Au parc écologique de la « Vallée des lacs »
par Elisabeth Martens, le 12 août 2026
Le lendemain, nous sommes resté dans la réserve naturelle des monts Siguniang. À ma demande, notre super agent touristique de Chengdu avait organisé une randonnée en haute altitude. La vallée Haizi, ou « Vallée des lacs » se situe approximativement entre 3 200 m et plus de 4 000 m d’altitude. Elle doit son nom aux très nombreux lacs d’altitude d’origine glaciaire qui la jalonnent. C’est la vallée la plus sauvage et la moins aménagée des trois vallées du parc écologique des Siguniang.
La « Vallée des lacs » est longue et l’altitude élevée, « une bonne acclimatation est nécessaire », avait précisé l'agent de Chengdu. Notre guide chinois, Steven, a directement déposé les armes, décrétant qu'il n'irait pas plus loin que la première rampe et qu'il nous attendrait là.

Après une nouvelle nuit d'insomnie et une migraine à me faire péter les tympans et éjecter les yeux, c'était un troupeau de yacks qui galopait sous mon crâne. « La vallée offre de très beaux points de vue sur les quatre pics des monts Siguniang, et surtout sur les nombreux lacs glaciaires », disait le prospectus de l'agence...
Mince! Je ne suis jamais arrivée jusque là. J'ai à peine pu me traîner jusqu'au premier alpage, quand-même situé à 3800 mètres, puis je me suis écroulée. Les quatre plus jeunes d'entre nous ont continué la randonnée, mais eux non plus ne sont pas arrivés aux lacs, pas même au premier. Cela m'a un peu consolée.

En milieu d’après-midi, sous un soleil tapant, je suis redescendue tout doucement en m'arrêtant à chaque panneau didactique commentant les espèces rares qu'on peut trouver dans le parc national. Cela a rempli ma journée tellement il y en avait ! Beaucoup de ces espèces végétales, animales ou minérales sont utilisées en médecine traditionnelle. Je me suis souvenue de mes études à Nanjing (trois de médecine chinoise, de 1988 à 1991), en particulier du cours de pharmacopée... en chinois ! Finalement, j'ai opté pour l'acupuncture et le tuina (massages, mobilisations,moxibustion, etc.) où il y avait moins de noms compliqués à mémoriser.
Des espèces végétales utilisées en médecine traditionnelle
J'ai quand-même reconnu le nom de quelques espèces, entre autres, le « chuān bèi mǔ »", ou Fritillaire du Sichuan, dont le bulbe est utilisé comme remède classique en médecine chinoise contre la toux, les bronchites et pour fluidifier les expectorations ; lors de mon voyage au Tibet en 2025, je l'ai vue se cultiver dans les serres.
Les panneaux mentionnaient aussi le « xuě lián huā », le lotus des neiges qu'on appelle parfois le safran des neiges, une plante de la famille des Astéracées comme les marguerites ou les pâquerettes, qu'on utilise pour traiter les douleurs articulaires, les rhumatismes, les troubles menstruels et comme anti-inflammatoire.

Le « qín jiāo », la gentiane à grandes feuilles est efficace pour disperser l’humidité et la chaleur provoquant certains états fébriles et, à l'instar de notre rhubarbe, celle de Chine ou « dà huáng », est un puissant purgatif : à faible dose, elle est plutôt astringente, à dose plus élevée, elle agit comme laxatif.
Le « hóng jǐng tiān », ou Rhodiole crénelée, est une plante « adaptogène » : elle permet de s’adapter. Elle s'utilise pour lutter contre la fatigue, améliorer la résistance au stress et prévenir le mal aigu des montagnes. J'aurais dû en prendre avant de partir ce matin-là ! Je me suis alors souvenue que notre guide tibétain en 2019, fils de menpa (médecin traditionnel tibétain), nous avait procuré des ampoules remplies d'un liquide jaunâtre à prendre tous les jours pour nous adapter à l'altitude. Surprise : en revenant le soir à l'hôtel de la petite ville de Siguniang, il y en avait à la réception. J'ai fait mes provisions pour le restant du voyage.
Le Cordyceps : ni chenille, ni herbe, mais champignon
Sur les panneaux du parc écologique de la « Vallée des lacs », il y avait aussi le célébrissime Cordyceps sinensis, en chinois: « dōng chóng xià cǎo », ce qui signifie « chenille en hiver, herbe en été ». En abrégé, on dit « chong cao », une « chenille-herbe », alors qu'il ne s'agit ni d'une chenille ni d'une herbe, mais d'un champignon. Le mycélium du Cordyceps se développe dans le corps de certaines chenilles à partir de l’automne et en hiver, d'où son nom de « chenille d'hiver ». Au printemps, le champignon produit un long et mince corps fructifiant, et devient « l'herbe d'été ». Il est récolté à la main d'avril à juin, puis séché pour être utilisée à des fins médicinales.
Le Cordyceps est connu dans les traditions médicales tibétaine et chinoise depuis plusieurs siècles en raison de ses qualités thérapeutiques. Il contient une importante quantité de protéines, de nombreux acides aminés et de vitamines, ainsi que de grandes quantités de minéraux et d'oligo-éléments. C'est un produit de choix pour revitaliser l'organisme. En Chine, on le prescrit régulièrement pour atténuer les effets secondaires des chimios. Il se vend à presque 900 yuans le gramme (environ 108 euros), trois fois le prix de l'or, d'où ses surnoms : « or brun du Tibet » ou « or léger ».

Sa récolte a changé le quotidien de nombreuses familles tibétaines : dans certaines régions tibétaines, le Cordycepsreprésente plus de la moitié des revenus annuels d'un éleveur. Conséquence : il commence à y avoir pénurie sur le Haut Plateau ! Il y a une trentaine d'années, il ne fallait même pas grimper à 3500 mètres d’altitude pour ramasser une trentaine au mètre carré. Aujourd’hui, il faut aller à plus de 4500 mètres pour en trouver un à cinq pour la même surface. C'est la raison pour laquelle des cultures de Cordyceps sont expérimentées en laboratoire sur des substrats à base de riz ou de soja, ce qui diminue leurs qualités thérapeutiques.
Le musc et la bile d'ours noir comme remèdes traditionnels
Comme espèce animale rencontrée dans les forêts de la réserve des Siguniang et utilisée en pharmacopée traditionnelle, il y a le chevrotain porte-musc alpin. C'est un petit mammifère ongulé qui ressemble à un petit cerf ou à un chevreuil, mais qui appartient à la famille des Moschidés. Discret et solitaire, il se cache dans les sous-bois de rhododendrons et les zones rocheuses entre 2 000 et 4 500 m d’altitude. Le mâle produit le précieux musc par une glande abdominale située près du nombril.
Dès le IXe siècle, les textes arabes vantent la qualité exceptionnelle du musc tibétain. Cette matière première était essentielle en parfumerie médiévale et en médecine, où elle était utilisée pour ses propriétés thérapeutiques, y compris comme aphrodisiaque. Les caravanes transportaient le musc depuis l'Himalaya, en passant en grande partie par l'Inde, vers les marchés du monde islamique. Les contacts militaires et politiques entre l'empire Abbasside et le Tibet, à partir du VIIIe siècle, ont favorisé ces échanges. À partir du XIIIe siècle, l'expansion de l'Empire mongol, qui s'étendait de l'Europe à la Chine, a facilité et amplifié ces échanges commerciaux.
En médecine chinoise, le musc est réputé pour ses propriétés thérapeutiques : ouverture des orifices, activation de la circulation sanguine, traitement des douleurs, des abcès, des traumatismes, et efficace dans certains cas d’urgence (coma, convulsions). Mais il est surtout convoité par les braconniers qui le vendent à l'industrie de la parfumerie de luxe. Le braconnage pour le musc a entraîné un fort déclin des populations et l'animal est aujourd’hui une espèce strictement protégée en Chine (classe I). Il figure sur la liste rouge de l’UICN (International Union for Conservation of Nature) comme espèce menacée.

Historiquement, le Sichuan a été traversé par d’importantes routes commerciales où le musc figurait parmi les produits précieux échangés, notamment la route du thé et des chevaux, aussi appelée parfois « route du musc » en raison de ce commerce. Ces routes commerçantes où s’échangeaient encore de nombreux autres produits précieux comme le sel, les fourrures, les plantes médicinales, l’or, etc., ont été actives du VIIᵉ siècle au début du XXᵉ siècle, avec un apogée entre le Xᵉ et le XVIIᵉ siècle. Le commerce du musc était si lucratif que certaines sources mentionnent que le musc du Sichuan figurait parmi les tributs ou marchandises de luxe envoyés à la cour impériale et exportés vers le Moyen-Orient et l’Europe via les routes de la soie. Les marchands arabes et persans l’appréciaient énormément car il était couramment utilisé en médecine persane.
Une autre espèce animale présente dans les forêts des Siguniang et utilisée en médecine traditionnelle est l’ours noir d’Asie (ou ours à collier). Lui aussi est très discret et rarement observé. C'est sa bile qui intéresse la pharmacopée pour ses effets anti-inflammatoires, antipyrétiques, et détoxifiant du foie. Elle est aussi utilisée dans le traitement de certaines maladies des yeux, et pour traiter les convulsions. À l'instar du porte-musc, il figure sur la liste des espèces protégées en Chine et est classé comme vulnérable par l’UICN.
Le braconnage de l'ours noir était encore d'actualité en 1990, l'année où j'ai visité le parc de Jiuzhaigou. Nous logions dans une ferme tibétaine dont quelques chambres avaient été aménagées pour recevoir des hôtes de passage, une sorte d'écotourisme spontané avant l'heure. Nos chambres se trouvaient immédiatement sous le toit ; une odeur prégnante nous indiquant le grenier nous a mené jusqu'à la peau d'un ours noir qui séchait juste au-dessus de nos têtes.
Le parc national de Jiuzhaigou était déjà une réserve naturelle depuis 1978, et l’ours noir a été classé animal sauvage protégé de deuxième catégorie en 1989. Mais l’application des lois y était moins stricte qu’aujourd’hui, le tourisme de masse n’avait pas encore envahi le parc. Actuellement, le braconnage de l'ours noir reste encore une menace résiduelle pour l’espèce même s'il est sévèrement puni par la loi chinoise. Les braconniers risquent des peines d’emprisonnement de 5 à 10 ans et des amendes importantes.
Des gisements de cinabre, ingrédient de l'élixir d'immortalité
Un exemple de minéral présent dans les montagnes du massif des Siguniang, est le cinabre, ou zhūshā en chinois. Le cinabre est un sulfure de mercure de couleur rouge vif. En médecine traditionnelle chinoise, il est utilisé depuis l’Antiquité, principalement pour ses propriétés sédatives et calmantes, détoxifiantes et antiseptiques (en application externe pour certaines affections cutanées), et il entre dans la composition de certaines formules traditionnelles, souvent à doses infimes et sous surveillance stricte car, contenant du mercure, il est extrêmement toxique.
Dans le taoïsme ancien, l'alchimie externe (ou wài dān) visait à fabriquer des « pilules d'immortalité » à partir de substances minérales, dont le cinabre, l'or, le plomb, l'arsenic, etc. Le cinabre, de couleur rouge vif, était associé au principe vital yang et à la transformation du corps en un état impérissable. Malheureusement, ces « élixirs d'immortalité » étaient hautement toxiques. Au IVe siècle, le maître taoïste Gehong, dans son ouvrage « Baopuzi » (ou « Embrasser la simplicité ») met en garde contre les dangers des drogues minérales, tout en recommandant leur usage à doses infimes.
De nombreux alchimistes taoïstes seraient toutefois morts après avoir testé leurs propres élixirs à base de cinabre. Plusieurs empereurs chinois, fervents adeptes du taoïsme et consommateurs d'élixirs, sont également morts d'intoxication au cinabre. Ces décès ont contribué au déclin de l'alchimie externe au profit de l'alchimie interne (ou nèi dān), qui privilégie la méditation et la circulation du souffle plutôt que l'absorption d'élixirs toxiques. Me revoilà plongée dans les pratiques taoïstes. Je vous reviens après une séance de Qigong !



























