Des artisans à l’œuvre à l'imprimerie de Dergé
par Elisabeth Martens, le 28 août 2026
Avant de quitter la petite ville frontalière de Dege (ou Dergé, en tibétain), une dernière visite au Sichuan tibétain s'impose : celle de son imprimerie traditionnelle, la « Dergé Parkhang ». Cet établissement est étroitement lié au monastère de Dergé Gönchen (également appelé Lhundrub Teng), rattaché à l'école Sakya.

L'imprimerie occupe un bâtiment traditionnel de quatre étages. Le rez-de-chaussée est réservé à un temple, tandis que les étages supérieurs abritent les ateliers d’impression, les salles où sont entreposés les blocs xylographiques et les espaces de séchage des feuilles imprimées. L’organisation y est fonctionnelle : le sacré au sol, le travail et les réserves dans les étages. Cette disposition est typique des grandes imprimeries monastiques, où le sacré et l’artisanat cohabitent au sein d'un même édifice.
Il y a un monde fou là-dedans ! Les fidèles tibétains et les touristes chinois se pressent dans les allées étroites reliant les différentes salles. Sur les échelles de bois donnant accès aux étages, il faut rigoureusement respecter le sens de circulation — montée par la droite, descente par la gauche — sous peine de se faire houspiller par des grand-mères outrées. Nous n'avons pas le temps de nous arrêter pour admirer le travail minutieux des nombreux artisans, indifférents à la bousculade environnante. Pour les bouddhistes tibétains, ce lieu n’est pas seulement un site patrimonial, c’est avant tout un espace sacré. On y vient en pèlerinage pour accomplir des circumambulations autour du bâtiment, prier, déposer des offrandes, recevoir des bénédictions ou assister — voire participer — à l’impression des textes sacrés, considérée comme un acte méritoire.

L'imprimerie de Dergé est l’une des plus importantes imprimeries traditionnelles du monde tibétain. Elle a été fondée en 1729 par le roi Tenpa Tsering, alors souverain influent du royaume de Dergé. Sous son règne, le territoire a connu une période de prospérité, d’expansion et de rayonnement culturel. Tout en soutenant particulièrement l’école Sakya, le roi a favorisé la préservation et la diffusion des savoirs issus de toutes les traditions. Depuis lors, l'imprimerie conserve une collection exceptionnelle de textes bouddhiques et culturels.
La collection de textes de l'imprimerie de Dergé
Cette collection rassemble principalement les deux grands corpus sacrés du bouddhisme tibétain, le Kangyur et le Tengyur, ainsi que de nombreux autres manuscrits religieux ou littéraires.
L’édition de Dergé du Kangyur, réalisée au XVIIIe siècle, compte parmi les versions les plus réputées et les plus utilisées au Tibet. Le bouddhisme tibétain considère que le Kangyur consigne la parole du Bouddha historique en 103 volumes, réunissant les sutras, le Vinaya et les tantras. La critique historique les envisage toutefois comme le fruit de productions progressives. Pour les sutras — l'enseignement du Bouddha destiné à tous —, les bouddhologues s'accordent à dire qu'ils résultent d’une transmission orale puis écrite dont la mise en forme définitive s'est étalée sur plusieurs siècles (les plus anciens manuscrits datant du Ier siècle avant notre ère). Le Vinaya, code disciplinaire destiné aux moines et aux nonnes, a été compilé progressivement après la mort du Bouddha, notamment lors des deux premiers grands conciles (entre les Ve et IVe siècles av. J.-C.). Quant aux tantras, manuels de pratiques ésotériques réservés aux initiés, ils sont apparus plus d'un millénaire après la mort du Bouddha historique : leur rédaction et leur compilation s’étendent du VIIe au XIIe siècle de notre ère, reflétant l'expansion du bouddhisme au Tibet sous l'influence des pratiques tantriques indiennes.
Le Tengyur, pour sa part, regroupe les commentaires et les traités rédigés par de grands maîtres bouddhistes — principalement indiens, mais aussi tibétains — afin d'expliquer et de développer les enseignements du Kangyur. L’édition de Dergé du Tengyur comprend environ 213 volumes. Outre les commentaires sur les sutras et les tantras, elle réunit des textes de philosophie, de logique, de médecine, de grammaire, d’astrologie ou de poésie. Elle rassemble notamment les œuvres de célèbres maîtres indiens tels que Nagarjuna, Asanga, Vasubandhu ou Candrakīrti, aux côtés d'écrits d'érudits tibétains.
L’imprimerie conserve également des textes majeurs issus des quatre grandes écoles du bouddhisme tibétain : Sakyapa (particulièrement bien représentée puisque le monastère de Dergé est de tradition Sakya), Nyingmapa, Kagyupa et Gelugpa. S'y trouvent aussi de grands traités médicaux comme les Quatre Tantras médicaux (Gyüshi), ainsi que des ouvrages consacrés à l’histoire du Tibet, des biographies de maîtres, des traités de grammaire, de poésie, d’astrologie et de calcul calendaire.
Trois étapes artisanales, trois corps de métier
Les textes conservés à l'imprimerie sont gravés dans des blocs de bois servant de matrices d'impression, avant d'être encrés et imprimés sur des feuilles volantes. Ce processus traditionnel repose sur trois étapes correspondant à trois corps de métier complémentaires : le graveur, l'encreur et l'imprimeur.
Le graveur façonne le texte ou l'image en creux sur une planche de bois préalablement préparée, nettoyée, polie et enduite d’un léger vernis. Le bouleau blanc, abondant dans la région, est le bois privilégié pour sa dureté et la finesse de son grain, garanties d'une gravure précise et durable.

Ces blocs d’impression, appelés « planches xylographiques » ou « bois gravés », sont des planchettes rectangulaires qui mesurent entre 60 et 70 cm de long sur 15 à 25 cm de large, avec une épaisseur de 2 à 3 cm. Ils sont précieusement empilés à plat dans les salles de l’établissement. Chaque bloc comporte du texte, des dessins, des diagrammes ou des représentations sacrées (divinités, mandalas, etc.). Comme ils sont destinés à une impression ultérieure, tous les motifs sont gravés en miroir (à l'envers), ce qui rend le travail du graveur particulièrement complexe. C’est l’étape la plus longue et la plus spécialisée de toute la chaîne de fabrication.
Ensuite, l’encreur applique l’encre de manière uniforme sur la planche gravée à l’aide d’un tampon ou d’un rouleau. Il s'agit le plus souvent d'une encre noire fabriquée à base de suie et de colle animale. Pour certains textes d'une importance particulière, on recourt à une encre de cinabre rouge. L’encre d’or est quant à elle réservée aux manuscrits les plus précieux ou aux couvertures d’ouvrages exceptionnels ; elle s'utilise sur un papier teinté en bleu foncé ou en noir, ce qui fait ressortir tout son éclat.
La troisième étape revient à l’imprimeur. Il pose la feuille de papier sur la planche encrée, puis frotte la surface avec un tampon ou une palette pour transférer l’encre. Il retire ensuite délicatement la feuille imprimée et la met à sécher.

L'impression xylographique s'effectue sur ces feuilles de papier particulièrement résistantes. Une fois imprimées, elles sont simplement empilées dans l’ordre de lecture. Le dessus et le dessous du paquet sont protégés par deux planchettes en bois qui maintiennent l'ensemble bien à plat. Le tout est serré par une lanière de cuir, une cordelette ou un ruban de tissu. Chaque ouvrage est enfin enveloppé dans un carré de tissu, parfois en soie, qui protège l’ensemble.
La fabrication du papier
Le processus complet d'impression fait également appel à d'autres savoir-faire ancestraux, à commencer par la fabrication du papier. La méthode artisanale suit plusieurs étapes connues en Chine depuis le IIe siècle avant notre ère et largement diffusées à partir du IIe siècle apr. J.-C. : récolte et trempage des écorces, cuisson avec de la cendre ou de la chaux, rinçage et pilage pour obtenir une pâte, étalement de cette pâte sur des cadres en bois, séchage à l’air libre, puis lissage éventuel.
Le papier utilisé à Dergé est fabriqué selon ces procédés traditionnels dans des villages voisins avant d'être livré à l’imprimerie. Sa solidité, sa longévité et sa résistance remarquable aux insectes — qualités indispensables à la conservation des textes — tiennent aux fibres végétales employées : l'écorce de daphné, combinée à des fibres de mûrier ou d’ortie.
L'écorce et les baies du daphné contiennent toutefois des composés toxiques et irritants. Lors du travail de préparation, la manipulation des écorces peut provoquer des irritations de la peau, des yeux ou des voies respiratoires. Les artisans travaillent donc avec précaution, parfois en se protégeant les mains ou en soumettant les fibres à un long trempage et à une cuisson préalable qui en réduisent la toxicité. Une fois le papier fabriqué, séché et traité, il ne présente plus aucun danger lors de la manipulation ou de la lecture.
Une imprimerie et une collection d'exception
L'imprimerie de Dergé est célèbre pour son fonds impressionnant de 300 000 blocs d’impression en bois : il s'agit de la plus grande collection xylographique au monde, représentant un pan considérable du patrimoine littéraire tibétain.
Considérée comme l’une des plus complètes et des plus précieuses du Tibet sur les plans religieux et culturel, la collection d'ouvrages de Dergé conserve également de rares témoins d’impressions à l’encre d’or, qui viennent enrichir encore ce patrimoine d'une valeur inestimable.




























