Pourquoi un permis pour circuler au Tibet ?
par Elisabeth Martens, le 1 septembre 2026
En quittant la province du Sichuan pour aborder la Région autonome du Tibet, Steven, notre guide chinois, nous précise que Pékin privilégie désormais, dans ses communications en langues étrangères, le nom chinois de « Xizang » plutôt que celui de « Tibet », bien connu internationalement. Le terme « Tibet » possède une étymologie complexe et discutée ; il n'est pas simplement une déformation de « Tubo », nom employé dans les anciennes sources chinoises pour désigner l'Empire tibétain qui a dominé une grande partie du plateau entre le VIIe et le IXe siècle.
« 'Xizang' (西藏) n'est pas une appellation nouvelle, nous explique Steven, depuis plusieurs siècles, c'est le nom chinois du Tibet. 'Xi' (西) signifie 'ouest', tandis que 'Zang' (藏) renvoie historiquement au Tsang (ou gTsang), l'une des régions du Tibet central.
Des Tibétains que nous avons rencontrés plus tard à Lhassa nous ont confié qu'ils trouvaient déplacé de vouloir substituer « Xizang » à « Tibet » dans les langues étrangères, car selon eux, le premier nom évoque peu de choses en dehors du monde chinois. De plus, pour des oreilles peu habituées à la phonétique chinoise, « Xizang » ressemble fort à « Xinjiang » : il y a de quoi en confondre plus d'un waiguoren !

Au poste de contrôle marquant la limite administrative entre le Sichuan et la Région autonome du Tibet, on nous arrête pour vérifier nos papiers. Au moment de notre voyage, en 2026, en tant que Belges et Français, nous n'avons pas besoin de visa pour un séjour de moins de trente jours en Chine. Le passeport reste évidemment indispensable et un permis spécifique est nécessaire pour voyager dans la Région autonome du Tibet. Des panneaux le signalent clairement : Foreigners are not allowed to enter without permission.

Ce n'est pas la première fois qu'on contrôle nos papiers sur le trajet depuis Chengdu, mais c'est la première fois que je lis autant de perplexité dans les yeux des policiers. Indécis, ils ne savent que faire de nous. Ils nous expliquent que nous sommes les premiers Occidentaux qu'ils voient passer par ce poste ; d'habitude, les touristes entrent dans la Région autonome du Tibet par la G318. Il faut dire que nos quatre contrôleurs tibétains semblent relativement jeunes. Très embarrassés, ils nous font entrer dans leur bâtiment, nous installent dans leurs fauteuils, nous offrent à boire et nous proposent des barres de céréales pendant que l'un d'entre eux se renseigne auprès d'un supérieur. Ce dernier lui conseille d'appeler le bureau central de la police à Chengdu. Comme c'est l'heure de midi, personne ne répond et les jeunes policiers finissent par nous renvoyer d'où nous venons, en nous indiquant un bon resto pas trop loin en amont.
Nous remontons vers le village, mais aucun restaurant ne daigne nous recevoir. Steven en profite pour nous expliquer ce qui est, selon lui, une différence de comportement entre Han et Tibétains. Un Han, nous dit-il, quoi qu'il soit en train de faire à ce moment-là, ne laisserait pas passer l'occasion de servir un groupe de huit personnes venu commander un repas : il laisserait tout tomber et se mettrait à cuisiner. Un Tibétain, poursuit-il, pourrait, dans la même situation, préférer continuer son occupation, quitte à perdre un peu d'argent.
À l'inverse, toujours selon notre guide, les Tibétains seraient généralement plus soucieux de préserver certaines de leurs traditions. Il donne l'exemple de l'impression des textes sacrés que nous avons vue à Dergé : alors qu'il serait possible de recourir à des techniques modernes, les Tibétains préfèrent conserver les méthodes artisanales traditionnelles afin de préserver leurs savoir-faire. Une manière, pour Steven, d'illustrer deux rapports différents à la tradition et à la modernité — généralisation qui appartient évidemment à notre guide que l'on sent séduit par le monde tibétain.
Toujours est-il que nous voilà contraints d'avaler des nouilles Yum-Yum précuites dans une épicerie du village. De retour au poste de contrôle, les jeunes policiers nous font bon accueil. Après les vérifications obligatoires, l'un d'entre eux sort son GSM pour faire une photo. Il nous explique que c'est pour la montrer à sa femme et à son fils lorsqu'il rentrera ce soir. Photo souvenir, sourires, et hop, on remonte dans notre mianbaoche.

« Mais pourquoi faut-il un permis pour entrer au Tibet alors qu'il n'en faut pas pour circuler dans la plupart des autres régions de Chine ? », demandons-nous à notre ami Steven. Difficile à expliquer pour lui et difficile à concevoir pour nous.
Il essaye quand même. Les autorités chinoises invoquent notamment les conditions géographiques et climatiques particulières du Tibet et les contraintes liées à l'accueil des visiteurs. L'argument n'est pas totalement dénué de fondement : la haute altitude et le climat particulier du plateau peuvent jouer de vilains tours aux touristes imprudents. Le mal aigu des montagnes (MAM) constitue un risque réel et peut, dans ses formes graves, mettre la vie en danger. Les Chinois ont toujours leur bonbonne d'oxygène prête à l’emploi quand ils se promènent à ces altitudes. Les infrastructures touristiques restent par ailleurs limitées dans certaines régions reculées.
Mais cette explication ne suffit probablement pas à elle seule. La dimension politique apparaît plus clairement lorsque les contrôles et les restrictions sont renforcés autour de certaines dates sensibles, comme l'anniversaire du dalaï-lama ou l'anniversaire du soulèvement tibétain du 10 mars 1959. Le mois de mars est une période politiquement sensible dans plusieurs régions tibétaines ; c'est un mauvais choix pour y prévoir un voyage.
Autre particularité : un journaliste étranger souhaitant travailler dans la Région autonome du Tibet doit obtenir préalablement une autorisation spécifique. Le dispositif permet donc aussi aux autorités d'exercer un contrôle sur l'accès à la région et sur certaines activités des visiteurs étrangers.
Cela signifie-t-il que certains étrangers ne reçoivent pas de permis pour entrer au Tibet ? Selon Steven, une personne ayant déjà participé à des actions militantes dirigées contre la Chine dans le cadre de la « question tibétaine », certains journalistes connus pour leurs positions critiques envers la politique chinoise au Tibet ou encore certains militants ouvertement engagés dans la cause tibétaine risqueraient de ne pas obtenir les autorisations convoitées. Il est difficile de connaître précisément les critères individuels appliqués par les autorités.
La position officielle de Pékin est en revanche claire : les affaires tibétaines relèvent des affaires intérieures de la Chine et les autorités chinoises rejettent les interventions étrangères qu'elles considèrent comme des ingérences.
En outre, les touristes étrangers doivent passer par une agence autorisée et voyager accompagnés d'un guide. Ce système permet aux autorités de savoir qui entre, par quel itinéraire et dans quel cadre. Certaines zones nécessitent des autorisations supplémentaires. Dans les réserves naturelles et les zones de haute montagne, des considérations environnementales et de sécurité viennent également s'ajouter aux contraintes administratives. Sur l'Everest, les autorités chinoises ont notamment renforcé à plusieurs reprises les mesures destinées à limiter le nombre d'ascensions et la quantité de déchets abandonnés en haute altitude. Elles veulent éviter que les pentes du Qomolangma (nom tibétain de l'Everest) ressemble à une « poubelle à ciel ouvert », comme c'est le cas au Népal.
Mais pourquoi la RAT est-elle soumise à un régime d'accès aussi particulier pour les touristes internationaux ? Le Xinjiang, autre immense région autonome frontalière considérée comme politiquement sensible, n'est pas soumis à un permis comparable : les étrangers peuvent y circuler dans de nombreuses régions, même si certaines zones frontalières leur sont interdites ou nécessitent des autorisations particulières.
C'est ici que la question tibétaine présente une dimension internationale différente de celle du Xinjiang. Le dalaï-lama vit en exil depuis 1959. Il jouit d'une autorité religieuse et symbolique considérable auprès des Tibétains et de nombreux pratiquants du bouddhisme tibétain à travers le monde. Une administration tibétaine en exil s'est constituée en Inde sous son autorité, et il demeure une personnalité internationalement connue dont l'influence constitue une préoccupation constante pour Pékin. C'est aussi la raison pour laquelle toute exposition publique de ses photographies est interdite : les autorités peuvent considérer cela comme un signe d'opposition politique.
Le Xinjiang ne possède pas d'équivalent direct : il n'existe pas une personnalité religieuse unique vivant en exil qui exercerait sur les Ouïghours une autorité comparable à celle du dalaï-lama dans le monde tibétain.
La prudence, voire la méfiance, de Pékin envers les influences étrangères s'inscrit par ailleurs dans une histoire longue de plus de soixante-dix ans. Durant la guerre froide, la CIA apporta clandestinement son soutien à la résistance tibétaine. Par la suite, différentes organisations internationales de soutien au Tibet se sont constituées, dont Free Tibet, qui défend l'indépendance du Tibet, et l'International Campaign for Tibet (ICT), l'une des principales organisations internationales de soutien à la cause tibétaine.
Cette dernière défend, conformément à la position du dalaï-lama, une « autonomie véritable » du Tibet au sein de la République populaire de Chine. Les compétences revendiquées dans les projets d'autonomie proposés par les représentants tibétains en exil sont toutefois très étendues, au point que les autorités et certains observateurs chinois y voient une forme d'« indépendance déguisée », ce qui contribue à renforcer la méfiance de Pékin.
Cette méfiance doit également être replacée dans le contexte de la politique américaine de soutien à certaines organisations tibétaines. La National Endowment for Democracy (NED), qui s'inscrit dans la continuité d’activités autrefois menées clandestinement par la CIA et est actuellement financée très majoritairement par le Congrès américain, soutient depuis plusieurs décennies des organisations et des programmes consacrés au Tibet.
Ces éléments historiques et politiques contribuent à expliquer pourquoi Pékin a longtemps considéré, et considère encore, les contacts entre Tibétains et étrangers comme particulièrement sensibles. Le permis constitue non seulement un instrument administratif, mais aussi un moyen pour les autorités chinoises de contrôler plus étroitement l'accès des étrangers à une région dont l'histoire et la situation politique restent particulièrement sensibles.



























