Les tours de guet de Danba, une page d'histoire
par Elisabeth Martens, le 14 août 2026
Une randonnée au lac dans la vallée de Bingpeng était prévue aujourd'hui (17/7/2026). Mais la nuit passée, un gros orage a dévalé des montagnes environnantes. Sous un ciel encore obscurci, nous arrivons devant le tunnel qui débouche sur ladite vallée. Des voitures de police sont positionnées en travers de la voie : le tunnel est bloqué car de l'autre côté, un éboulis empêche la sortie. Dépitées, les 4x4 font demi-tour. Notre mianbaoche (véhicule "sandwich" pour une camionnette d'une dizaine de places) fait de même. Ni une ni deux, notre guide Steven, super efficace,
donne quelques coups de fil. Pas même 10 minutes plus tard, il nous propose un plan B : « Si nous allions à Danba ? C'est un magnifique village, le détour n'est pas énorme, il en vaut la peine ! » Oui, nous irons à Danba ! Mince, me dis-je, j'y fus en 2007, c'est même la raison pour laquelle j'avais tracé un autre itinéraire. Tant pis, nous irons quand même à Danba.



Je ne fus pas déçue : le village est toujours aussi beau, lumineux, installé dans un paysage de douces vallées entourées de hauts sommets enneigés culminant à plus de 5 800 mètres. Un paysage de carte postale, agrémenté de hautes tours de guet caractéristiques de la région. Vingt ans après mon premier passage, je reconnais bien le lieu. Néanmoins, je note un changement important : l'état des routes. L'asphalte a remplacé les pistes de terre et de piérailles. Un long ruban goudronné sillonne à travers le village, reliant entre elles les vastes demeures familiales à deux ou trois étages. Des échelles de bois grimpent toujours vers les toits plats qui servent de terrasse pour sécher le linge ou les légumineuses, pour accrocher les drapeaux de prières et le drapeau chinois. Nous avons été accueillies par de charmantes jeunes femmes et avons savouré les repas les plus délicieux de tout le voyage, y compris le petit déjeuner. Dommage, nous n'y sommes restés qu'une journée, mais quel souvenir merveilleux !
![]() |
![]() |
| La même rue à Danba en 2007 en 2026 | |
Tours de dépôt et de prestige, étapes sur les routes commerciales
Avant de partir, le lendemain, nous nous sommes rendus dans l'une des tours, celle située au centre du village, qui a été aménagée en musée. Danba est un village assez étendu, blotti au cœur des montagnes dans la vallée de la rivière Dadu. Les nombreuses tours et leur positionnement stratégique suggèrent que le bourg a été un carrefour commercial important, un point clé sur un réseau de routes commerciales de montagne. Ce commerce ancestral a périclité à partir du milieu du XXe siècle. L'arrivée des routes modernes, la concurrence du sel marin iodé en provenance d'Inde, le thé et le riz de Chine, ainsi que l'évolution des échanges ont rendu ces caravanes économiquement non viables. Aujourd'hui, ce réseau de pistes et la mémoire des caravaniers qui les parcouraient se retrouvent dans les musées.


Les tours de guet en pierre jalonnaient ces pistes. Leur construction impressionnante, avec des entrées souvent situées en hauteur, pouvait être une façon de protéger des biens de valeur. Outre une fonction de dépôt de marchandises, elles servaient aussi d'étapes sur ces routes où l'on échangeait du sel, du thé, des chevaux, de la soie et même du musc, un produit de luxe très prisé dans tout le monde islamique, son commerce a pu favoriser des échanges culturels.
Les tours de Danba n'étaient probablement pas dédiées à une seule route, mais à tout un réseau serpentant à travers le relief accidenté du Sichuan occidental. Ce réseau montagnard était intégré à des circuits commerciaux plus vastes, à l'image de l'axe Srinagar-Lhassa-Kangding qui reliait le Cachemire au Sichuan et constituait un maillon de la Route de la Soie. La raison d'être de ce réseau était le contraste des ressources : le sel était abondant sur le plateau tibétain, tandis que le riz et d'autres denrées agricoles l'étaient dans les régions plus basses.
Le contrôle des cols et des tronçons les plus lucratifs était un enjeu politique et militaire majeur. Seules les communautés les plus puissantes ou bien organisées pouvaient s'assurer une part du gâteau. À Danba, les tours de guet, certaines peintes en rouge ou en blanc, semblent aussi avoir été un signe ostentatoire de la puissance et du prestige d'une famille ou d'un clan, un peu comme les tours de San Gimignano en Italie ou celles d'Ushguli en Géorgie.
Tours de guet et de défense
Situées à des endroits stratégiques, les tours servaient également à la surveillance et à la défense. On y allumait des feux d'alarme et elles pouvaient être utilisées comme forteresses en cas de conflit. Cette fonction défensive a été particulièrement importante au XVIIIe siècle, lors des guerres du Jinchuan opposant les principautés tibétaines locales à l'empire Qing.
Selon les sources historiques aussi bien tibétaines que chinoises, on peut légitimement parler de "chefferies" pour qualifier les entités politiques tibétaines locales qui existaient dans la région du Jinchuan. Cette région se trouve dans la préfecture autonome tibétaine et qiang de Ngawa (ou Aba), dans le nord-ouest de la province du Sichuan, incluant le village de Danba. Ces entités autonomes sont souvent décrites comme des "principautés" . À l'époque, elles jouissaient d'un pouvoir politique et territorial considérable.
Ces chefferies ou principautés, bien que sous la suzeraineté théorique des Qing, étaient des entités politiques dynamiques, capables de mener des guerres, de passer des alliances matrimoniales et de défier l'autorité impériale des Qing. Les chefs héréditaires de ces principautés exerçaient leur autorité sur des populations gyalrong (l'ancien nom de la région de Danba). Ce groupe tibétain possède sa propre langue. La langue du Jinchuan n'est pas le khams (la langue tibétaine du Kham), mais une langue distincte de la même famille. La langue du Jinchuan, ou langue gyalrong, est encore parlée aujourd'hui, mais elle est en situation de grande vulnérabilité : sa transmission est menacée, car elle est de moins en moins transmise aux jeunes générations.

Les guerres du Jinchuan au XVIIIe siècle
Si je vous raconte l'histoire de ces conflits sanglants qui eurent lieu entre chefferies tibétaines, c'est pour deux raisons : d'une part, pour dégonfler l'idée assez répandue que les peuples tibétains sont « pacifiques, tolérants, compassionnels, etc. » (ils ne le sont pas plus ou moins que d'autres peuples du monde) ; d'autre part, pour montrer que l'empire chinois a exercé son pouvoir sur les régions tibétaines bien avant 1949, date de la proclamation de la République populaire de Chine par Mao. Ces conflits, qui eurent lieu au cours du XVIIIe siècle, sont un exemple parmi d'autres de la manière dont l'empire Qing a exercé son autorité sur ces zones frontalières, une autorité qui s'inscrit dans une histoire longue de relations entre le Tibet et les dynasties chinoises dont la nature exacte est encore un sujet de débat parmi les historiens.
Les guerres du Jinchuan, qui eurent lieu en 1747-1749 et 1771-1776, ont démarré en raison d'un conflit entre deux principautés voisines : le "Grand Jinchuan" (ou Rabden), décrit comme une principauté importante, et le "Petit Jinchuan" (ou Tsanlha), plus modeste avec lequel le Grand Jinchuan était en alliance familiale. À l'origine, l'objectif principal du chef du Grand Jinchuan était d'étendre son pouvoir et son influence sur les tribus voisines. Il cherchait à unifier les tribus gyalrong de la région pour faire face à l'emprise de l'empire Qing. En effet, l'empereur Qianlong et son administration avaient entamé une politique de "bureaucratisation" des petites principautés frontalières. L'objectif était de remplacer les chefs héréditaires par des fonctionnaires impériaux en vue d'intégrer cette zone frontalière au giron direct de l'État. La rébellion des chefs locaux a été perçue par l'empereur Qianlong comme une menace directe à son autorité, ce qui a conduit à deux coûteuses campagnes militaires pour rétablir l'ordre.
Les campagnes de Qianlong sont comptées parmi les « Dix Grandes Campagnes » qui visaient à « pacifier des frontières déjà établies ». Pour les deux guerres du Jinchuan, les coûts furent colossaux et ont considérablement pesé sur les finances de l'empire Qing. La première a englouti un tiers du trésor impérial pour une seule année. La mobilisation fut énorme : plus de 80 000 hommes provenant de sept provinces furent déployés pour combattre les tribus locales. Le second conflit fut encore plus long et plus coûteux. Les historiens s'accordent sur un coût total d'environ 62 millions de taels d'argent. Cette somme était telle qu'elle aurait épuisé l'intégralité du budget annuel de l'empire. L'ampleur des moyens engagés était sans précédent : plus de 120 000 soldats et 400 000 travailleurs de soutien logistique furent impliqués, faisant de cette campagne « l'une des plus chères » de la dynastie Qing. L'État a dû faire appel aux fonctionnaires civils, au peuple, aux associations de marchands et à différents groupes ethniques pour supporter le fardeau de cet effort de guerre. Ce conflit fut si marquant qu'il a directement conduit à la création, en 1785, d'un "Code des dépenses et approvisionnements de guerre" pour tenter de réguler et de contrôler ce type de dépenses à l'avenir.

Bien que le Jinchuan fût déjà une terre de l'empire Qing, il faisait partie des « marches tibétaines », une zone de transition culturelle et politique, une terre dont la marge et le statut particulier justifiaient les coûteuses campagnes de l'empereur pour y imposer l'autorité directe de Pékin.
Lors des guerres du Jinchuan, les tours de Danba ont joué un rôle défensif crucial pour les principautés tibétaines de Rabden et de Tsanlha. Leur construction massive et leur position stratégique en faisaient de redoutables forteresses contre les troupes impériales. La puissance de feu et la logistique de l'armée impériale ont été nécessaires pour venir à bout de la résistance acharnée des tribus gyalrong et de leurs chefs locaux. Malgré l'ingéniosité de leurs redoutables tours de guet, les chefferies locales ont fini par être vaincues par l'armée Qing, notamment grâce à ses canons qui eurent raison des murailles de pierre. La défaite a scellé l'intégration de cette région frontalière dans l'empire Qing.
Le souvenir de ces guerres est encore présent à Danba, où certaines tours de guet sont présentées comme des reliques des anciens champs de bataille de l'ère Qianlong. C'est dans une de ces tours que s'est installé le petit musée de Danba.




























