles comptent comme porteuses d’énergie de colère, de haine, etc., et comme femmes-démons. Dans les étapes initiatiques de huit à onze du tantra de Kalachakra, l’expérimentation se fait avec une seule femme. Pour les étapes de douze à quinze appelées le « Ganashakra », dix femmes participent au rite aux côtés du maître. L'élève a le devoir d’offrir les femmes comme présents à son maître. Les laïcs se faisant initier doivent amener leurs parentes féminines (mère, sœurs, épouse, filles, tantes, etc.). En revanche, les moines ayant reçu la consécration ainsi que les novices peuvent utiliser des femmes de diverses castes qui ne sont pas leurs parentes. Dans le rite secret lui-même, les participants font des expériences avec les semences masculines et féminines (sperme et menstruation) ; les femmes ne sont pour l’initié masculin que des donneuses d’énergie et leur rôle cesse à la fin du rite. » (2)
Le rite tantrique du Kalachakra dans sa phase supérieure d'accomplissement était réservé aux seuls Rinpochés et lamas ayant accès au dzogchen (troisième degré d'initiation). Il ne pouvait se pratiquer qu'avec certaines femmes sélectionnées pour leurs « qualités tantriques » qui dépendaient de leur âge, de leurs mensurations vaginales, du volume des menstrues et d'autres indices qui leur prêtaient le nom d' « épouses de sagesse » (ou dakinis).
La lignée des dalai-lamas, hiérarques de l'école Gelug du bouddhisme tibétain, ont fait du Kalachakra leur « tantra de chevet ». Le 14ème dalaï-lama continue d'ailleurs à remettre ce tantra à l'honneur dès que l'occasion s'en présente. Sa dernière initiation et 34ᵉ initiation au rituel du Kalachakra date de janvier 2017. Elle s'est déroulée à Bodhgaya en Inde et a réuni environ 200 000 participants. Durant ces grandes réunions, il n'y est pas question de sexualité évidemment, mais, la tradition aidant, les pratiques actuelles du bouddhisme tibétain ne sont pas exemptes de déviances et d'abus sexuels, comme l'ont indiqué les ouvrages de Marion Dapsance (3) et d'autres témoignages recueillis.
Avec l'arrivée du tantrisme au Tibet (8ème siècle) et l'importation concomitante du système indien des castes, les femmes tibétaines qui précédemment avaient un statut familial et social important, se sont vues humiliées, d'une part par les lamas qui ne les considéraient plus qu’en termes de « qualité tantrique », d'autre part par un système de plus en plus patriarcal au fur et à mesure que la hiérarchie ecclésiastique prenait le pouvoir moral, économique et politique. Finalement, elles n'eurent pas plus de valeur « qu'une corde de paille », au même titre que les bouchers et les forgerons, tel que le formulait les « Treize lois » compilées sous le Ve dalaï-lama au XVIIe siècle et restées en vigueur jusqu'au milieu du XXe siècle.
Et les enfants-moines ?
Alors que les Rinpochés et les lamas de haut rang avaient accès aux « rites supérieurs » du tantrisme, les moines ordinaires devaient se contenter de libérer leurs ardeurs sexuelles avec leurs jeunes élèves, pratiques qui étaient courantes et tacitement admises dans les monastères tibétains tel que le raconte Tashi Tsering dans son autobiographie (4).
Si bien qu'au village de Nai Chamu, lorsque je vis apparaître derrière la tenture de feutre les deux moines âgés accompagnés des deux jeunes garçons en habit monastique, c'est toutes ces histoires d'abus sexuels dont ont souffert les populations tibétaines pendant plusieurs siècles qui me sont revenues en mémoire. Ce sont aussi les silences et l'indifférence du dalaï-lama interpellé à ce sujet qui m'ont retourné le cœur. Une question me vient spontanément à l'esprit : y a-t-il une loi d’État en région autonome du Tibet qui fixe un âge minimum pour l'entrée des enfants au monastère et pour leur ordination ?
Je me tourne vers Steven, notre guide, qui me confirme qu'il existe une réglementation qui encadre l'admission des mineurs dans les monastères et interdit l'accueil d'enfants en âge de scolarité obligatoire (jusque 16 ans) pour y étudier les textes religieux. Des dispositions particulières sont prises pour les jeunes tulkus (Bouddhas vivants) officiellement reconnus, dont la scolarité obligatoire doit néanmoins être assurée.
Pourtant, au cours de nos voyages, nous avons rencontré à plusieurs reprises de très jeunes garçons portant l’habit monastique, y compris dans les régions tibétaines du Sichuan. Comment expliquer leur présence dans les monastères ? Selon Steven, les parents semblent obéir plus facilement aux réglementations bouddhistes qu'aux lois chinoises. Dans la tradition du bouddhisme tibétain, l'âge pour entrer au monastère, devenir nonne ou moine et recevoir l'ordination de novice est de 7 ans. Et aucun novice ne peut être ordonné pleinement moine ou nonne avant l'âge de 20 ans.

Lors de voyages précédents, j’avais vu des enfants d’à peine cinq ans portant l’habit. Ils semblent moins nombreux aujourd’hui, mais rencontrer des garçons d’une dizaine d’années dans les monastères n'était pas exceptionnel. Pour quelles raisons les parents font-ils entrer leur enfant aussi jeune dans un monastère? Selon Steven, notre guide, avoir un moine dans la famille reste valorisant dans certains milieux tibétains et peut être considéré comme bénéfique pour le karma de la famille. La plupart des filles qui entrent au monastère ont au moins 15 ans et le font par choix personnel.
Et si un moine ou une nonne décide de quitter la vie monastique ? Le retour à la vie laïque est possible, le processus est clairement défini par les textes et la tradition. Mais cette décision est souvent perçue comme un échec personnel par rapport à l'idéal de la vie monastique et peut être lourde de conséquences sur le plan humain, familial et social.
Un site interdit aux étrangers
Après toutes ces révélations, nous sommes un peu étourdis et nous ne nous rendons pas compte que nous nous trouvons sous un panneau portant l’inscription : « Foreigners are not allowed without permission » — « Les étrangers ne sont pas autorisés sans permission ».

Nous voyons arriver le maire du village, ou une autre autorité locale indéfinissable, qui visiblement n’apprécie guère notre présence sur les lieux. Peu ou prou, nous avons déjà effectué trois kora autour des édifices : nous n’en demandions pas tant !
Nous remontons donc prestement dans notre véhicule tout en nous interrogeant : pourquoi l’accès nous était-il interdit ? Le site était accessible aux visiteurs chinois, mais son accès aux étrangers était manifestement soumis à autorisation. Les pierres Mani étaient-elles considérées comme une « zone sensible » ?
Selon Steven, l’explication peut être simplement administrative : Nai Chamu ne figurait sans doute pas parmi les sites autorisés sur l’itinéraire officiel des voyageurs étrangers en 2026.
Nous filons vers Dengqeng où, après quelques courses au supermarché, nous sommes accueillis par une nuée d'enfants aux danses du soir...


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Sources
(1) Bernard Faure, "Sexualités bouddhiques, entre désirs et réalités", Champs- Flammarion, 1994
(2) Gen Lamrimpa, Transcending Time: An Explanation of the Kalachakra Six-Session Guru Yoga, Wisdom Publications, 1999
(3) Marion Dapsance, Les dévots du bouddhisme, éd. Max Milo, 2016
(4) Tashi Tsring, Mon combat pour un Tibet moderne, éd. La Route de la soie, 2025


























