Danses du soir à Dege

par Elisabeth Martens, le 27 août 2026

Une longue, très longue descente depuis le lac sacré du Dragon de Jade (YuLong LaCuo) nous emporte jusqu'à la petite ville de Dege. Elle semble toute étriquée dans une vallée profonde. La rue principale s'étire le long de la Sequ, un affluent tumultueux de la Jinsha (le cours supérieur du Yangzi) qui, elle, forme la frontière entre le Sichuan et la Région autonome du Tibet. Le vrombissement de l'eau ne parvient pas recouvrir le bruit des klaxons coincés dans l'embouteillage du début de soirée.

 

 

Dege, le long de la rivière Sequ (2026)
Dege, le long de la rivière Sequ (2026)

À l'hôtel, nous sommes accueillis par quatre charmantes hôtesses assises en rang derrière le comptoir. Elles récitent les mantras du soir en suivant le texte sur leur GSM. Une seule parle un peu le chinois, histoire de demander les passeports et d'honorer les formalités. Après un court repos et une soupe aux nouilles garnie de quelques lamelles de yack, Steven nous réserve une surprise. Il nous amène sur la grand-place de Dege aménagée sous un auvent le long de la rivière. Sur le vaste espace libre, quelques enfants s'essayent déjà à des pas de danse sur fond de musique traditionnelle venant de deux puissantes enceintes placées au centre. Notre guide nous explique : dès que la nuit sera tombée, la place se remplira de danseurs, il suffit d'attendre un peu.

En effet, au fur et à mesure que s'installe la pénombre, la place s'anime. Nous regardons, fascinés : une cinquantaine de personnes, puis une centaine, et bientôt plus de deux cents personnes dansent en cercle. Au fur et à mesure qu'arrivent de nouveaux venus se forment des cercles concentriques. Femmes et hommes de tous âges, adolescents et enfants, tous connaissent les chants traditionnels et les pas correspondants. Beaucoup de danseurs portent leur tenue de tous les jours, et d'autres une tenue traditionnelle : le tablier rayé et coloré des femmes mariées (le bangdian) ou le cordon de laine rouge tressé dans les cheveux pour les hommes. Tous sont animés d'une même ferveur, une joie qui monte de l'intérieur et s'exprime sur leur visage. C'est magnifique !

début de soirée dansante à Dege (2026)

Nos deux ados ont une envie folle de les rejoindre, mais elles n'osent pas. Comme toujours depuis le début de ce voyage, nous sommes les seuls WaiGuoRen (étrangers) de l'assemblée. De plus, nous ignorons ces chorégraphies qui semblent relativement complexes, surtout lorsque les bras, les mains et même les doigts s'en mêlent.

Lors de mon voyage au Sichuan et au Yunnan en 2007, je m'étais déjà lancé dans ces cercles de danse, à Kangding, à Litang, puis à Daocheng. Chaque fois, les habitants avaient semblé ravis de mon audace, voire élogieux sur ma manière d'exécuter les mouvements... tout en pouffant de rire dans leur manche. Qu'à cela ne tienne, je me lance, histoire de décoincer les deux filles qui, elles aussi, finissent par rejoindre le cercle. C'est tellement gai !

 

Auparavant, ces rondes étaient pratiquées lors des fêtes traditionnelles, des mariages, des récoltes ou des rassemblements communautaires dans les régions tibétaines du Sichuan. On les nomme le « kor bro » ou « gor-bro » en tibétain, ce qui signifie simplement « danse en cercle ». Cela a été transcrit par « guozhuo » en chinois ou, plus couramment, « guozhuang ».

Dans la plupart des villes du Sichuan tibétain, ces danses ont lieu chaque soir, généralement après le repas, sur les places publiques, les esplanades aménagées ou même les parvis des monastères. Pour les moines, c'est une sortie avant le coucher. De fait, à Dege, un petit groupe de religieux était descendu du monastère pour assister au spectacle qui, en été, dure souvent plus de deux heures.

L’État surveille ! (danse du soir à Dege, 2026)
L’État surveille ! (danse du soir à Dege, 2026)

Je me souviens d'une remarque acerbe de notre guide tibétain lors de notre voyage vers l'ouest tibétain en 2019. Il prétendait que ces danses n'avaient plus rien de spontané ou d'authentique, car elles sont programmées par les autorités municipales. C'était, disait-il, une manière de contrôler les citadins sans qu'ils ressentent une contrainte : en leur offrant un loisir collectif sain et encadré, ces rendez-vous participent à l'animation des espaces publics tout en renforçant la présence de l’État dans la vie quotidienne.

J'ai interrogé Steven, notre guide chinois, sur cette analyse. « Tant qu'elles permettent aux habitants de se retrouver, de discuter et de maintenir un esprit communautaire dans un contexte de modernisation et d’urbanisation rapide, où est l'inconvénient ? » m'a-t-il répondu. « De plus, elles contribuent à transmettre la culture tibétaine aux jeunes générations. »

danses du soir à Dege (2026)