Des nouvelles de notre "Océan de Sagesse"
par Elisabeth Martens, le 18 avril 2026
Bien qu'il soit âgé de 90 ans (son anniversaire a été célébré le 6 juillet 2025), le dalaï-lama semble être dans un état de santé excellent pour son âge. Lors de cet événement, il a même publiquement exprimé son souhait de vivre jusqu'à 110, voire 130 ans. S'il ne se déplace plus à l'étranger qu'en de rares occasions, il continue d'assister à des cérémonies. Il était présent au temple principal de Dharamsala en février et mars 2026 pour des prières de longue vie, et son calendrier en prévoit encore pour avril et mai 2026. Enfin, il n'hésite pas à transmettre les enseignements liés au Kalachakra via des plateformes numériques.

Sa succession : un dossier éminemment politique
La question de sa succession et de sa réincarnation est l'un des sujets politiques les plus complexes qu'il aborde actuellement. Il se décrit souvent lui-même comme un "simple moine bouddhiste" et estime que les enseignements du Bouddha survivront sans chef temporel. C'est pourquoi il a déclaré à plusieurs reprises que si le peuple tibétain estime que l'institution du "dalaï-lama" n'est plus pertinente, elle pourrait s'éteindre avec lui.
Mais qu'entend-il par "peuple tibétain" ? S'agit-il des 2 % de Tibétains en exil ? Comment pense-t-il sonder l'avis des 98 % restants (environ 7 millions de personnes) répartis entre la Région Autonome du Tibet (RAT) et les provinces limitrophes (Sichuan, Qinghai, Gansu et Yunnan) ? À moins qu'il ne considère que ces 98 % ne fassent plus partie du "peuple tibétain" depuis que leur carte d'identité indique une nationalité chinoise. Leur appartenance à l'ethnie tibétaine, également mentionnée sur leur carte d'identité, suffit-elle au dalaï-lama pour les intégrer encore à ce peuple ? Et qu'en est-il des 5 à 8 % de mariages mixtes sino-tibétains : en tient-il compte dans sa définition ?
Le dalaï-lama a réitéré qu'il prendrait une décision définitive sur la poursuite de l'institution lorsqu'il atteindrait l'âge de 90 ans. Il aura 91 ans en juillet 2026. Bien qu'il n'ait pas encore publié de "déclaration finale" en ce mois d'avril 2026, il a récemment confirmé que « les discussions avec les hauts lamas et le peuple tibétain s'intensifieraient d'ici la fin de l'année ». Si la notion de "peuple" reste floue, celle de "hauts lamas" l'est tout autant : désigne-t-il ceux qui ont choisi l'exil ou compte-t-il parmi eux les plus de 1 300 hauts lamas de la RAT, dont environ 1,5 % à 2 % siègent au niveau national ? Bien que ce pourcentage puisse paraître faible, il est considérable par rapport au poids démographique des Tibétains en Chine (moins de 0,5 % de la population totale).
Rupture avec la tradition et poids de l'histoire
Par ailleurs, le dalaï-lama a suggéré la possibilité de désigner son successeur de son vivant, ce qui, selon le clergé bouddhiste, est une transgression à leur engagement : « les membres du clergé bouddhiste ne se permettent pas de parler de leur propre réincarnation », déclarait le feu-abbé du monastère de Shinza dans la préfecture de Lhoka, lui-même une réincarnation.
Le dalaï-lama rompt également avec la tradition du tulku et de l'Urne d'or, une coutume que les lamas de la RAT comptent maintenir. Pour rappel, le terme "tulku" désigne un maître spirituel qui a choisi de se réincarner. À sa mort, des lamas recherchent l'enfant en qui il s'est réincarné via des signes (prophéties, oracles, visions) et des tests de reconnaissance d'objets. Lorsqu'il y a plusieurs candidats, leurs noms sont inscrits sur des tablettes d'ivoire placées dans l'Urne d'or. Cet objet rituel, conservé au temple du Jokhang, fut imposé à la fin du XVIIIe siècle par la dynastie mandchoue sous l'empereur Qianlong afin de superviser la sélection des grands tulkus, dont le dalaï-lama. Le tirage au sort s'effectuait alors devant une autorité religieuse et un représentant de l'empereur (l'Amban). Actuellement, ce processus se déroule devant une autorité religieuse et un représentant du PCC, ce que le dalaï-lama rejette catégoriquement pour sa propre succession.

Pour les hauts lamas siégeant dans les instances officielles, comme la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC) ou l'Association bouddhiste de Chine, l'Urne d'or est un gage d'impartialité permettant d'éviter le népotisme. Depuis le règlement de 2007, cette étape est obligatoire pour une reconnaissance légale en Chine. Elle est également présentée comme une coutume héritée des Qing, prouvant le lien historique entre la Chine et le Tibet.
Réincarnation : oui, mais dans un "pays libre"
Dans le scénario où le dalaï-lama choisirait une personne déjà née pour lui transmettre son autorité spirituelle, sa "réincarnation" devra naître dans un « pays libre », probablement en Inde ou dans une région de culture tibétaine hors de Chine. « Aucune reconnaissance ou acceptation ne devrait être accordée à un candidat choisi à des fins politiques par quiconque, y compris par ceux de la République populaire de Chine », a-t-il déclaré (cfr. Statement of His Holiness the Dalai Lama on His Reincarnation).
On peut comprendre qu'il insiste pour que la succession d'un chef spirituel soit préservée des décisions politiques, cependant sa déclaration est elle-même politique. Elle démontre qu'il cherche à garantir la légitimité de son successeur auprès de la diaspora et de la communauté internationale en se situant, sans surprise, dans la prolongation de son assujettissement aux États-Unis. Depuis plus de 60 ans, la "question tibétaine" sert de levier dans l'affrontement sino-américain ; le dalaï-lama en est le pion au centre de l'échiquier.
Une proposition élégante au problème de la succession
Selon un érudit des religions ensaignant à l'université de Lhassa, la discussion concernant la succession du dalaï-lama est vaine. Il suffirait de revenir à la tradition historique qu'à chaque changement de dynastie, l'empereur choisissait une école bouddhiste différente pour représenter officiellement le Tibet. La dynastie Yuan (1271-1368) a opté pour l'école Sakya, la dynastie Ming (1368-1644) s'est tournée vers une des branches de l'école Karma, les Qing (1644-1912) ont choisi l'école Gelug. Si l'on se rapporte à cela, la lignée des dalaï-lamas (de l'école Gelug) aurait perdu son droit de représenter le Tibet dès 1912. Sun Yatsen, premier président de la République, aurait dû choisir une autre école du bouddhisme tibétain dès le début de la République de Chine (1912-1949), puis cela aurait été au tour de Mao Zedong, en 1949, quand il a proclamé la République populaire de Chine.
Sous l'actuelle République qui pratique la démocratie consultative ne serait-il pas judicieux que les Tibétains désignent eux-mêmes deux représentants pour chacune des cinq écoles bouddhistes principales (Gelug, Sakya, Karma, Nyingma, Bön) afin de fonder un comité qui pourrait résoudre démocratiquement les questions religieuses du Tibet ? Dans ce système, le dalaï-lama deviendrait effectivement un « simple moine », membre du comité bouddhiste, et perdrait automatiquement son aura politique. C'est ce que plusieurs intellectuels tibétains préconisent actuellement comme solution au problème de sa succession, cela résoudrait à la fois la « question tibétaine » et la succession du dalaï-lama. Les affaires religieuses du Tibet seraient débattues « en interne ».
C'est une proposition élégante de laquelle tout le monde sortirait gagnant ... sauf le clergé et l'élite des Tibétains en exil qui gardent l'espoir de retrouver une certaine autorité sur le Tibet. Mais ont-ils oublié qu'ils ne représentent somme toute que 2% de l'ensemble de la population tibétaine ?
Personne n'est dupe : un chef d'État en robe de moine
En 2011, le dalaï-lama a officiellement transféré ses pouvoirs politiques à un Premier ministre élu pour "démocratiser" les institutions en exil. Mais personne n'est dupe. Aux yeux des Tibétains, des Chinois et du reste du monde, il reste l'ultime décideur. Pékin le surnomme le "chef d'Etat en robe de moine". Ses déclarations sur l'autonomie du Tibet, la voie diplomatique ou la paix mondiale ont un impact politique évident.
Son dossier le plus politique du moment est celui de sa propre succession. S'il dit qu'il ne se réincarnera pas, c'est un acte politique : pour priver la Chine d'un successeur contrôlable. S'il dit qu'il se réincarnera hors de Chine, c'est un acte politique : pour maintenir le gouvernement en exil.
Depuis son prix Nobel de la paix en 1989, la rencontre entre "l'Océan de Sagesse" et les présidents américains est devenue une institution. Bush et Obama l'ont rencontré à quatre reprises chacun. Bien que Donald Trump n'ait pas encore eu cet honneur, son administration a signé des lois cruciales, comme le Tibetan Policy and Support Act (TPSA) en 2020, qui affirme le droit exclusif des Tibétains à choisir leur chef sans ingérence chinoise. Si une aide d’un million d’euros au gouvernement en exil a été ajoutée, c’était sans doute moins par empathie pour la cause tibétaine ou admiration pour le dalaï-lama que par souci de peser sur les autorités chinoises.
Des rapports complexes avec Washington
Le 7 novembre 2024, lors de la réélection de Donald Trump, le dalaï-lama a félicité le président, rappelant son admiration pour les États-Unis, "champion de la démocratie et de la liberté". Mais depuis peu, il semble préférer la compagnie du pape Léon XIV. Lors de la messe du dimanche des Rameaux le 29 mars 2026, le dalaï-lama a soutenu le Souverain Pontife appuyant "de tout cœur" son appel à déposer les armes et à renoncer à la violence.
Des rapports récents indiquent qu'une invitation de la Maison-Blanche a été envoyée au dalaï-lama, signe d'une volonté de Washington d'utiliser le dossier tibétain comme outil de négociation commerciale ou militaire face à la Chine. Bien que l'administration tibétaine en exil (CTA) évite de condamner l'illégalité des actions militaires américaines pour ménager son allié historique, le dalaï-lama maintient que « la violence ne peut jamais être une base durable pour la paix », que ce soit en Iran ou en Ukraine. Il utilise ainsi son aura religieuse pour pratiquer une diplomatie d'influence : sa "compassion universelle" n'est pas une alternative à la politique, c'est sa stratégie politique.


























