Lutte contre la pauvreté dans le Sichuan tibétain
par Elisabeth Martens, le 17 août 2026
Sur la route nous conduisant vers Luhuo, nous nous laissons secouer par les nombreux dépassements que notre chauffeur effectue sur la voie à deux bandes. La route est nickel, mais les virages sont dangereux et la circulation est dense dans les deux sens. Tenus éveillés par le klaxon trépident de notre Jojo, nous ne pouvons rater les merveilleux paysages et les nombreux villages que nous traversons à vive allure. Ils pourraient sans problème concurrencer nos « plus beaux villages de Wallonie ». Celui de Danba que nous avions visité deux jours auparavent était relativement grand et touristique. Cette fois, nous nous arrêtons dans un tout petit village, celui de Xiala Zhong, entièrement rénové il y a à peine cinq ans. Il compte 200 familles.

Nous débarquons au pied du village qui s'étage sur la pente d'une montagne. Tout est calme ; dans les cours intérieures, certains épluchent des légumes, d'autres fument en bavardant, d'autres encore étendent la lessive. Tous nous regardent passer avec étonnement, quelques rires un peu gênés fusent derrière un muret. Apparemment, les « Blancs » ne sont pas monnaie courante dans ces petites rues pavées. L'éclairage public fonctionne aux panneaux solaires. Plusieurs lampadaires éclairent un espace aménagé près d'une rivière chahuteuse, c'est le lieu de rencontre et d'échange des villageois, c'est aussi le lieu du marché hebdomadaire. Juste à côté de la place, sous un long auvent, sèchent des rangées de mini-stupas d'argile, offrandes pour les temples de la région, fabriqués sur place. Les toits de tuiles rouges sont tous garnis de chauffe-eau solaires. Nous rencontrons deux villageois qui font monter des sceaux de ciment à l'aide de drones. Ils nous font signe que là-haut, une des maisons demande encore quelques aménagements.

Steven nous explique que c'est un des villages qui a été rénové dans le cadre de la « lutte contre la pauvreté extrême », une politique que la Chine mène suivant une planification méthodique. Dans les campagnes, qui étaient en net retard par rapport aux villes, elle a démarré au milieu des années 2000. La première étape visait à moderniser les infrastructures villageoises. Cette étape initiale fut suivie par un programme plus précis, intensifié à partir de 2015, de ciblage des ménages pauvres, avec rénovation des logements insalubres, garantie de l'accès à l'éducation et aux soins, à l'eau potable et à un revenu minimum, et relocalisation des populations vivant dans des zones reculées ou dangereuses. Une stratégie de la « revitalisation rurale » a ensuite pris le relais pour assurer à tous les ruraux des revenus annuels suffisants dans un objectif de développement durable et de qualité. La lutte contre la pauvreté extrême s'est officiellement achevée fin 2020 avec l'annonce incroyable que 800 millions de personnes ont été sorties de la pauvreté en 40 ans. Depuis lors, la Chine est devenue un exemple pour de nombreux autres pays à revenus faibles.
Première étape, les travaux publics et la rénovation des villages
Dans la région que nous avons traversée, le Nord-Ouest du Sichuan, une région à majorité tibétaine, la lutte contre la pauvreté a d'abord consisté à sortir les habitants de l’isolement, à leur fournir un logement sécurisé et des services de base.
Ce programme a eu des retombées concrètes que j'ai pu constater puisque cela 30 ans que je sillonne les routes des régions tibétaines de Chine. La première conséquence visible sont les routes : bien entretenues, elles sont praticables en voiture et relient désormais la quasi-totalité des villages de cette région de vallées profondes et de hautes montagnes. Avant certains villages ne pouvaient s'atteindre qu'à pied ou à cheval. L'eau potable est désormais distribuée dans tous les villages, l'électricité également, y compris par petites centrales hydroélectriques ou solaires dans les zones isolées. L'accès à Internet et à la téléphonie mobile est généralisé jusque dans les vallées les plus reculées. Des égouts ont été creusés et le traitement des déchets est organisé dans tous les villages. Les écoles primaires existantes ont été rénovées ou de nouvelles ont été construites, parfois avec un internat pour les enfants des hameaux éloignés. Des postes de santé, avec médecin ou personnel de santé formé, ont été ouverts dans les villages. Les hôpitaux cantonaux ont été rééquipés. La gratuité de l’enseignement primaire et une couverture médicale de base ont été généralisées.
Pour les travaux publics (routes, écoles, égouts, éclairage, etc.), l’État central a alloué des budgets considérables aux zones rurales défavorisées, dont les enclaves tibétaines du Sichuan. Le gouvernement provincial du Sichuan a également cofinancé de nombreux projets, puis les gouvernements de préfecture et de district ont assuré le suivi des travaux, complété les financements et géré la mise en œuvre.
Les plans de rénovation des villages étaient généralement discutés lors de réunions dans les comités villageois. Les habitants exprimaient leurs souhaits pour les décisions importantes comme les plans de reconstruction, la répartition des aides, l’emplacement des équipements collectifs, ou le calendrier des travaux. Dans les régions tibétaines, une attention particulière a été portée au style architectural, aux espaces de prière et aux lieux de rassemblement. Les habitants et les représentants religieux ont souvent été consultés et associés à la restauration de monastères, des moulins à prières, des fours à pain traditionnels ou des lieux de culte. Leur savoir-faire a parfois été mobilisé pour les décorations (peintures, sculptures, tissage).

Par contre, pour les travaux de rénovation et de construction des maisons familiales, le financement était majoritairement privé. Toutefois, les habitants ont pu mobiliser des aides gouvernementales, en plus de leurs fonds personnels. Le premier et principal levier était le prêt bancaire avec des conditions de crédit adaptées au cas par cas. Salariés et travailleurs indépendants ont pu bénéficier de prêts à taux très bas (environ 2,1 % à 2,6 %) pour l'achat ou la rénovation de leur maison. Des guichets spéciaux ont été ouverts pour faciliter les démarches administratives et techniques : approbation de la construction, conception, choix des matériaux et du suivi des travaux. Cela ne donnait pas d'argent, mais cela simplifiait considérablement le processus.
Seconde étape, cibler les ménages les plus démunis
Concrètement, comment a-t-on ciblé les ménages pauvres ? Chaque village a reçu la visite d’une équipe de cadres venus des administrations, des entreprises d’État ou des universités. Ceux-ci ont procédé à une identification basée sur plusieurs facteurs, notamment les revenus, les conditions de logement, l'accès à l'eau, à l'éducation, aux soins de santé, et à d'autres services de base. Ce recensement détaillé des ménages a permis d'établir un fichier et une carte nationals dans le but de distribuer des aides spécifiques. Les ménages dont les revenus étaient inférieurs au seuil de pauvreté local et qui vivaient dans des conditions précaires ont été prioritairement ciblés pour être relogés.
L'équipe de cadres leur venait en aide pour remplir les dossiers, monter des projets, résoudre des problèmes concrets (accès à l’eau, scolarisation d’un enfant, vente des récoltes), et vérifier que les subsides arrivent bien. Chaque ménage a été suivi par l'équipe responsable. Ce maillage a été essentiel dans les zones tibétaines où la langue et l’éloignement pouvaient freiner l’accès aux dispositifs mis en place.
Les critères incluaient également la localisation géographique, en particulier les zones reculées ou exposées aux risques naturels, où les conditions de vie étaient jugées particulièrement précaires. Des villages entiers ont été relocalisés et reconstruits en lieu sûr. Dans ce cas, l’État a financé la construction des maisons neuves, en préservant le style tibétain (pierres, bois, couleurs vives), avec cour, sanitaires, cuisine équipée, électricité, eau courante. Les habitants ont reçu un titre de propriété ou un droit d’usage.
Plusieurs mécanismes ont été prévus pour associer les populations locales à la conception, à la mise en œuvre et à la gestion des projets. Les comités de villageois ont servi d’interface entre les habitants et les autorités Durant les réunions du comité villageois, les habitants pouvaient exprimer des souhaits concernant leur logement. Dans certains cas, les familles ont participé directement à la construction de leur maison ou aux travaux collectifs (murs, chemins, canaux), sous forme de travail rémunéré ou d’entraide traditionnelle.

Dans un village, il existe deux figures principales, dont les rôles sont théoriquement distincts mais souvent imbriqués. D'une part, il y a le président du comité villageois qui est directement élu par les villageois et représente officiellement l’administration autonome du village. Il est, en droit, le responsable des affaires courantes : gestion du sol collectif, services publics, exécution des décisions de l’assemblée villageoise, etc. D'autre part, il y a le secrétaire de la cellule du Parti. Celui-ci est désigné par l’organisation du Parti communiste, donc non élu par les villageois. Il est chargé d’assurer la « direction politique » du village et de veiller à l’application des politiques du Parti et de l’État. Il exerce une influence décisive sur les grandes orientations, les budgets, les projets de développement, et il supervise le travail du comité villageois. Le président du comité villageois est souvent son adjoint de fait, même si son statut légal est celui d’un élu local. En pratique, il arrive fréquemment que les deux fonctions soient exercées par la même personne.
Dans les villages rénovés du Sichuan tibétain, les cadres envoyés par le gouvernement ont souvent aidé les comités locaux à organiser la gestion des rénovations, notamment lors des relocalisations ou des redistributions de parcelles. L’acceptation des relocalisations a parfois été difficile, malgré les compensations matérielles, en raison de l’attachement à la terre, aux montagnes et aux lieux sacrés. Certains ont préféré rester dans leur ancienne demeure ; dans ce cas, les maisons en terre ou en bois insalubres ont été consolidées ou reconstituées, avec des aides financières directes (de quelques milliers à plusieurs dizaines de milliers de yuans selon la situation).
L’intégration des populations locales s’est faite par la consultation, la participation économique, la gestion communautaire, la formation et la valorisation culturelle, avec des résultats variables selon les contextes. Tout ne fut pas simple... la participation n’a pas toujours été égale ni entièrement volontaire. La rapidité d’exécution du plan de lutte contre la pauvreté (2015-2020) a parfois réduit le temps de débat local; les habitants les plus influents ou proches des comités villageois ont pu peser davantage dans les choix.
Troisième étape, la « revitalisation rurale »
La troisième étape du programme de lutte contre la pauvreté extrême était la phase de « revitalisation rurale ». Celle-ci visait à créer des activités économiques pour éviter aux plus démunis un retour à la pauvreté. Plusieurs leviers ont été utilisés dans cet objectif, en s’appuyant principalement sur les ressources locales.
Pour les agriculteurs et éleveurs, des semences de meilleure qualité ont été distribuées, des serres pour les légumes et des étables modernes pour les yacks ont été aménagées. Des formations à l’alimentation du bétail et aux soins vétérinaires (par ex., la vaccination du cheptel) ont été offertes. Des coopératives agricoles ont été ouvertes avec une revalorisation des produits locaux, comme la viande de yack, le fromage, le beurre, l'orge du Tibet (qingke), les champignons (matsutake), les plantes médicinales (cordyceps, rhodiola). Lors de la création de coopératives, les villageois étaient invités à s’associer, à apporter du bétail ou du capital, et à participer aux décisions de gestion. Des assemblées générales de coopératives ont été mises en place.
Des formations techniques visant à rendre les habitants autonomes dans la gestion de leurs nouvelles activités ont été organisées en agriculture, élevage, construction, cuisine, gestion touristique, utilisation d’Internet et du e-commerce. Des ateliers de transformation et des marques locales ont été créés, avec des circuits de vente en ligne (e-commerce rural). Dans certaines zones reculées, des cours pour adultes ont accompagné les projets, notamment pour la lecture des contrats, la tenue de comptes simples ou l’utilisation des téléphones portables.
Pour des personnes moins valides ou moins mobiles, des postes de gardiennage des réserves naturelles, de garde forestier, d’entretien des routes, de collecte des déchets, ont été créés avec un salaire modeste mais régulier. Les personnes en incapacité de travail perçoivent une allocation de minimum vital.
Dans les villages touristiques, les familles qui le souhaitaient ont été formées et aidées pour aménager une partie de leur logement en chambre d’hôtes. Elles en assurent ensuite la gestion et en tirent les revenus. Pour rénover une maison d’hôtes, ouvrir un petit commerce, ou acheter du bétail, un système de microcrédits et de prêts à taux zéro a été mis en place.

Une vue à long terme
Beaucoup de villages rénovés, comme celui de Xiala Zhong, de taille modeste et qui sont avant tout des lieux de vie, sont souvent le résultat d'un empilement de ces trois étapes du programme de lutte contre la pauvreté : rénovation des infrastructures, amélioration des conditions de vie ciblée vers les ménages les plus pauvres, puis revitalisation rurale avec réorientation des activités.
L'intégration de ces trois étapes a donné au programme un caractère de durabilité économique et a engagé les populations rurales du Sichuan tibétain dans un mode de vie respectueux de leur culture et de leur environnement. Les habitants sont doublement gagnants, et les villages s’embellissent.
Les plus beaux d'entre eux, comme celui de Danba que nous avions visité deux jours plus tôt, profitent en plus d'un développement touristique. Des maisons d’hôtes, des restaurants, des boutiques d’artisanat, des sentiers de randonnée balisés, etc., accueillent les touristes. Les villageois peuvent y louer une chambre, guider les promeneurs, vendre des produits locaux ou artisanaux. Des agences de voyage ou des plateformes en ligne sont associées à ces activités locales de plus en plus lucratives.
Quant à la participation des populations locales et le degré de transparence des autorités dans ce programme de lutte contre la pauvreté, ils ont varié selon les endroits. Dans les zones très reculées, l’éloignement, la barrière de la langue et la faiblesse des cadres locaux ont souvent conduit à une mise en œuvre plus directive. Beaucoup de villageois, surtout les plus âgés ou les moins éduqués, ne maîtrisaient pas les procédures écrites en chinois et ne savaient pas comment faire valoir leurs droits. Contester une décision pouvait être perçu comme un acte hostile, et certains habitants préféraient se taire. Les décisions importantes (emplacement des relocalisations, normes de construction, calendrier global) venaient alors des échelons supérieurs, et la consultation portait surtout sur des détails.
Cependant, de nombreux témoignages et études de terrain montrent que, dans l’ensemble, les villageois ont été associés à des degrés divers et que les projets les plus réussis sont ceux où la participation locale a été réelle, notamment dans la direction donné aux activités économiques et la gestion ultérieure du village.


























