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La désinformation sur le Tibet en a pris un coup le 5 février 2026

 Par André Lacroix, le 14 févier 2026

 Les pressions visant à déprogrammer à Bruxelles la projection du film Tibet, un autre regard de Jean-Michel Carré ont été vaines : le Centre cultuel Jacques Franck a tenu bon : le public est venu nombreux, le 5 février au soir, pour voir le film et assister au débat qui a suivi   et qui fera date.

 

 Le réalisateur Jean-Michel Carré, censuré par Arte
Le réalisateur Jean-Michel Carré, censuré par Arte

Des pressions sans doute animées par des ressentiments personnels

Les organisateurs de cette projection, à savoir les films d’Attac-Bruxelles, avaient prévu que ce film   censuré par Arte   soit présenté par moi. Mais ça n’a pas plu aux adeptes inconditionnels du dalaï-lama qui ont fait pression sur le Centre pour qu’il déprogramme la séance. Ces censeurs ont un nom : Vincent Metten, représentant à Bruxelles de l’ICT (International Campaign for Tibet) et Carlo Luyckx, Président de l’UBB (Union bouddhique belge).

Tous deux devaient être animés d’un sourd ressentiment à mon égard :

- Vincent Metten n’a sûrement pas apprécié que je dénonce les contre-vérités qu’il répand à la pelle dans la presse et que je le traite de « His Master’s Voice » de l’Oncle Sam (1) ;

- Carlo Luyckx n’a sûrement pas apprécié mes analyses démontrant son erreur fondamentale de demander la reconnaissance officielle du bouddhisme comme « philosophie non confessionnelle » (2).

C’est ainsi qu’avec une conception toute particulière de la sérénité et de l’impermanence bouddhistes, ils se sont insurgés contre la projection du film (l’avaient-ils seulement vu ?). Ils ont même failli obtenir gain de cause. Finalement un compromis a été trouvé : la projection aura bien lieu, mais pas dans le format prévu ; elle sera obligatoirement suivie d’un débat contradictoire   avec un modérateur extérieur, en l’occurrence Daniel Bonvoisin de l’association « Média Animation »   entre Jean-Michel Carré et une certaine Nicola Schneider, professeure à l’INALCO de Paris (exit ma participation – mais ce n’est pas grave).

Il est malgré tout paradoxal que dans ce même Centre culturel Jacques Franck aient été organisées récemment, sans le moindre problème, deux projections de films militants, l’une sur Cuba et l’autre sur la Palestine suivie d’un expo-vente solidaire « Focus Gaza » au profit de l’ASBL « The Wings of Healing » engagée en Palestine et se terminant par un appel militant « C’est ensemble que nous continuons à nous mobiliser pour le peuple palestinien ! »

Comment donc se fait-il qu’un simple documentaire sur le Tibet ait provoqué de tels remous, au point que la direction du Centre culturel ait dû céder aux pressions des représentants des mouvements « Free Tibet », rendant ainsi impossibles la vente et la dédicace d’ouvrages portant sur l’histoire du Tibet passée et présente ?

Cachez ce « Trésor de l’Ouest », que je ne saurais voir

Poser la question, c’est sans doute y répondre : bien que la diaspora des exilés tibétains ne représente qu’une toute petite minorité des 6 à 7 millions de Tibétains vivant sur le Haut Plateau et que ceux-ci voient leurs conditions d’existence s’améliorer de manière spectaculaire, spécialement en RAT (Région autonome du Tibet), c’est toujours les quelques dizaines de milliers d’exilés nostalgiques et leurs soutiens occidentaux qui donnent le ton en jouant sur la figure emblématique du dalaï-lama dont ils ont bien soin de masquer les zones d’ombre, si bien que la critique de l’ « Océan de Sagesse » est souvent ressentie comme à un blasphème, même chez des gens qu’on aurait pu croire immunisés contre une telle emprise (3).

À la limite, ils accepteraient qu’on dénonce les déviances sexuelles de certains bonzes en robe safran, mais pas question pour eux d’admettre que le dalaï-lama, icône du « monde libre », soit devenu un pion sur l’échiquier international (4).

C’est, en effet, cette dimension géopolitique, très présente dans le film de Jean-Michel Carré, qui a constitué tout l’enjeu du débat qui a suivi la projection.

Une experte à côté de la plaque

La première intervention venant du public a été celle d’une anthropologue française qui, ayant eu comme élève Nicola Schneider, a laissé entendre que cette dernière, se présentant comme anthropologue et tibétologue, n’était sans doute pas la plus indiquée pour participer au débat. Il faut savoir que les travaux de Nicola Schneider sont essentiellement consacrés à des sujets comme : « Couvents et nonnes dans le bouddhisme tibétain », « La chevelure féminine et la religion », « La vie quotidienne à Dolma Ling », « La religion chez les pasteurs du Kham », « Khandro Chöchen, une

ākinī en chair et en os », « Une séance de guérison chez une khandroma », etc, sujets certes ayant leur intérêt, mais qui donnent à penser que la géopolitique n’est pas sa tasse de thé, et que, de plus, elle n’aurait sans doute que rarement mis les pieds dans la RAT même, sur quoi portait essentiellement le reportage de Jean-Michel Carré.

Elle a bien tenté de noyer le poisson en relayant le mauvais procès intenté à Pékin de vouloir nier la réalité tibétaine en remplaçant le nom occidental « Tibet » par le nom chinois « Xizang » (5), alors précisément que cette dernière appellation serait la bienvenue pour nommer avec rigueur la Région autonome dans laquelle les Tibétains sont ultra-majoritaires (90% ou plus) et la distinguer des territoires limitrophes, un vaste patchwork dans lequel les Tibétains ne constituent que la minorité la plus importante (environ 40%), aux côtés de toutes sortes d’ethnies (Han, Hui, Qiang, Lisu, Naxi, Tu, Nu, Salar, Mandchous, Mongols).

Selon Mme Schneider, la RAT ne représenterait qu’ « environ un tiers des territoires où habitent des Tibétains » : ça voudrait dire, étant donné que la RAT s’étend sur 1,222 million de km2, que l’espace vital des Tibétains devrait encore compter quelque 2,4 millions de km2 supplémentaires pour arriver à un total de plus de 3,5 millions de km2, à savoir … un tiers de la Chine. C’est absurde, à moins qu’elle n’entende qualifier de territoires tibétains des territoires comme l’Arunachal Pradesh, le Bhoutan, le Nepal, le Ladakh et autres régions du monde, voire d’Amérique ou d’Europe, où on trouve effectivement quelques centaines de Tibétains.

Carte du … Sénat français ou le fantasme de Mme Schneider ?
Carte du … Sénat français ou le fantasme de Mme Schneider ?

Toujours, selon Mme Schneider, sur les 7 millions de Tibétains, il n’y en aurait que 2 millions sur le sol de la RAT. Or, d’après le dernier recensement, il y a en RAT 3,7 millions d’habitants. Et comme les Tibétains en représentent au moins les 90%, ils y sont quelque 3,2 millions.

3,2 millions moins 2 millions, ça fait 1,2 million qui manque à l’appel chez Mme Schneider ! S’agirait-il du fameux « 1.200.000 morts tibétains » qu’au hasard de la circulation du micro baladeur, une Tibétaine a dénoncé sur un ton indigné ? Faute d’un démenti cinglant, Mme Schneider en serait-elle encore à cautionner cette fake news monumentale ? A-t-elle seulement entendu parler des travaux de Patrick French (1966-2023), lequel, après avoir découvert que les chiffres avancés par Dharamsala étaient complétement faux, a démissionné de la présidence de Free Tibet Campaign (6) ?

N’ayant de toute évidence qu’une connaissance lacunaire de la réalité chiffrée de la RAT, Nicola Schneider s’est aussi aventurée sur d’autres terrains plus familiers pour elle, mais même là, elle a fait preuve d’une désolante indigence. Sauf à confondre lieux de culte bouddhiste et foyers d’agitation antichinoise, elle a notamment prétendu que c’est en dehors de la RAT que « la religion est beaucoup plus dynamique ». Mais de quand date sa dernière visite en RAT ? Elle y aurait constaté, comme n’importe quel touriste, en 2026, l’abondance et la richesse des monastères, l’omniprésence des 60.000 moines et la vitalité des pratiques religieuses.

Elle a aussi répercuté sans vergogne les accusations sans fondement selon lesquelles les enfants, dès leur plus jeune âge, seraient retirés de leur famille pour aller dans des internats où ils seraient déculturés au point de perdre l’usage de leur langue maternelle. Jean-Michel Carré a eu beau jeu de lui rétorquer que, vu la dispersion de l’habitat dans des villages éloignés, la seule manière de mettre en œuvre l’enseignement obligatoire pour tous les enfants, c’est de les regrouper dans des internats dont ils peuvent sortir, soit le week-end, soit pendant les congés scolaires.

Mme Schneider a aussi resservi la tarte à la crème du « génocide linguistique », alors même que, dans ces internats, le programme impose, parmi d’autres matières, l’apprentissage du tibétain écrit. Aurait-elle la nostalgie du « bon vieux temps » du Tibet féodal et théocratique, quand l’analphabétisme avoisinait les 95% ?

Classe dans une école primaire de Nyinchi en RAT (photo : Elena Ettinger, juin 2019)
Classe dans une école primaire de Nyinchi en RAT (photo : Elena Ettinger, juin 2019)

Encore plus ridicule : elle reproche aux autorités d’afficher les caractères chinois en plus grande taille que les caractères typographiques tibétains. Elle oublie que le tibétain, étant une langue alphabétique, a besoin, pour désigner une même réalité, de beaucoup plus de morphèmes que le mandarin qui peut parfois se contenter de trois ou quatre pictogrammes. Conséquence : sur une enseigne partagée équitablement, le chinois apparaît en plus grand que le tibétain…

 

Un débat éclairant destiné à se poursuivre

Sans doute gêné par la tournure que prenait le débat au cours duquel Mme Schneider était en train de perdre pied, Vincent Metten, représentant de l’ICT à Bruxelles, s’est alors fendu d’une déclaration sur un ton posé, récitant quelques articles du catéchisme « dalaïste » : la répression, le manque de liberté, la politique de Xi Jinping entendant assimiler tout ce qui n’est pas Han, comme les Tibétains et les Ouïghours, et autres griefs qui auraient été ignorés par le documentaire.

Avant même que Jean-Michel Carré ait la possibilité de répondre, un Algérien, présent dans la salle, a alors dénoncé, sous les applaudissements, le rôle destructeur de l’Occident qui s’ingénie à empêcher les pays du Sud de se rendre maîtres de leur destin.

 

Profitant de ce recentrage bienvenu du débat sur les enjeux géopolitiques, Jean-Michel Carré a rappelé que les ONG si promptes à critiquer la Chine étaient largement financées par des fonds privés et publics basés à Washington. Bien sûr, fera-t-il remarquer, en une heure et demie on ne peut pas rendre compte, comme dans la version de quatre heures de son film, de toutes les dimensions du problème. On est obligé de condenser, voire de supprimer des pans entiers. J’ai ainsi pu remarquer que ne sont même pas repris dans Tibet, un autre regard les crimes sexuels commis par des lamas et couverts par le « Maître de la Compassion », ni la collusion entre les « explorateurs »» nazis au Tibet et les dignitaires tibétains ayant choisi le camp de l’Axe.

Il n’empêche que, tel quel, le documentaire aura permis au public de porter sur le Tibet un autre regard que celui auquel on est habitué. Pour de nombreux spectateurs, ça a été une découverte d’apprendre, archives précieuses à l’appui, que le jeune dalaï-lama avait été reçu avec tous les honneurs par Mao Zedong et Zhou Enlai et même désigné en septembre 1954 comme vice-président du Comité permanent de l'Assemblée nationale populaire, que, dès 1956, la CIA avait largement soutenu les mouvements séparatistes armés, qu’elle avait aussi organisé en 1959 la fuite du dalaï-lama en Inde. Aveu spécialement intéressant : le dalaï-lama reconnaît avoir été roulé dans la farine par les États-Unis, ce qui ne l’empêchera pas de se mettre à son service, et même de plaider un jour pour la libération de Pinochet, comme Mme Thatcher et Jean-Paul II.

Bien sûr, concédera Jean-Michel Carré, tout n’est pas parfait en République populaire de Chine : il faut lui donner le temps, elle n’a que 70 ans ; la, Révolution française d’il y a plus de deux siècles n’a pas encore non plus réalisé tout son programme. Mais en Chine, nous apprend-il, les manuels scolaires mentionnent la Commune de Paris, alors qu’en France on n’en parle plus guère…

En fin de séance, Jean-Michel Carré annonce que son film ainsi que la version de quatre heures seront bientôt en accès libre sur le net.

 Notes et sources : 

(1) https://tibetdoc.org/index.php/politique/geopolitique/559-le-directeur-des-affaires-europeennes-de-l-international-campaign-for-tibet-un-porte-parole-du-congres-americainporte-parole-du-congres-americain

(2) Voir ma brochure : Le bouddhisme : Une philosophie non confessionnelle ? Nouvelle blague belge ! , éd. Vérone, 2023. Voir aussi

https://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/788-oui-trois-fois-oui-a-la-reconnaissance-de-la-religion-bouddhiste-ma-reponse-a-carlo-luyckx

https://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/745-suite-de-la-blague-bouddho-belge-le-bouddhisme-comme-philosophie-non-confessionnelle

(3) Petite anecdote personnelle. Durant une des nombreuses manifestations en faveur de Julian Assange devant l’Ambassade du Royaume-Uni à Bruxelles, j’ai voulu distribuer un encart faisant la promotion de mon petit livre Dharamsalades. Les masques tombent (éd. Amalthée, 2019) ; j’ai été violemment pris à partie par un manifestant ne supportant pas qu’on ose critiquer son idole.

(4) Voir https://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/858-l-air-rarefie-du-tibet-cause-t-il-la-schizophrenie

(5) Voir https://tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation/753-une-bande-de-chercheurs-sinophobes-accuse-deux-prestigieux-musees-francais-de-complaisance-envers-la-chine.

(6) Voir Patrick French, Tibet, Tibet : une histoire personnelle d’un pays perdu, éd. Albin Michel, 2005.