Des rencontres savoureuses autour du Tibet
par Elisabeth Martens, le 7 février 2026
La projection du documentaire « Tibet, un autre regard » de Jean-Michel Carré au Centre culturel Jacques Franck m'a rappelé quelques anecdotes truculentes lors des conférences que nous avons données, Jean-Paul et moi, suite à la parution de nos livres. Ci-dessous, je vous en raconte quelques savoureuses. Quand je dis « savoureuses », elles ne l'étaient pas vraiment sur le moment, mais avec un recul de 20 ans, elles deviennent plutôt cocasses.
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| Les livres, sujets de nos conférences de 2007-08 | ||
Une des premières conférences que nous avons données près de chez nous s'est déroulée dans un habitat groupé genre « épicerie bio » et « centre de développement personnel ». Une vingtaine de personnes étaient rassemblées dans une salle aménagée dans les combles de l'ancienne ferme. À peine avons-nous entamé l'histoire du Tibet dans sa réalité la plus crue qu'une dame d'une cinquantaine d'années s'est levée, visage enflammé, à ce point prise par la colère qu'elle ne pouvait plus parler.
Elle a vociféré quelques injures bégayantes, puis elle est sortie en claquant la porte. Dans le couloir, nous a-t-on raconté ensuite, elle a fait une crise d'angoisse, transpirant à grosses gouttes et ne pouvant plus reprendre son souffle. Le monde imaginaire qu'elle s'était construit autour d'une « philosophie de vie pacifique et tolérante » avait tout à coup tremblé sous ses pieds, simplement parce que nous avons évoqué l'histoire du Tibet telle que 95% de Tibétains l'ont vécue pendant un millénaire : la vie des serfs, des esclaves, des estropiés, des mutilés, des enfants-moines, des moines-soldats, etc. : les 95% dont le club des exilés tibétains ne parlent jamais.
Une autre fois, c'était une comtesse qui nous a reçus dans son château en bord de Meuse. Elle avait invité toute sa famille, ses amis et ses connaissances, mais elle n'avait pas prévu que notre discours sur le Tibet allait être d'une autre nature que celle donnée par « Exploration du monde ». Au fur et à mesure de la conférence, les invités ont commencé à remuer sur leur chaise, les ressorts de fauteuils grinçaient. Un malaise s’immisçait subrepticement dans le salon de la comtesse qui, elle, restait figée sur son siège couleur rouge cardinal. Certes, elle ne savait que faire, ni comment détourner le scandale qui se construisait sous ses yeux.
Sa réputation était mise à rude épreuve.
Quand nous avons abordé l'historique de la lignée des dalaï-lamas, la pratique séculaire du Kalachakra et les scandales sexuels qui y sont liés, une dame s'est soudainement levée. D'une voix sobre, elle a raconté l'histoire de sa nièce qui s'était rendue au Népal quelques mois auparavant. À Katmandu, la jeune femme s'est fait accoster par deux lamas tibétains qui vivaient dans un monastère proche de la capitale. Ils l'ont invitée à une cérémonie religieuse qui aurait lieu le lendemain soir.
La jeune femme, curieuse et n'ayant rien d'autre de prévu, s'est rendue sur place sans arrière-pensées. Durant la cérémonie du Kalachakra, elle s'est fait violer successivement par huit lamas tibétains qui l'ont ensuite assurée que c'était pour son « bon karma ». Un silence froid et glauque s'est abattu dans le salon de la comtesse. Certains des invités se sont levés et, la saluant d'un hochement de tête condescendant, sont partis.
Nous avons également été invités en France. À Paris, nous sommes arrivés avec tout notre matériel devant la salle où était programmée la conférence. À notre surprise, le comité d’accueil était une brigade de police qui nous a poliment demandé d'évacuer les lieux. Nous avons insisté en expliquant que nous étions attendus, que c'était nous les conférenciers. Le chef de police n'a rien voulu entendre et nous a conseillé de téléphoner au responsable de la programmation de notre conférence.
L'info fut claire : la conférence avait été annulée le jour-même, le responsable n'avait pas pu nous avertir à temps (les sms n'existaient pas à l'époque). Il avait été mis sous pression des groupes « Free Tibet » de Paris qui l'avaient prévenu qu'ils allaient venir en nombre. Le responsable s'est senti le devoir d'assurer la sécurité et avait contacté la police qui elle-même s'en était référée au maire de la ville qui a préféré tout annuler.
La plus mouvementée de nos interventions s'est passée à Montpellier. À une heure de route, à la limite du plateau du Larzac dans l'Hérault, se niche le monastère de Lérab Ling, un centre de retraite et d'étude du bouddhisme tibétain fondé en 1991 par Sogyal Rinpoché, maître chanteur qui abusait de son pouvoir karmique, dont le comportement inadmissible envers les femmes a fini par être dénoncé.
Ayant appris qu'il y aurait une conférence sur le Tibet donnée par des « dissidents de la cause tibétaine », les moines, les pratiquants, les sympathisants étaient descendus en masse jusqu'à Montpellier. Ils étaient plus de la moitié du public, dispersés dans la salle. Ils nous ont sagement laissé donner la conférence, portant notamment sur des relations sulfureuses entretenues par le dalaï-lama : Heinrich Harrer et Bruno Beger, tous deux du parti nazi, Carl Gershman, ex-directeur de la NED (cousine de la CIA), Shoku Asahara, guru japonais et auteur de l'attentat au gaz dans le métro de Tokyo, le roi Charles III, Georges W. Bush, et d'autres personnalités de notre monde libre.
Nos perturbateurs ne sont intervenus que lors des questions-réponses, mais là, ils ont mis le paquet : de simples questions se sont peu à peu transformées en accusations, puis en attaques et en injures, entraînant un mouvement de foule dans la salle. Ils étaient venus avec des caisses de tomates et de courgettes pourries qu'ils ont distribuées aux participants. La conférence s'est terminée dans un bain de sauce tomates, nous en étions tartinés de la tête aux pieds.
La cinquième scène mémorable s'est passée en 2008, je m'en souviens comme si c'était hier.
C'était juste après le soulèvement à Lhassa. Je reçois un appel de Frédéric Taddeï me demandant si je voulais participer à son émission « Ce soir ou jamais » sur France3, consacrée au Tibet. J'ai d'abord refusé, ne me sentant pas capable d'affronter seule un plateau de TV pour défendre une cause dont je savais à l'avance qu'elle serait perdue (du moins dans le contexte de ce moment). Sous l'insistance de M. Taddeï qui n'avait pas trouvé d'autre candidat pour expliquer ce que fut la « compassion des puissants » au Tibet, j'ai fini par accepter. J'étais assise entre une jeune journaliste chinoise fraîchement diplômée de l'université de Pékin et Jean-Luc Mélenchon qui a été présenté comme un « héros » car il avait dénoncé « l'engouement irréfléchi pour la cause tibétaine ».
En face de nous, des éminences universitaires bardées d'une liste de titres appropriés : Béja, sinologue, etc., K. Buffetrille, ethnologue, etc., Ribes, président du comité de soutien au peuple tibétain, etc., Tenzin Gönpo, danseur-compositeur-artiste, exilé tibétain. L'intitulé de la rencontre était : « Chine-Tibet: comment sortir des propagandes? », et la soirée a dégénéré en propagande la plus basique : le Tibet fut présenté comme la victime de l'invasion et de la dictature chinoises.

Tout récemment, le 5 février 2026, au Centre culturel Jacques Franck à Bruxelles, la question de la propagande a été retournée comme un gant par le film de Jean-Michel Carré. À l'évidence, c'est ce qui avait dérangé la chaîne Arte et l'avait poussée à censurer le film. On y voit le dalaï-lama en personne qui, à peine quelques années après sa fuite du Tibet, confesse qu'il a compris le traquenard dans lequel l'ont fourré les États-Unis. Suite aux suicides des guerriers khampas embauchés par la CIA dans les années 1960 pour faire du Tibet une arme contre la Chine, puis de leur abandon pur et simple parce que les États-Unis ont soudain changé de stratégie, le dalaï-lama s'est rendu compte à quel point les Tibétains avaient été bernés, et que lui-même s'était fait piéger.
Devenu un pion à la solde des États-Unis, il n'a plus pu faire marche arrière et, vraisemblablement, a décidé de jouer son rôle à la perfection : sourires entendus, blagues bon-enfant, paroles compassionnelles aux moments justes et discours politiques en temps et en heure. Pour finalement, en 2019, déclarer que les 7 millions de Tibétains chinois ne pouvaient pas espérer un meilleur avenir que celui que la R.P. de Chine leur a réservé... et le dalaï-lama d'ajouter qu'il est temps d'arrêter les revendications d'indépendance !
Évidemment, de telles déclarations venues de Sa Sainteté font perdre tout crédit à l'ICT et aux mouvements « Free Tibet », et remettent en cause l'idéologie pacifiste épousée par de nombreux d'Occidentaux, disciples du bouddhisme tibétain. L'interprète français et ami du dalaï-lama, Matthieu Ricard, est aussi un proche de Bruno Patino, le nouveau directeur d'Arte... ceci explique-t-il cela ? Peu importe, car le film de Jean-Michel sera bientôt visible gratuitement sur le Net. On vous préviendra !



























