Un Bouddha vivant à la Conférence consultative politique du peuple chinois
par Elisabeth Martens, le 11 mars 2025
Taktra Karing Tobutan Laxi Gyatso est un « Bouddha vivant » du monastère de Taktra situé dans le comté de Ruoergai, au Sichuan. Il est également président de l'Association bouddhiste de la préfecture autonome tibétaine et qiang d'Aba, province du Sichuan. C'est à ce titre qu'il est invité une fois par an pour participer à la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC).

Une démocratie consultative
Certes, en Chine, il n'y a qu'un seul parti à la tête du pays, mais ce n'est pas pour autant que la démocratie est absente. À Pékin, des milliers de délégués comme Taktra participent aux « Deux Sessions » qui se tiennent une fois par an, celle du Parlement (Assemblée nationale populaire ou ANP) et celle d'une assemblée consultative (CCPPC). Bien que cette assemblée n'ait pas de pouvoir de décision, elle permet au Parti communiste chinois (PCC) de consulter les divers groupes ethniques, les organisations religieuses et autres organisations culturelles avant de décider des lois et des décrets. Des assemblées semblables existent également aux niveaux provincial, régional et au niveau des mairies. Le PCC est ainsi mis au courant des griefs, critiques, requêtes et demandes spécifiques des populations locales.
Quoiqu'on en dise chez nous, les citoyens chinois sont régulièrement invités à donner leur avis sur des décisions qui les concernent directement. Cette « démocratie consultative » est tournée en dérision par nos médias et nos politiciens car les deux assemblées annuelles donnent lieu à des votes à la quasi-unanimité de textes pré-approuvés par le PCC, la consultation auprès des citoyens n'en est pas moins effective.
Cependant, le Parti communiste chinois ne peut pas faire n'importe quoi. Dès ses débuts, il a été encadré, contrôlé, soutenu et continuellement questionné par ses membres. Ceux-ci sont maintenant plus de nonante millions issus de tous les coins du pays, de tous les niveaux sociaux et représentent les cinquante-six ethnies de la Chine et les différentes religions. Cela constitue un réel échantillon de la population chinoise. Voyons-nous des imams, des prêtres ou des lamas qui défendent leur chapelle dans nos assemblées parlementaires ?
Contrôle et de rétro-contrôle
La consultation auprès des citoyens se passe en un aller-retour de la base au sommet. À la base, il y a les chefs de villages ou d'entreprises, ou de syndicats, ou de quartiers. Leur rôle est de réunir les plaintes et les demandes des populations. Ils les font parvenir à l'échelon supérieur et de proche en proche, les avis des citoyens sont consignés auprès des membres du PCC. Depuis 1949, ce système de contrôle et de rétro-contrôle entre le Comité central et la population se passe annuellement via les CCPPC.
Depuis que Wechat est entré dans le quotidien des Chinois, chacun peut prendre la parole sur les sujets les plus variés, du milliardaire pékinois à la mamy tibétaine. Wechat représente un véritable « Plus » dans le système de consultation, une libération des mœurs, une émancipation de la société, une sorte de rattrapage de la Révolution culturelle. Les réseaux sociaux remplacent les « dazibao » de l'époque en permettant une diffusion beaucoup plus large. Le nombre d'utilisateurs de Wechat dépasse le milliard de personnes et, depuis 2019, il existe une application sur Wechat qui se nomme « Xuexi Qianguo » : « étudier pour renforcer le pays ». Les journaliste occidentaux parlent d'une « main mise sur les citoyens », comme avec les crédits sociaux ou les caméras à reconnaissance faciale, mais ils ne saisissent pas la portée du système de contrôle et de rétro-contrôle entre le Comité central et la population. Les autorités sont parfois confrontées à des déluges de railleries, de récriminations ou de plaintes. Cela constitue une pression très forte sur le gouvernement qui se doit de réagir dans des délais convenables. Ses promesses et ses actes sont regardés et contrôlés à la loupe par les citoyens, quel que soit leur âge, leur sexe, leur ethnie, leurs conditions sociales.
Aux « Deux Sessions » nationales, celle du Parlement et celle de l'assemblée consultative, ce sont des milliers de membres du PCC qui participent. Comme il s'agit d'un échantillon représentatif de la diversité ethnique et culturelle des 1,7 milliards de Chinois, les dossiers sont analysés avec minutie et discutés avant les Assemblées. Les « Deux Sessions » se sont tenues successivement au début de ce mois de mars 2025. Les grandes orientations de la politique du gouvernement pour l’année en cours y sont définies. L’année 2025 qui voit s’achever le 14e plan quinquennal est décisive pour la définition du 15e plan qui fixera les orientations pour les cinq prochaines années.
Bouddhisme tibétain dans le contexte chinois
Aujourd'hui, on estime le nombre de Bouddhas vivants, aussi appelés des « tulkous », entre un demi-millier et un millier répartis au Tibet, Bhoutan, Inde, Népal, Mongolie et sud-ouest de la Chine. Cependant, ceux qui ont une forte influence ne sont qu'environ 150, dont Taktra Karing Tobutan Laxi Gyatso, présent à la CCPPC de mars 2025.
Selon Li Decheng, directeur de l'Institut des Études Religieuses au Centre Chinois de Recherche en Tibétologie, le processus d'élection des Bouddhas vivants est identique à celui qui était en vigueur sous la Dynastie Qing : des « enfants mystiques » sont repérés comme réincarnation d'un lama défunt et l'un d'entre eux est tiré au sort dans une urne d'or. Cette mesure fut introduite au 17è siècle afin d'éviter que les Bouddhas Vivants ne choisissent eux-mêmes leurs parents ou des proches pour successeurs. En poursuivant les coutumes historiques, tant les traditions des Bouddhistes du Tibet que l'autorité du Gouvernement Central sont respectées.
Lama Taktra estime que le développement du bouddhisme tibétain dans le contexte chinois a plusieurs dimensions : non seulement il favorise une coexistence harmonieuse entre la religion et la société, mais il contribue également à la transmission de la culture chinoise. « Le développement du bouddhisme tibétain dans le contexte chinois n'est pas seulement une condition intrinsèque pour assurer le développement durable et sain de cette religion, mais c'est aussi une adaptation active à la société contemporaine et un choix évident pour rester en phase avec son temps », a-t-il déclaré durant le CCPPC.
« Nous adhérerons sans faillir au développement du bouddhisme tibétain dans le contexte chinois, a affirmé Taktra. Premièrement, en renforçant la conscience nationale, la conscience citoyenne et la conscience de l'État de droit, en veillant à ce que toutes les activités religieuses se déroulent dans le cadre des lois et règlements du pays ; deuxièmement, en puisant dans l'essence de la culture traditionnelle et, tout en respectant la tradition, en conservant un bon cap et en innovant en fonction des exigences de l'époque ; troisièmement, en adaptant le bouddhisme tibétain à la société moderne en encourageant sa participation à la protection écologique, aux œuvres de bienfaisance sociale et à d'autres activités, et en incitant la jeune génération de moines bouddhistes tibétains à se familiariser avec la science, la technologie et la culture modernes ; quatrièmement, en promouvant les échanges culturels entre le bouddhisme tibétain et les autres religions afin de renforcer la compréhension et le respect mutuels entre les religions. »
Sources:
http://m.tibet.cn/fr/current/202503/t20250313_7763519.html
https://www.france24.com/fr/info-en-continu/20250304-d%C3%A9but-en-chine-de-l-%C3%A9v%C3%A9nement-politique-de-l-ann%C3%A9e-en-pleine-guerre-commerciale
https://www.legrandsoir.info/chine-deux-sessions-de-l-anp-et-de-la-ccppc-2025-interview-de-jean-pegouret-a-nouvelles-d-europe.html
http://m.tibet.cn/fr/culture/201901/t20190124_6488779.html