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Le « Tibet Film Festival » de Zurich navigue sous faux pavillon

par Jean-Pierre Page* et Albert Ettinger*, le 19 septembre 2026

Ci-dessous, une lettre ouverte adressée au Conseil administratif de la ville de Zurich pour protester contre un festival du "film tibétain" qui a lieu à Zurich. Ce festival montre surtout des court-métrages en provenance de la diaspora tibétaine nostalgique du "Tibet libre" d'avant 1950.

 

 

Photo de famille exposée au « Jebum Art Center » à Lhassa (2026)
Photo de famille exposée au « Jebum Art Center » à Lhassa (2026)

Si l’on en croit les organisateurs qui s'autocongratulent, le Tibet Film Festival est « le seul festival de cinéma consacré au cinéma tibétain contemporain ».

Si seulement c’était vrai. Les organisateurs du « Tibet Film Festival », qui se tient du 18 au 20 septembre à Zurich, n’ont nullement pour objectif de faire découvrir au public suisse la production cinématographique de la province autonome chinoise du Tibet (Xizang) qui s’est développée dans le cadre de sa vie culturelle florissante.

Il s’agit plutôt d’un événement politique dirigé contre la Chine et qui vise à diffuser le discours mensonger du mouvement occidental « Free Tibet ».

D’après les informations figurant dans le programme, les cinéastes « tibétains » dont on présente les œuvres vivent en Suisse, au Canada, en Inde, au Royaume-Uni, en France et aux États-Unis. Comme le laisse déjà deviner un titre comme Far from home, le nom d’un des films à l’affiche, ils ne s’intéressent pas à la vie des habitants du Tibet chinois, mais à « l’écho d’un Tibet libre » qui hante l’imaginaire de nombreux descendants d’exilés tibétains qui n’ont jamais mis les pieds sur le sol tibétain. Par conséquent, leurs histoires ne se situent pas dans le Tibet d’aujourd’hui, mais plutôt dans le « quartier de Parkdale à Toronto » ou dans un « restaurant du Queens, à New York ».

Seule exception : le film Daughter of the Light de Khashem Gyal. Ce cinéaste originaire d’une zone tibétaine de la province chinoise du Qinghai y dépeint la quête d’une adolescente à la recherche de son père. Au cœur de l’intrigue se trouve une jeune fille qui suit avec ténacité son propre chemin au sein d’une société en pleine mutation. Le cinéaste a déclaré à ce sujet : « J’espère que ce film dépassera les frontières culturelles et géographiques et apportera de l’espoir et des pistes de réflexion à tous ceux qui entretiennent une relation difficile avec leurs parents, ainsi qu’aux parents eux-mêmes ou à ceux qui souhaitent un jour le devenir. » 1) Son film n’est donc politique qu’au sens le plus large du terme.

Il en va tout autrement du festival qui s’en sert comme d’un paravent. Parmi les organisateurs de celui-ci figure la Tibetan Youth Association in Europe (TYAE), qui se vante d’offrir depuis plus de 50 ans « une plateforme aux jeunes Tibétains » pour « s’engager politiquement ». S’engager dans quel but ? Selon ses propres déclarations, la TYAE met tout en œuvre pour « améliorer la situation des droits de l’homme au Tibet et lutter pour un Tibet libre ». 2)

En vérité, la « situation des droits de l’homme » au Tibet s’est fondamentalement améliorée lorsque, en 1959, le gouvernement populaire chinois a aboli le servage, les corvées, la propriété foncière féodale et la dictature cléricale des grands lamas. Il a justement mis fin à ce Tibet prétendument « libre » qui « résonne encore dans la mémoire » des exilés.

Car dans ce « Tibet libre », la grande majorité de la population vivait dans la servitude, la misère et l’absence totale de droits.

Comme le souligne à juste titre Laurent Deshayes, seul auteur d’une Histoire du Tibet en langue française, un « système féodal fondé sur le servage, le service des nobles envers l’État et la corvée » a perduré au Tibet « sans grands changements jusqu’au milieu du XXe siècle ». 3)

Les visiteurs étrangers de l’époque décrivent un pays marqué par la malnutrition, une mortalité infantile élevée, une espérance de vie faible (environ 30 ans), l’analphabétisme, un manque d’hygiène inimaginable, des maladies sexuellement transmissibles largement répandues et des épidémies mortelles récurrentes. Ainsi, par exemple, l’abbé japonais Ekai Kawaguchi constatait au tournant des XIXe-XXe siècles que les paysans tibétains étaient « souvent à peine capables d’apaiser la faim qui, telle un loup, rôdait à leur porte ». De plus, le « pauvre paysan » était souvent tellement endetté auprès de son seigneur que « tout espoir de remboursement restait vain » et qu’il était contraint « d’offrir son fils ou sa fille, dès qu’ils avaient atteint un certain âge, au créancier comme domestiques ». Ces « enfants pitoyables » grandissaient « pratiquement comme des esclaves des nobles ». 4)

Un autre visiteur bouddhiste de cette époque évoque la « misère » et « la pauvreté générale du peuple », qui se nourrit « principalement de farine d’orge (tsampa) de mauvaise qualité » et ne mange « jamais de viande ». 5) De plus, selon Heinrich Harrer, le peuple tibétain vivait « dans une crainte constante des autorités locales » 6), et le régime monastique du Tibet de l’époque s’apparentait à une « dictature sévère ». 7)

Ce « Tibet libre » prit fin avec le retour du Tibet au sein de la Chine, et « la nouvelle ère s’est traduite, dès l’arrivée de l’armée populaire de libération dans les années 1950, par une modernisation spectaculaire des infrastructures du Tibet, pour ainsi dire inexistantes », une modernisation qui « très tôt, se veut sociale, avec la construction d’écoles et d’hôpitaux. » 8)

Aujourd’hui, la population tibétaine de Chine vit mieux, plus longtemps et plus librement que jamais auparavant. Depuis des décennies, le Tibet reçoit « de généreuses subventions du gouvernement central », qui sont supérieures à celles de toute autre province ou région autonome. 9) Grâce au « soutien de l’État chinois », le Tibet connaît « un essor économique remarquable », qui se traduit par « des taux de croissance à deux chiffres ». Sans ces subventions publiques au développement, « l’économie tibétaine retomberait à un niveau extrêmement bas ». 10)

Les activités du mouvement occidental « Free Tibet », piloté par Washington, ne servent donc en aucun cas les intérêts des Tibétains qui vivent en Chine et qui représentent 97 % de l’ensemble des Tibétains. Elles visent à attiser l’hostilité envers la Chine et à renforcer les préjugés qui existent au sein du public occidental. La ville de Zurich serait bien avisée de ne pas encourager ni soutenir de tels agissements, mais au contraire de s’en distancier.

 

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Sources :

  1. https://www.firstfilm.org.cn/en/movies-en/film-library-en/daughter-of-the-light/
  2. https://vtje.org/en/
  3. L. Deshayes, Histoire du Tibet, p. 38
  4. Ekai Kawaguchi, Three Years in Tibet, Madras, Bénarès, Londres, 1909, p. 429
  5. G. T. Tsybikov, Un pèlerin bouddhiste dans les sanctuaires du Tibet, Paris, 1992, p. 121
  6. H. Harrer, Sieben Jahre in Tibet, p. 106
  7. Idem, p. 104
  8. Françoise Robin, Clichés tibétains, p. 85
  9. June Teufel Dreyer, « Economic Development in Tibet Under the People’s Republic of China », dans Sautmann, Teufel Dreyer, Contemporary Tibet, p. 130
  10. F. Robin, Clichés tibétains, p. 65

 

*Jean-Pierre PAGE, ancien responsable des relations internationales de la CGT

*Albert ETTINGER (Dr. phil.), auteur de plusieurs livres sur la question tibétaine