La Chine : un jockey communiste sur un cheval capitaliste ?

par Ng Sauw Tjhoi , le 1 septembre 2026

« Nous laissons le cheval courir, mais nous ne le laissons pas nous échapper », affirme le PCC : un mélange “spécial chinois” de pilotage par l’État, de marché et de contrôle politique.

 

Sur la Chine, on plaque souvent des étiquettes simplistes. Pour les uns, c’est un pays communiste, car le Parti communiste maintient fermement le pouvoir, planifie les grandes lignes de l’économie et contrôle les secteurs stratégiques. Pour d’autres, la Chine est capitaliste, car il y a des milliardaires, les entreprises privées réalisent d’énormes bénéfices et des centaines de millions de personnes travaillent dans des entreprises qui ne sont pas directement gérées par l’État.

Celui qui souhaite vraiment comprendre la Chine n’ira cependant pas loin avec cette simple opposition. La Chine n’est plus une économie planifiée classique, mais pas non plus un marché libre tel qu’en Occident, on aime à l’idéaliser. Le pays se définit comme une économie socialiste de marché, une formulation qu’on n’a pas choisi au hasard. C’est précisément dans cette tension entre socialisme et marché, entre parti et entrepreneur, entre planification et concurrence, que le modèle chinois a pris forme.

Une métaphore très pertinente dit : La Chine, c’est comme un jockey communiste sur un cheval capitaliste.

C’est le jockey qui détermine la direction, le rythme et la destination finale. Il tient les rênes, corrige le cheval lorsqu’il devient trop fougueux, ralentit lorsque le risque devient trop grand et accélère lorsque le terrain est favorable. C’est là le rôle que remplissent l’État chinois et le Parti communiste. Ils définissent l’orientation stratégique du pays par des plans quinquennaux, des priorités industrielles, de la régulation, des banques d’État, de grands projets d’infrastructure et le contrôle politique des secteurs clés.

Le cheval, en revanche, fournit la force, la vitesse et l’énergie économique. Ça, c’est le marché. Ce sont les entrepreneurs, les usines, les entreprises d’exportation, les entreprises technologiques, les millions de magasins, de restaurants, de plateformes en ligne, de prestataires de services et d’initiatives privées qui, depuis les réformes de Deng Xiaoping, ont fait de la Chine la deuxième économie mondiale.

L’État chinois contrôle les secteurs vitaux de l’économie : banques, énergie, chemins de fer, ports, télécommunication, grandes infrastructures, industrie de la défense et technologies stratégiques. Dans ces secteurs, Pékin ne laisse jamais le marché agir en toute liberté, car il les considère comme la colonne vertébrale de la puissance nationale et de la sécurité économique.

Mais dans d’autres domaines, le secteur privé s’est vu accorder une grande marge de manœuvre. Les biens de consommation, le commerce en ligne, les smartphones, les véhicules électriques, les applications, les loisirs, la restauration, le tourisme, la mode et les services digitaux ont été en grande partie stimulés par l’esprit d’entreprise et la concurrence. Des entreprises telles qu’Alibaba, Tencent, BYD, Huawei et Xiaomi n’ont pu se développer que parce que la Chine a laissé le marché jouer son rôle de moteur d’innovation et d’efficacité.

Pourtant, ce marché n’a jamais été totalement libre. Lorsque le parti estime qu’un secteur devient trop puissant, trop spéculatif, qu’il cause trop de dégâts sociaux ou qu’il s’écarte trop des priorités nationales, il intervient. Cela s’est produit dans l’immobilier, les plateformes technologiques, le soutien scolaire privé, les jeux en ligne, la fintech et le livestreaming. Le message est chaque fois le même : le marché peut fonctionner librement, mais il ne peut pas déterminer la direction que prend le pays.

En cela, la Chine diffère fondamentalement du modèle néolibéral occidental. En Occident, on a souvent présenté le marché comme un ordre quasi naturel qui, de lui-même, rend la société plus efficace. En Chine, le marché est plutôt considéré comme un instrument. Il est utile tant qu’il sert le développement, l’emploi, l’innovation et la puissance nationale. Mais dès qu’il engendre de l’instabilité sociale, des inégalités, des risques financiers ou un pouvoir politique en dehors du parti, il est remis à sa place.

C’est pourquoi l’image du jockey et du cheval est si forte. Sans cheval, le jockey ne va nulle part. Sans le marché, la Chine n’aurait jamais connu l’essor économique qu’elle connaît depuis les années 80. Mais, selon Pékin, sans jockey, le cheval pourrait partir dans tous les sens : vers le chaos financier, l’oligarchie, la dépendance vis-à-vis de l’étranger ou la désorganisation sociale.

Le système chinois n’est donc ni purement communiste, ni purement capitaliste. Il s’agit d’un modèle hybride dans lequel l’État définit l’orientation stratégique et où le marché sert de moteur. Le parti affirme : « Nous laissons le cheval courir, mais nous ne le laissons pas nous échapper. »

Ce qui explique également pourquoi la Chine s’appuie autant sur les plans quinquennaux. Dans de nombreux pays occidentaux, le terme « planification » semble désuet, comme si la croissance économique était d’autant plus forte que l’État intervient le moins. En Chine, la planification n’est pas un vestige du passé, mais un outil qui permet de définir des orientations à long terme : chemins de fer, ports, énergie, technologie de pointe, semi-conducteurs, véhicules électriques, intelligence artificielle, transition écologique, lutte contre la pauvreté et développement régional.

Ces plans ne sont pas des schémas dans lesquels chaque détail est défini d’en haut. Ils servent plutôt de repères. L’État définit les priorités, les autorités locales les mettent en œuvre, les banques d’État assurent le financement, les entreprises se font concurrence dans le cadre d’orientation fixée et les expériences couronnées de succès sont étendues à plus grande échelle. Ce modèle explique pourquoi la Chine procède souvent à des essais dans des régions, des villes ou des zones économiques spéciales, pour ensuite appliquer au niveau national ce qui marche.

Shenzhen en est l’exemple type. Autrefois un village de pêcheurs, puis une zone économique spéciale, c’est aujourd’hui une métropole de la technologie, de l’industrie et de l’innovation. Ça ne s’est pas fait par hasard, mais ce n’était pas non plus spontanéité pure du marché. C’est la planification d’État qui a permis à l’énergie capitaliste de s’épanouir.

Le même constat s’applique aux véhicules électriques, aux panneaux solaires, aux batteries et aux trains à grande vitesse. Le marché a joué un énorme rôle, mais c’est l’État qui a défini la direction à suivre, construit les infrastructures, accordé des crédits, soutenu des secteurs stratégiques et veillé à ce que la Chine ne reste pas dépendante des technologies étrangères.

Les détracteurs appellent ça du capitalisme d’État. Les partisans parlent de « socialisme aux caractéristiques chinoises ». Peut-être que ces deux caractérisation sont vraies et incomplètes à la fois. La Chine utilise des moyens capitalistes, mais sous une direction politique communiste. Elle permet aux entrepreneurs de devenir riches, mais pas de devenir plus puissants que le parti. Elle recourt à la concurrence, mais dans des limites stratégiques. Elle encourage la consommation, mais continue de mettre l’accent sur le développement national et la stabilité collective.

Pour ceux qui raisonnent selon les oppositions occidentales, ce modèle est difficile à comprendre. En Europe et aux États-Unis, on pose souvent la question suivante : la Chine est-elle aujourd’hui socialiste ou capitaliste ? Cette question part du principe qu’un pays doit s’inscrire dans une seule catégorie. La Chine adopte une approche différente. Elle tire du capitalisme les éléments qui favorisent la croissance économique et conserve du socialisme ce qui permet un contrôle politique et une orientation stratégique. Le secteur privé n’est pas là un élément secondaire. Il assure l’emploi, l’innovation, la compétitivité à l’exportation et le dynamisme. On dit souvent que le secteur privé en Chine représente la majeure partie de l’emploi urbain, une grande part de l’innovation et une part considérable de la croissance économique. Cependant, ce secteur privé évolue dans un cadre défini par le parti. Quiconque accepte ce cadre peut croître. Quiconque le remet en question se heurte à des limites. C’est pourquoi la Chine peut à la fois compter des milliardaires et rester communiste. Non pas parce que cela semble logique selon les manuels idéologiques classiques, mais parce que le parti autorise la richesse tant qu’elle reste fonctionnelle pour le développement national et tant que ne surgit pas un pouvoir politique hors contrôle du parti.

Jack Ma et Alibaba étaient autrefois considérés comme des symboles de l’esprit d’entreprise chinois. Néanmoins, lorsque la puissance d’Ant Group dans le domaine des technologies financières a semblé devenir trop importante et trop risquée, Pékin est intervenu. Ce n’était pas un simple incident, c’était un message : les entrepreneurs ont le droit de réussir, mais ce ne sont pas eux qui fixent les règles du jeu dans le pays.

Il en va de même pour l’immobilier. Pendant des années, l’immobilier a été un moteur de croissance, de revenus locaux et de patrimoine familial. Mais quand ce secteur est devenu une source d’endettement, de spéculation et d’insécurité sociale, l’État a tenté d’y mettre un frein. Bien que les conséquences ont été douloureuses, cette logique s’inscrivait dans un modèle plus large : le marché ne doit pas devenir une force susceptible de menacer l’ensemble du système.

 

Le jockey communiste ne veut donc pas d’un cheval mort. Il veut un cheval puissant, assez rapide pour remporter la course, mais suffisamment obéissant pour ne pas choisir lui-même la direction à suivre.

Voilà à la fois la force et la fragilité du modèle chinois. La force, c’est que la Chine peut planifier à long terme, construire des infrastructures, développer des industries stratégiques et mobiliser de l’énergie économique autour d’objectifs nationaux. La fragilité, c’est qu’un contrôle excessif peut aussi freiner la créativité, susciter des incertitudes chez les entrepreneurs et inciter les autorités locales à l’excès de zèle ou à la crainte de commettre des erreurs.

La grande question pour la Chine n’est donc pas de savoir si le cheval doit courir. Une chose est claire : sans marché, pas de prospérité moderne. La question est de trouver un juste équilibre entre la liberté dont le cheval a besoin pour rester performant et le contrôle que le jockey doit exercer pour d’éviter que le pays ne s’écarte de sa trajectoire. Pour l’instant, la Chine continue d’opter pour cette combinaison particulière. Pas de marché libre selon le modèle occidental. Pas d’économie planifiée classique sur le modèle soviétique. Mais un système où le parti dirige, l’État planifie, les banques financent, les autorités locales mettent en œuvre, les entreprises se font concurrence et le marché fournit l’énergie.

La métaphore du « jockey communiste sur un cheval capitaliste » n’est donc pas sans fondement. Tant que ce cheval continue à courir, tant que le jockey tient fermement les rênes, et tant que la destination s’appelle « rajeunissement national », ce modèle de société ne disparaîtra pas facilement. Ce n’est pas un système qui s’inscrit parfaitement dans les anciens schémas de la gauche et de la droite, du communisme et du capitalisme, de l’État et du marché. C’est la tentative particulière à la Chine d’utiliser le développement du capitalisme sans perdre le pouvoir sur celui-ci et de mettre les richesses au service de tous.

 

 

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