Le Vrai Tibet dans le Grand Est
par André Lacroix, le 13 avril 2026
Le 8 avril 2026, en partenariat avec le Centre Mosellan des Droits de l’homme, la Libre Pensée de Moselle, ATTAC Moselle, et en référence à l’article de Renaud Lambert dans Le Monde diplomatique d’avril 2025, le Ciné Klub de Metz, rue Fabert, a organisé la première projection, dans une salle de cinéma, du film interdit par Arte Tibet, un autre regard du documentariste chevronné Jean-Michel Carré.
Par intérêt pour cette initiative et par amitié pour le réalisateur, j’ai fait le déplacement de Belgique jusqu’à Metz, une ville que je ne connaissais pas et qui mérite largement qu’on la visite. C’est dire si je n’ai pas regretté mon minitrip dans le Grand Est.


Un débat riche et animé
Après la projection, une spectatrice a d’emblée lancé le débat en signalant que le film abordait de nombreuses questions et qu’il mériterait une seconde vision. Jean-Michel Carré a abondé dans ce sens et regretté qu’on ne lui ait pas permis de réaliser une version plus longue…
Comme on pouvait s’y attendre, le film était « attendu au tournant » par des « dalaïstes » inconditionnels, reprenant les mêmes critiques que celles déjà entendues à Paris le 27/09/2023 (1) et à Bruxelles le 05/02/2026 (2). Ce soir, ils étaient deux, un homme et une femme.
On a d’abord eu droit au discours d’un monsieur se présentant comme bouddhiste et disant tout le mal qu’il pensait du film, d’après lui irrespectueux du bouddhisme tibétain et inféodé à l’idéologie chinoise. Il a notamment reproché au film d’avoir rappelé que le bouddhisme était arrivé au Tibet au départ de la Chine, ce qui est pourtant un fait historique avéré. Avant même qu’une réponse soit donnée à ses critiques, ce monsieur a quitté la salle en douce.

Puis, en fin de soirée, c’est une dame qui s’est livrée à une violente diatribe antichinoise. Bien consciente du biais cognitif caractérisant ce réquisitoire, la modératrice des débats s’est permis de lui demander si elle avait jamais mis les pieds en Chine ; réponse : « j’ai été en Inde » ce qui a provoqué l’hilarité dans la salle et le départ bruyant de la dame en question.
La Chine si mal perçue

Parmi les interventions des spectateurs, il en est une qui m’a spécialement titillé, que je résumerais ainsi : « quand on connaît les mauvais traitements subis par les Ouïghours, comment s’assurer que les Tibétains ne connaissent pas le même sort ? » Question révélatrice de la puissance de la désinformation (à laquelle a largement participé Raphaël Glucksmann) au point que le mantra « Ouïghours = génocide » est utilisé chez un spectateur sûrement bien intentionné comme prémisse de sa question, comme si une abondante publication récente démentant toutes ces fake news n’existait pas (3).
Parmi les clichés antichinois évoqués pendant le débat, figurait le « crédit social » en vertu duquel n’importe quel Chinois pourrait perdre tous ses droits civiques (comme dans un « permis à points »). Jean-Michel Carré n’a pas eu de peine à démentir ce bobard (4).

Il a pu aussi rappeler que, contrairement à ce qu’on croit généralement chez nous, la liberté de religion était garantie en Chine. Il y a plus de bouddhistes en Chine que de membres du Parti communiste, tandis que les chrétiens et les musulmans s’y comptent par dizaines de millions. Lhassa compte plusieurs mosquées.
Les enjeux géopolitiques
Mais c’est surtout sur la dimension géopolitique de la question tibétaine que Jean-Michel Carré a insisté, à savoir l’instrumentalisation du Tibet par les États-Unis comme abcès de fixation sur les flancs du géant chinois.
Nul doute que, pour la majorité des spectateurs, ce fut une révélation d’entendre le dalaï-lama dénoncer en personne le soutien actif de la CIA aux émeutiers séparatistes. Là réside probablement la raison fondamentale de la censure décrétée par Arte, ne tolérant pas que soit montré le rôle de « proxy » assigné au Tibet par les États-Unis dans sa guerre contre la Chine.
Il est, en effet, significatif que la même chaîne n’ait pas interdit, le 13 septembre 2022, la diffusion d’un documentaire portant sur les déviances sexuelles de certains lamas bénéficiant de la tolérance du dalaï-lama (5). Comme je l’écrivais dans mon article (2), « à la limite, ils accepteraient qu’on dénonce les déviances sexuelles de certains bonzes en robe safran, mais pas question pour eux d’admettre que le dalaï-lama, icône du ‘monde libre’, soit devenu un pion sur l’échiquier international. »
Autres points noirs à signaler
S’il est un reproche qu’on pourrait paradoxalement adresser à Jean-Michel Carré, c’est peut-être de s’être montré trop respectueux du bouddhisme tibétain en passant sous silence les pratiques sexuelles déviantes que sa dimension tantrique autorise pour accéder à l’illumination (6).
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Une dakini, maîtresse secrète de lamas |
Bruno Beger se livrant à des mensurations crâniennes sur une jeune Tibétaine
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Il est une autre tare indélébile de l’histoire du Tibet dont le film ne parle pas, c’est le fait que dans les années 30, les dignitaires tibétains ont placé leur pays du mauvais côté de l’Histoire, non seulement en accueillant à bras ouverts sur le Haut Plateau les explorateurs et scientifiques nazis, mandatés par Himmler, à la recherche de la race pure aryenne (7), mais aussi en refusant l'autorisation aux Alliés (Grande-Bretagne et États-Unis) d'ouvrir une route de ravitaillement militaire à travers son territoire vers la Chine en 1942, ce qui, sous prétexte de neutralité, a bien servi les intérêts du Japon.
Un témoin privilégié
Comme tout dernier intervenant dans le débat, j’ai pu présenter sommairement la personnalité et l’engagement de mon ami tibétain Tashi Tsering (1929-2014), un ardent défenseur de la langue et de la culture tibétaines, tout en étant un citoyen loyal de la République populaire de Chine (8).
Jean-Michel Carré a embrayé sur le sujet en se proposant de réaliser, à partir de la vie de ce Tibétain hors du commun, un film qui soit le pendant, sur le mode sérieux et crédible, de la production hollywoodienne de Jean-Jacques Annaud Sept ans au Tibet racontant sans le moindre esprit critique les aventures de Heinrich Harrer, précepteur du dalaï-lama et nazi notoire.
Et demain ?
Peut-on espérer que, parmi les 1300 cinémas d’art et d’essai en France, il y en ait un certain nombre pour imiter l’initiative courageuse du Ciné Klub de Metz ? Ce serait une manière élégante et efficace de contourner la censure scandaleuse décrétée par Arte.
Sources :
(1) Voir https://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/718-tibet-un-autre-regard-avant-premiere.
(2) voir https://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/865-la-desinformation-sur-le-tibet-en-a-pris-un-coup-le-5-fevrier-2026).
(3) Voir, sur le site www.tibetdoc.org, la rubrique « Politique », sous-rubrique « Ouïghours et Tibétains » ainsi que la rubrique « Xinjiang ». Voir aussi le chapitre 1 (pp. 11-143) du livre d’Albert Ettinger La Chine, un ennemi fabriqué par la propagande ? (éd. La Route de la Soie, 2024), ainsi que Des Ouïghours sur la Route de la Soie d’Élisabeth Martens (éd. Delga, 2025), sans oublier le brûlot de Maxime Vivas Ouïghours, pour en finir avec les fake news (éd. La Route de la Soie, 2020).
(4) Plus de détails dans https://chine365.fr/societe/credit-social/.
Pour se faire une idée de ce qu’est la Chine d’hier et d’aujourd’hui, sans les filtres de la désinformation, je ne saurais trop recommander le petit livre de Christophe Durandeau, intitulé Au delà du Dragon. 10 clés pour enfin comprendre la Chine, éd. Chine365. À écouter aussi le brillant exposé de Bruno Guigue retour de Chine. Une vidéo d’une heure à ne pas manquer : https://www.youtube.com/watch?v=-fIRQuNbrzE.
(5) Voir https://tibetdoc.org/index.php/religion/bouddhisme-tibetain-dans-le-monde/677-bouddhisme-la-loi-du-silence.
(6) Voir, p. ex. :
- https://tibetdoc.org/index.php/religion/bouddhisme-tibetain-dans-le-monde/544-les-dakinis-maitresses-secretes-des-lamas-tibetains,
- https://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/861-des-rencontres-savoureuses-autour-du-tibet.
(7) Voir Albert Ettinger, Croix gammée sur le Tibet (éd. Delga 2022) dont j’ai fait la recension dans https://tibetdoc.org/index.php/accueil/critique-de-livres/75-critique-de-livres/669-croix-gammee-sur-le-tibet-recension.
(8) Voir ma traduction Mon combat pour un Tibet moderne, nouvelle édition, La Route de la Soie, 2025.
À lire aussi cette captivante relation de voyage dans un Tibet hors des sentiers battus : Tibet en transition par Élisabeth Martens, éd. La Route de la Soie, 2024.


























