Une famille de nomades : « ils ont la beauté de la nature ! »
par Elisabeth Martens, le 19 août 2026
En descendant du lac « Yulong La Tso » vers la ville de Dêgê, nous nous sommes arrêtés sur l'alpage. Des tentes de feutre noir étaient dressées, témoignant de la présence de nomades tibétains. Nous les appelons « nomades », mais en réalité ils pratiquent la transhumance pendant trois ou quatre mois d'été. Voulant nous approcher d'une des tentes, les chiens de garde se sont mis à aboyer vilainement. Nous avons reculé. De l'autre côté de la route, il y en avait d'autres, éparpillées entre de petits cabanons de montagne. À côté de l'un d'eux, nous avons vu de loin une dame âgée qui s'affairait. Nous avons tenté une nouvelle approche, et la voilà qui a filé vers l'intérieur du cabanon. Deux minutes plus tard, nous voyons une jeune fille sortir de là, tout sourire, bien qu'intimidée à la vue d'un groupe de six Blancs un peu trop curieux.

Ce fut une belle rencontre. Elle n'a duré qu'une vingtaine de minutes, mais parfois quelques minutes restent gravées dans la mémoire comme de longues heures. Ni la mémoire ni les rêves n'ont la notion du temps. Cette fois, ce n'était pas un rêve, le souvenir en est resté très clair.
À la suite de la jeune fille, ce sont trois autres enfants qui sont sortis du cabanon qui ne mesurait pas plus de 4 mètres sur 4, tout au plus. Puis la grand-mère a réapparu avec le petit dernier sur les bras, qui avait 4 ans. Ils se sont tous assis dans l'herbe devant nous, en rang ; ne sachant pas ce qu'on voulait, ils nous regardaient et attendaient.

Nous ne savions pas beaucoup plus ce qu'on attendait d'eux : juste quelques informations concernant leur vie, leur quotidien. Notre guide Steven a commencé à poser des questions en chinois. Ils ont ri, de manière gênée. On a compris qu'il n'y avait que la fille aînée qui se débrouillait un peu en chinois, les autres ne comprenant pas. De cette manière, on a posé les questions, surtout celles de mon neveu : c'est lui qui était le plus intéressé de rencontrer des éleveurs tibétains, car lui aussi a une ferme en Vendée, où il élève des vaches, des cochons, des ânes, etc.
- Combien ont-ils de bêtes ?
Une centaine de yacks, mais ils ne connaissent pas le chiffre exact. - Gambadent-ils seuls dans la montagne ?
Oui, ils se dispersent et, le soir, reviennent vers le cabanon pour la traite. - Combien y a-t-il de yacks qui donnent du lait ?
Seulement une vingtaine, c'est pour la consommation familiale : le beurre, la tsampa, le suja (thé au beurre). - Y a-t-il des petits qui naissent tous les ans ?
Oui, cette année, ils ont eu 13 naissances. - Combien y a-t-il de mâles pour la reproduction ?
Une vingtaine, pas plus. - Restent-ils tout l'été au même endroit ?
Non, quand il n'y a plus rien pour le bétail, ils bougent. - Où vont-ils ?
Dans un autre cabanon, un peu plus bas. Ils en ont à différentes altitudes où ils vont selon le climat, ils ont de l'électricité dans tous les cabanons. - Et en hiver ?
En hiver, ils retournent au village où ils ont une maison en pierre avec un abri pour le bétail. - Dans les cabanons voisins, font-ils la même chose ?
Oui, ils forment comme une communauté où tout le monde se connaît. - Comment reconnaissent-ils leurs bêtes, ne les confondent-ils jamais avec celles des voisins ?
Comme on reconnaît les enfants dans les familles. - Où sont les parents ?
Ils sont partis tôt ce matin dans la montagne pour cueillir des plantes médicinales et des chenilles (zhongcao). - Les enfants vont-ils à l'école ?
- Oui, même le petit qui a 4 ans, mais pas en été quand ils doivent bouger avec le bétail.
Pas très à l'aise, mais quand même désireux de faire connaissance de part et d'autre, on leur propose de prendre des photos. Tout le monde se met en position pour la pose et Steven prend les photos de famille. Puis, la jeune fille dont on a appris qu'elle a 16 ans sort son GSM et le tend à Steven... Ce sera un souvenir pour eux et une belle surprise pour leurs parents quand ils reviendront au cabanon ce soir !

En partant, nous avons tous le cœur chahuté par des émotions diverses. Steven nous dit : « Ils ont la beauté de la nature. » Dans sa voix, on perçoit toute la nostalgie que cela représente pour lui : une vie qui se contente de l'essentiel — vivre, manger, dormir, échanger —, en accord avec nos besoins et ceux des animaux... Une vie très différente de celle qu'il mène sans doute en tant qu'agent de voyages, père de deux enfants, citoyen de la gigantesque Chengdu avec ses 16 millions d'habitants.
Est-ce pour atténuer son sentiment de blues qu'il nous explique que les éleveurs tibétains, surtout ceux du Sichuan qui est une province relativement riche en Chine, sont loin d'être démunis ? Ce n'est pas parce qu'ils vivent sous tente ou dans de minuscules cabanons qu'ils n'ont pas de ressources.
Il nous explique que les Tibétains n'obtiennent pas de visa pour sortir de Chine, ou très difficilement, ceci en raison (« à cause », dit-il) du dalaï-lama et de son organisation internationale qui revendique l'indépendance du « Grand Tibet », un territoire qui représente le quart de toute la Chine. C'est impensable, selon lui, et cela punit l'ensemble de la population tibétaine de Chine, soit 6 millions de personnes.
Par conséquent, les éleveurs tibétains qui possèdent de grands troupeaux — de 100 à 300 yacks — sont parfois assez aisés, au point de donner volontiers leur argent aux temples et monastères en vue d'améliorer leur karma. Sachant qu'un yack vaut 10 000 yuans, soit environ 1 300 €, pour un troupeau de 100 bêtes, ce sont 130 000 € qui se baladent sur l'alpage. À Chengdu, on peut s'acheter un bel appartement de 100 m² à ce prix-là. Mais cela n'enlève rien à la nostalgie d'une vie "qui a la beauté de la nature" !


























