La région Nord-Ouest du Sichuan, une zone à la fois écologique et tibétaine
par Elisabeth Martens, le 26 août 2026
Après une semaine de voyage et les multiples expériences vécues lors de la traversée de la région Nord-Ouest du Sichuan, il est temps de faire le point. On surnomme cette région les "marches du Tibet", car elle est une zone de transition entre le bassin de Chengdu et le haut plateau Qinghai-Tibet.On a littéralement « monté les escaliers » vers ce plateau qui s'étend à l'arrière des contreforts de l'Himalaya que nous venions de traverser. Cette zone du Sichuan est très particulière, elle est en même temps la région autonome tibétaine de la province et une zone écologique hautement protégée.

Le Sichuan, quelques points de repères
Quand on voyage en Chine, surtout la première fois comme ce fut le cas pour quatre d'entre nous, on pense qu'il s'agit d'un pays homogène, peut-être en raison de la langue nationale (le chinois han, ou mandarin) que l'on voit écrite partout. En réalité, ce vaste pays se compare volontiers à notre continent européen, qui se compose de dizaines de pays différents. La Chine compte 34 divisions administratives de niveau provincial, qui fonctionnent comme autant de pays dotés de leur propre administration et gouvernance. La diversité des paysages et l'hétérogénéité culturelle sont sans doute ce qui saute le plus aux yeux des primo-voyageurs.
Le Sichuan est l'une de ces 34 divisions administratives de niveau provincial. Avec ses 486 000 km², elle se place au 5e rang des provinces chinoises en termes de superficie. Un peu plus grande que l'Allemagne et un peu plus petite que la France, sa surface équivaut presque à celle de l'Espagne. Surnommé le « Pays de l'Abondance », le Sichuan est reconnu comme l'une des provinces les plus importantes et dynamiques de l'ouest de la Chine. Entre agriculture, ressources minières, minerais stratégiques et hydroélectricité, la région est à la fois vaste et prospère.
Sa densité de population, de 171 habitants/km², se situe entre celle de la France et celle de l'Italie. Cette moyenne provinciale cache toutefois de fortes disparités internes : une densité très élevée dans des zones comme la plaine de Chengdu, contrebalancée par une population beaucoup plus clairsemée dans les régions montagneuses de l'ouest.
La région écologique du Nord-Ouest du Sichuan
En nous déplaçant de Chengdu vers la frontière du Tibet, nous avons traversé la région du Nord-Ouest du Sichuan. C'est la seule des cinq zones économiques de la province à bénéficier du titre de « zone écologique pilote ». Sa superficie totale est d'environ 233 000 km², à peu près la moitié de la superficie totale de la province (ou un peu moins de la moitié de la France métropolitaine). Son périmètre comprend l'intégralité des deux préfectures autonomes tibétaines et qiang que nous avons traversées : la préfecture autonome tibétaine de Garzê (ou Ganzi) et la préfecture autonome tibétaine et qiang de Ngawa (ou Aba).

Située dans la zone de transition entre le plateau Qinghai-Tibet et le bassin du Sichuan, sa biodiversité est particulièrement riche et fragile, aussi bénéficie-t-elle d'un statut et de politiques spécifiques. Sa vocation principale n'est pas de privilégier le développement économique comme c'est le cas pour les quatre autres régions de la province, mais de protéger l'environnement et préserver les ressources naturelles. Les paysages y sont hallucinants, "les Alpes, exponentiel 10 ! ", s'exclamaient nos compagnons de route.

Plusieurs grands fleuves d'Asie prennent leur source sur le haut plateau Qinghai-Tibet et dévalent les vallées encaissées du Nord-Ouest du Sichuan. Certaines vallées plongent jusqu'à 2 000 mètres de profondeur. Cela fait du Sichuan la "capitale" chinoise de l'hydroélectricité. Le cours supérieur du Yangzi (nommé Jinsha à cet endroit) passe par la préfecture de Garzê où il forme une frontière naturelle avec le Tibet et le Sichuan. Le Mékong, le Salouen, le Yalong (un grand affluent du Yangzi) y coulent également. Un autre affluent majeur du Yangzi, le Dadu, naît dans les montagnes du nord-ouest du Sichuan (préfecture de Ngawa, ou Aba). Nous l'avons traversé à Kangding et à Luding en 2007, et cette fois, à Danba, en 2026. Puis le Dadu rejoint le Min, le plus grand affluent du Yangzi qui irrigue la plaine de Chengdu.
Sur les pentes escarpées dont l’altitude varie de 1 200 à plus de 6 000 mètres, la faune et la flore sont particulièrement riches. La position charnière entre le plateau tibétain et la Chine subtropicale explique la biodiversité exceptionnelle de la région. Elle constitue le berceau d'une grande partie de la pharmacopée traditionnelle chinoise et tibétaine, avec de nombreuses espèces endémiques. Nous avons d'ailleurs souvent croisé sur les pentes des habitants munis d'une serpe et d'une hotte.

Outre cette importante source de revenu annuel d'appoint pour les éleveurs semi-nomades, les activités de développement de cette zone protégée sont de plus en plus orientées vers le "tourisme intégré", un tourisme respectueux de l'environnement, qui simultanément améliore les conditions de vie locales. L'écotourisme attire tous les ans davantage de visiteurs.
Une région autonome tibétaine
Les deux préfectures autonomes du Nord-Ouest du Sichuan, Garzê et Aba, concentrent une majorité de la population tibétaine du Sichuan (soit environ 2 % de la population totale du Sichuan). Bien qu'il compte aussi d'autres ethnies, Han, Yi, Qiang, etc., le Sichuan est la deuxième plus grande région de peuplement tibétain de Chine avec environ 1,638 million de Tibétains, après la région autonome du Tibet elle-même (un peu plus de 3 millions).
La région écologique du Nord-Ouest n'est pas plus peuplée que les pays scandinaves (la Norvège, par exemple), mais la densité de la population s'y élève quand même à plus du double de celle du Tibet (8,3 habitants/km² pour 3 habitants/km² au Tibet).
Cette région revêt une importance historique et culturelle majeure. Elle recouvre le territoire historique du Kham (qui s'étend aussi au-delà, dans les provinces voisines), qui a connu une relative autonomie de fait jusqu'au milieu du XXe siècle sous l'autorité de seigneurs féodaux et de chefs tribaux. Aujourd'hui encore, les populations tibétaines locales se considèrent comme des Khampas et appellent leur territoire le Kham, témoignant de leur attachement viscéral à leur culture, leurs traditions et leurs parlers.

Le "réalisme magique" imprègne de nombreuses villes de la région à travers les effigies, statues et thangkas représentant le roi Gesar et ses exploits héroïques. La légende se mêle si bien au quotidien que le bouddhisme tibétain lui-même a intégré cette figure dans les interstices de sa liturgie. Au vu du nombre de monastères, de moulins à prières, de stupas que nous avons croisés sur la route, du nombre de fidèles dans les temples et de la quantité de billets et autres offrandes déposés devant les statues, on mesure à quel point la dévotion religieuse y demeure exceptionnellement forte et visible.

Des monastères interdits aux monastères pouilleux
À plusieurs reprises, l'accès à certains monastères ou temples nous a été refusé. Je me souviens notamment d'un jour de pluie où, montés nous abriter sous l'auvent des moulins à prières d'un monastère de l'école Sakya pour y grignoter notre pique-nique, nous avons été vertement refoulés par un lama à la carrure et à la voix impressionnantes.
Steven, notre guide, s'est retrouvé bien embarrassé. Il nous a expliqué que le gouvernement chinois se montre particulièrement vigilant face à toute velléité de contestation, en particulier dans les monastères du Kham, réputés pour abriter parfois des lamas originaires des enclaves tibétaines d'Inde ou du Népal, soupçonnés d'influences politiques. L'expérience montre en effet que la plupart des tensions ou velléités indépendantistes trouvent historiquement leur ancrage dans les monastères du Sichuan proches de la frontière.
Une autre raison, plus matérielle, tient au dénuement de certains monastères reculés où les moines vivent dans une grande pauvreté. Lors de mon précédent voyage au Sichuan et au Yunnan en 2007, nous avions fait un arrêt imprévu dans un établissement de ce type, perdu dans une vallée méconnue.
Les moines étaient rassemblés dans une salle de prières sombre et glaciale. Rabougris sous leur tunique pourpre, ils sentaient la sueur et l'urine. Les plus jeunes portaient des pulls troués et poussaient du coude les vieux édentés en s'amusant de notre présence : cet événement inattendu les avait réveillés. La séance de prières n'avait même pas duré une trentaine de minutes qu'elle s'est transformée d'un coup en un véritable marché aux puces qui n'avait plus rien de monastique. Sous une pluie froide et pénétrante, digne d'un mois de novembre belge, les moines avaient sorti de leurs cellules de vieux habits, des doudounes éventrées, des bonnets à pompons, des longs caleçons de l'armée de libération, des lunettes de soleil en plastique rose, des PC désossés, des sacs de rando, des casseroles bosselées, des pièces détachées de motos, des carburateurs, des mâchoires de frein, des balais et des brosses. Ils avaient étalé tout ce bric-à-brac sur des couvertures miteuses et s'étaient lancés dans un troc serré avec les villageois qui, apparemment, avaient été avertis de la transaction du jour.
De longues palabres s'engageaient à propos d'un pneu de voiture, des éclats de rire et des tapes sur l'épaule résonnaient dans la cour lugubre. Soudain, les poses photos se sont interrompues : deux jeunes sont arrivés en trombe sur une moto flambant neuve, façon rock'n'roll, entre Elvis et Johnny. Les moinillons ont accouru. Émerveillés, ils caressaient le carénage rouge scintillant. Les anciens ont bâillé et ont rangé leur fourbi dans les grandes caisses en carton qui se décomposaient sous le poids des marchandises et l'humidité.


Ce souvenir prenant corrobore l'explication de Steven. Plus tard, à Lhassa, on nous a confirmé que les monastères lointains souffrent d'un dénuement flagrant, à l'opposé des monastères de Lhassa ou ceux proches des grandes villes, rutilants, comptant de nombreux moines dont beaucoup semblent en surpoids. Ouverts au tourisme de masse et aux visiteurs étrangers, les moines y gèrent des activités lucratives, comme un dispensaire de médecine traditionnelle, une boutique de souvenirs, un restaurant végé et même des changes de monnaie numérique (sur Alipay ou WeChat) vers du cash à déposer au pied des statues.
Quelle(s) langue(s) parle-t-on dans cette région ?
Concernant les langues entendues lors de notre traversée du Nord-Ouest du Sichuan, une première constatation s'impose : notre guide Steven et notre chauffeur ne parlaient pas le même chinois (je comprenais l'un mais pas l'autre). Steven s'exprimait en mandarin de Pékin, tandis que notre chauffeur privilégiait le sichuanais, l'un des dialectes mandarins les plus importants du pays, servant de langue véhiculaire à 120 millions de locuteurs, y compris pour de nombreuses minorités ethniques.
Au Sichuan, ce ne sont pas une, mais des dizaines de langues qui résonnent, constituant un patrimoine linguistique d'une richesse exceptionnelle, mais fragile. Nous avons entendu une très grande diversité de langues (nous a dit notre guide qui, lui-même, ne les comprenait pas). On y croise le qiang et le tibétain, deux langues bien distinctes de la même famille sino-tibétaine, aussi éloignées l'une de l'autre que le français et l'italien le sont au sein de la famille romane.
Le tibétain se décline en de multiples dialectes, tels que le kham (parlé là où nous étions), l'amdo ou le tibétain de Lhassa. Le qiang possède également ses variantes (gyalrong, pumi), aux côtés de parlers plus rares et menacés comme l'ersu, le lizu, le duoxu, le baima ou le shuhi. Souvent peu documentées, ces langues forment un ensemble en sursis.
Faute de compréhension mutuelle entre le mandarin de Steven et les parlers locaux, notre guide devait régulièrement faire appel aux enfants des villages, qui apprennent tous le mandarin à l'école. Ceux-ci n'étant pas toujours très à l'aise, la situation rappelait notre propre gêne lorsque, incapables de manier correctement l'anglais ou le néerlandais malgré notre scolarité, nous préférons nous taire. Steven devait ainsi repérer l'enfant le plus débrouillard pour servir d'interprète. À l'inverse, il nous est arrivé d'entendre des Khampas utiliser le mandarin pour communiquer avec des Tibétains d'autres régions (Lhassa, Nagqu, Xining), leurs propres dialectes étant parfois trop éloignés.
Il est tout aussi fréquent d'entendre des Tibétains truffer leur conversation de tournures en chinois han, comme certains Bruxellois le font encore en mêlant le français et le flamand. Une chose est certaine : l'idée reçue d'une « langue tibétaine unique en voie de disparition » est doublement fausse. Il existe une pluralité de langues tibétaines, et toutes demeurent bel et bien vivantes au quotidien.



























