Imprimer

Un dragon de jade se transforme en princesse... ou est-ce l'inverse ?

par Elisabeth Martens, le 19 août 2026

Dans la région de Garzê, nous nous arrêtons sur les alpages de Dêgê au lac « YuLongLaCuo ». Situé dans le creux d'une vallée à 4 040 mètres d'altitude et entouré de montagnes s'élevant à plus de 6 000 mètres, le paysage conquiert immédiatement tous les cœurs. Une balade le long de son rivage nous amène vers un pavillon, juste à temps, car il commençait à pleuviner. Nous improvisons un pique-nique avec ce qui nous reste dans les sacs à dos : un bout de pain acheté la veille, de la viande de yack séchée, quelques abricots et des bâtons de yaourt au lait de yack et au goût de Fruitella. Les grosses marmottes nettoient le terrain après notre passage.

 

Émeline, ma petite-nièce, me fait part de son désappointement de n'avoir pas encore rencontré un seul dragon depuis que nous sommes arrivés en Chine. Tout de go, je lui rétorque : « Nous y voilà : au lac du Dragon de Jade ! Le dragon va bientôt bondir hors des eaux turquoises et on va voir frémir le bout de sa queue entre deux sommets. »

Le nom du lac, Yu Long La Cuo (玉龙 拉 措), signifie en chinois « lac du Dragon de Jade » ; cela dépeint l'atmosphère magique du lieu et rappelle les nuances turquoises des glaciers qui nous entourent. Le nom du lac provient cependant du tibétain Yulong La Tso, ce qui lui donne une toute autre signification. La tso signifie « lac sacré », et Yulong peut être traduit par « ce qui conquiert le cœur » ou « le cœur qui tombe amoureux ». En français, cela porte un nom plutôt sinistre : « l'infatuation ». Ainsi, le nom d'origine, en tibétain, évoque l'image d'un lac sacré qui, par sa beauté, capture le cœur de celui qui le contemple.

Yulong est un jeu de mots transculturel où le terme d'origine tibétaine a été retranscrit phonétiquement en caractères chinois pour donner « Dragon de Jade ». Quant au Yulong tibétain, le mot fait référence à une légende liée à la princesse Sechang Droma, l'épouse du mythique roi Gesar de Ling, également appelée Qomu (ou Zhu Mu en chinois).

Selon la tradition orale locale, alors qula princesse Qomu voyageait à travers les montagnes du Sichuan occidental, elle arriva devant ce lac d'un bleu pur, niché au pied des glaciers, entouré de forêts et de sommets enneigés. Subjuguée par cette beauté sauvage et céleste, la princesse s'arrêta, descendit de sa monture et s'assit au bord de l'eau. Elle resta là, immobile, le regard perdu dans le reflet des montagnes sur la surface miroitante du lac. Les heures passèrent, puis les jours — elle ne voulait plus repartir. Son cœur était totalement conquis par ce paysage d'une sérénité absolue.

Plus tard, la reine Qomu fut enlevée par le roi de Hor qui, profitant de l'absence du roi Gesar, avait envahi le royaume de Ling. La reine fut emmenée loin des terres magnifiques de Garzê. Après de longues et périlleuses batailles, connues dans l'épopée de Gesar sous le nom de la « bataille de Horling », le roi Gesar parvint à délivrerson épouse. Sur le chemin du retour, ils firent halte près du lac sacré Yulong. La reine Qomu, retrouvant ce lieu qui l'avait tant marquée, fondit en larmes de joie. Le lac devint alors le symbole de leur amour retrouvé et de la fidélité éternelle.

 

Le Lac sacré Yulong et le roi Gésar venant délivrer son épouse Qomu (2026)
Le Lac sacré Yulong et le roi Gésar venant délivrer son épouse Qomu (2026)

Émeline ne fut pas déçue en apprenant que le dragon avait pris la forme d'une princesse – ou est-ce l'inverse ? - et que les eaux turquoises du lac, ses rives parsemées de pierres gravées de mantras et son atmosphère mystique étaient les témoins silencieux d'une histoire d'amour traversant les siècles.

À noter que le lac possède également un nom chinois plus récent, Xinluhai (新路海), qui signifie « mer de la Nouvelle Route », ce qui n'est pas plus poétique que "l'infatuation". Ce nom lui a été donné par la Chine en hommage à la construction de la route nationale G317 qui y passe et que nous avons empruntée pour aller de Chengdu jusqu'à Lhassa.