Le lâcher de poissons dans le lac Kasa
par Elisabeth Martens, le 19 août 2026
À une heure de route de la ville de Luhuo, nous arrivons sur un plateau surplombant le lac Kasa, un des lacs sacrés des régions tibétaines dont de nombreux sont entourés de légendes. Celui-ci n'échappe pas au réalisme magique de l'imaginaire tibétain.

On raconte qu'il y a très longtemps, à l'emplacement du lac Kasa se trouvait une vallée aride, sans la moindre source d'eau. Les habitants devaient parcourir de longues distances pour aller chercher de l'eau, et leurs souffrances étaient aggravées par des années de sécheresse qui décimaient les récoltes et emportaient les enfants.Un vieil homme du village, voyant son peuple plongé dans une telle détresse, se mit à prier et à implorer les dieux avec une ferveur sans faille. Il pria et se prosterna pendant 108 jours d'affilée, sans interruption. 108 est un chiffre sacré : 1 représente la vérité ultime, l'unité fondamentale de toute chose, 0 représente le vide de toute chose ou la nature illusoire des phénomènes, et 8 est l'infini, le chemin sans fin qui mène à l'éveil. Ainsi, le 108 peut se lire comme : « L'unité qui traverse le vide et s'étend dans l'infini », une formule qui résume le chemin spirituel vers l'illumination.
Après ces 108 jours, le vieillard fit un rêve étrange. Un cavalier vêtu de blanc lui apparut et lui ordonna de ne pas oublier de libérer une grenouille qui se trouvait dans la vallée. Le lendemain, le vieil homme se rendit sur place, mais ne trouva aucun reptile dans la terre desséchée. Au moment où il allait repartir, déçu, il remarqua un rocher massif dont la forme rappelait étrangement celle d'une grenouille. Poussé par son rêve, il s'approcha et le poussa. À sa grande surprise, le bloc de pierre se déplaça, roula et laissa jaillir une eau claire et limpide. L'eau ne cessa de monter, année après année, donnant naissance au lac sacré que l'on connaît aujourd'hui, le lac Kasa.
Depuis cette nuit miraculeuse, les récoltes sont devenues abondantes et le bétail prospère. Pour les habitants de la région, le lac Kasa est devenu une « mère nourricière », une source de vie qui les a sauvés et continue de les nourrir. Le surnom du lac Kasa est le « lac-mère ». Ils l'entourent de leur respect et de leur dévotion.
Il est de coutume de le contourner lors de cérémonies importantes, comme les semailles ou les moissons. Lorsqu'un nouveau-né atteint l'âge d'un mois, ses parents l'emmènent en pèlerinage autour du lac pour invoquer les bénédictions des dieux. Cette pratique se fait dans le sens des kora (ou circumambulation autour des monastères et des lieux sacrés), en tournant dans le sens des aiguilles d'une montre
Aujourd'hui encore, le lac Kasa est réputé pour un phénomène étonnant appelé « l'appel aux poissons ». Lorsqu'on se penche au-dessus de l'eau et qu'on appelle doucement, des bancs de poissons (des carpes de haute altitude, pour la plupart) s'approchent docilement des rives, comme s'ils répondaient à un signal. Il faut dire que la tradition de lâcher des poissons dans les cas sacrés est un acte vertueux dans le bouddhisme tibétain et les habitants de la région ne se privent pas d'en lâcher en quantité dans le lac Kasa et de les nourrir tout autant.
Cette pratique a rendu la population de poissons du lac très dense. De nombreux témoignages décrivent des poissons de grande taille, nourris régulièrement par les villageois avec de la farine d'orge ou du pain. Ils déposent parfois des sacs entiers de céréales pour les nourrir. Cependant, cette tradition ancestrale rencontre aujourd'hui des enjeux écologiques, des espèces exotiques viennent menacer l'équilibre fragile de l'écosystème lacustre. Cela a incité les autorités locales à interdire le lâcher d'espèces étrangères.
Les Tibétains ne pêchent pas les poissons, et ne les consomment pas : ils considèrent les poissons comme des êtres sacrés, des « petits immortels en chemin vers l'illumination ». Le poisson fait partie des Huit symboles de bon augure du bouddhisme tibétain.
Ces Huit symboles sont : un couple de Poissons d'or symbolisant la liberté, la fertilité et la capacité de traverser l'océan des souffrances (le samsara) sans s'y noyer ; un Précieux parasol qui protège de la souffrance, des émotions négatives et des obstacles ; un Vase aux trésors rempli de richesse spirituelle et matérielle, un lotus qui promet l'éveil aux cœurs et aux esprits purs, une Conque blanche qui éveille les êtres de l'ignorance et diffuse les enseignements du Bouddha, et le Noeud sans fin, symbole de l'interdépendance de toutes choses, et du caractère éternel du temps.



























