Le « soft power à la sauce américaine » se déverse sur la Chine
par Elisabeth Martens, le 3 juin 2026
Le bouddhisme tibétain et le sionisme chrétien semblent être deux idéologies opposées : le sionisme chrétien est un mouvement monothéiste et biblique, tandis que le bouddhisme tibétain possède sa propre cosmologie où foisonnent un grand nombre de divinités plus ou moins compatissantes ou plus ou moins effrayantes. Cependant, sur les plans historique, politique et philosophique, il existe une connivence entre ces deux mouvements religieux. Tous deux sont liés à une politique conservatrice et soutenus par des puissants lobbies étasuniens dans un but de déstabilisation de la Chine.
Karim Bettache, professeur à l’université chinoise de Hong Kong et à l'université de Groningen aux Pays-Bas nous met en garde : « L’empire (ici, l'impérialisme occidental, ndlr) ne débarque pas qu’à grand renfort de canons. Il s’installe de manière plus insidieuse, avec des chants religieux. Il arrive vêtu de la soutane du missionnaire, chaussé des souliers cirés du philanthrope, avec la douce voix du professeur étranger, le sourire du pasteur qui vous assure que votre souffrance est sacrée et que votre asservissement relève du divin. La baïonnette mutile le corps. L’endoctrinement meurtrit l’âme. Et c’est cette seconde blessure qui perdure à travers les générations. » (1)

Ce professeur de psychologie sociale et politique qui travaille en Chine depuis seize ans observe avec sidération la montée du sionisme chrétien et parle d'un basculement qui s'opère actuellement en Chine : « D'abord l'installation sournoise du sionisme chrétien, ensuite, parée de drapeaux et de prophéties, c’est toute la structure de l’empire américain qui s’impose ». Mais K. Bettache oublierait-il que la Chine a déjà dû faire face à d'autres moyens pernicieux déployés par les États-Unis pour la déstabiliser ? Plusieurs exemples peuvent être cités où le « soft power à la sauce américaine » s'immisce dans les structures sociales et dans l'inconscient collectif chinois en vue de déstabiliser le PCC (Parti communiste chinois).
Quelques exemples du « soft power » étasunien attaquant la Chine
Le bouddhisme tibétain est un exemple ancien de cette pratique étasunienne. Depuis plus de 60 ans, la CIA qui, suite aux scandales qui l'ont touchée dans les années 1970, sera suivie du NED, a « embauché » le dalaï-lama et son haut clergé tibétain exilé pour renverser les mouvements de gauche en Occident, trop tenaces aux yeux de Washington, et les diriger contre le communisme asiatique, en particulier, contre le PCC. De nombreuses études universitaires ont été publiées démontrant que le « génocide » du peuple tibétain, puis de la culture tibétaine, est le fruit d'une vaste propagande dont la logistique et les finances sont soutenues par le Congrès américain. Cette propagande s'est concrétisée à travers l'International Campaign for Tibet (ICT), un réseau international dont nous connaissons les branches « Free Tibet ». L'équipe du tibétologue Melvyn Goldstein est la référence principale concernant la sombre histoire du Tibet au 20ème siècle (2). Mais il existe bien d'autres publications qui sont venues appuyer les recherches de cette équipe universitaire, entre autres les nombreux articles qui sont consacrés à cette propagande étasunienne publiés sur notre site tibetdoc.org. (3)
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L'islam pratiqué par 12 millions de Ouïghours dans la Région autonome du Xinjiang est un autre exemple de manipulation médiatique dont certains rouages peuvent être comparés au précédent. Ici aussi, des études montrent que la « persécution » des Ouïghours par le gouvernement chinois est une fake news lancée par un Senior Fellow, Adrian Zenz. Arrivé aux États-Unis, ce dernier a rejoint les rangs des Évangélistes fondamentalistes les plus radicaux. En tant que « born again », il et a été nommé directeur de la section Chine à la Victims of Communism Memorial Foundation, un think-tank anticommuniste créé par le gouvernement étasunien en 1993. Sa « mission divine » était de détruire le PCC (dixit Zenz lui-même) en accumulant de fausses preuves et de faux témoignages concernant les « exactions » du PCC contre les Ouïghours. Un réseau international soutenu par le Congrès américain s'est organisé autour du World Uyghur Congress (WUC), de la même manière que ce fut le cas pour le Tibet avec l'ICT. (4)
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Un autre exemple d'actualité est le soutien des États-Unis à la secte chinoise du Falun Gong. À l'instar de l'ICT et du WUC, le Falun Gong sert aussi un dessein politique sous facette spirituelle. Créée par Li Hongzhi en 1992, la secte a affiché dès le départ une « spiritualité » mêlant bouddhisme et taoïsme. C'était un moyen habile pour rassembler un grand nombre d’adhérents chinois autour d’un objectif de déstabilisation politique. Si au départ, il s'agissait d'élever les Chinois contre leur propre gouvernement, la secte a rapidement atteint une envergure internationale grâce à ses tracts « toutes boîtes » et à son périodique The Epoch Times. Selon Wikipédia, « le journal est disponible en 21 langues et a une distribution de 1,315 million d'exemplaires par semaine dans 35 pays différents.
En plus d’une distribution presse au niveau mondial, The Epoch Times est également disponible en 21 langues sur l'Internet pour un cumul total de 49,7 millions de pages vues par mois, 7,797 millions de visites par mois et 4,737 millions de visiteurs uniques ». La troupe de danse « Shen Yun » est la représentation laïque du Falun Gong. Elle parcourt le monde avec des spectacles grandioses où le credo anti-PCC est explicitement exprimé. (5)
L'exemple du sionisme chrétien cité par K. Bettache n'est pas un phénomène nouveau en Chine, mais il a pris une ampleur considérable ces vingt dernières années. (1) À la différence des trois exemples précédents (bouddhisme tibétain, Islam et Falun Gong) où l'intervention étasunienne n'est un secret pour personne (sauf les plus naïfs ou les moins informés), le sionisme chrétien est soutenu par les États-Unis de manière détournée en Chine. Il attaque la Chine de l'intérieur et entend détruire le PCC comme un ver qui grignote une pomme par son cœur. On peut se demander de quelle manière puisque le gouvernement chinois est particulièrement attentif aux faits et gestes de ses institutions religieuses. C'est ce que cet article tente de montrer.
Qu'est-ce que le sionisme chrétien actuellement ?
Mais d'abord, qu'est devenu le sionisme chrétien au cours du 20ème siècle ?
Après la création de l'État d'Israël en 1948, et surtout après la guerre des Six Jours en 1967 (perçue comme un miracle prophétique), le sionisme s'est transformé en une force géopolitique majeure. Pour que se réalisent les buts prophétiques — le rassemblement de tous les Juifs en « Terre sainte » (pour rappel, il s'agit de la Palestine historique) — et les buts théologiques — l'alliance éternelle entre Dieu et les peuples juifs répartis dans le monde —, il fallait que les autorités d'Israël influencent la géopolitique mondiale. Elles ont donc organisé un lobbying actif, notamment auprès du gouvernement étatsunien pour garantir une aide militaire, financière et diplomatique à Israël, et pour s'opposer fermement à toute solution à deux États (Palestine - Israël) ou à toute concession territoriale aux Palestiniens.
C'est dans ce but que le sionisme s'est allié aux chrétiens fondamentalistes, les évangéliques. Ceux-ci, très nombreux aux États-Unis, espèrent le retour du Christ en « Terre sainte ». Afin d'accélérer le processus, les évangéliques soutiennent massivement l'État d'Israël. Les sionistes et les évangéliques ont donc un objectif politique commun : la défense et le renforcement de l'État d'Israël. Cette alliance constitue le sionisme chrétien. Bien que ce mouvement existe partout dans le monde, son poids politique est phénoménal aux États-Unis où les évangéliques blancs représentent une base électorale clé du Parti républicain.
Le sionisme chrétien s'exprime à travers de puissantes structures de lobbying. L'une d'elles est le CUFI (Christians United for Israel), fondé par le pasteur John Hagee en 2006. C'est le plus grand lobby pro-israélien aux États-Unis, comptant plus de 10 millions de membres. L'autre est l'ICEJ (Ambassade chrétienne internationale de Jérusalem). Fondée en 1980 à Jérusalem, elle représente les intérêts des sionistes chrétiens du monde entier et finance l'immigration de milliers de Juifs vers Israël. Actuellement, les leaders politiques du sionisme chrétien s'allient avec le gouvernement israélien (de droite nationaliste) sur la base d'intérêts géopolitiques et économiques. Grâce à leurs lobbies, ils ont le pouvoir d'influencer et de modifier la politique étrangère des pays occidentaux, en particulier celle de Washington. (6)
Le sionisme chrétien en Chine
Cependant, les leaders du sionisme chrétien n'ont pas le pouvoir de modifier directement la politique étrangère de Pékin. Ils agissent donc de manière indirecte en détournant, à partir de l'étranger, l'identité des quelque 100 millions de chrétiens chinois. Ceux-ci sont canalisés vers les églises évangéliques de Chine, et le soutien à Israël devient un élément central de leur foi. Ces nouveaux sionistes chrétiens chinois viennent grossir les rangs du mouvement international.
Mais y a-t-il des chrétiens et des juifs en Chine ? D'où viennent-ils ?
L'implantation la plus ancienne d'une communauté juive en Chine remonte à la dynastie Song (entre 960 et 1127 après J.-C.). Des marchands juifs venus de Perse ou de l'Empire byzantin par la Route de la Soie se sont installés durablement à Kaifeng (province du Henan). Ils y ont construit une première synagogue. Actuellement, ils ne sont plus qu'un petit millier. Il faut y ajouter les juifs des « habad » (ou « chabad »), des communautés juives dispersées dans les grands villes chinoises (Shanghai, Pékin, Hong Kong, Shenzhen). Les habad fonctionnent comme un réseau international d'entraide, une immense structure d'accueil pour tous les juifs du monde, quel que soit leur niveau de pratique. En Chine, ils sont plusieurs milliers. Ce sont des hommes d'affaires, des diplomates ou des étudiants occidentaux qui font vivre ces centres communautaires contemporains, sans avoir de lien historique avec la Chine. (7)
Quant au christianisme, il est entré en Chine sous sa forme nestorienne durant la dynastie Tang (entre 618 à 907 après J.-C ), très réceptive aux nouveaux courants de pensée. Puis le christianisme s'est répandu par vagues successives : les franciscains au 13ème siècle, les jésuites au 16ème siècle, puis le protestantisme au 19ème siècle arrive dans les bagages des puissances coloniales occidentales lors des guerres de l'opium, jusqu'au succès actuel des protestants évangéliques. Portée par une population locale urbaine et jeune, c'est aujourd’hui l'une des dynamiques religieuses les plus marquantes du pays. Le catholicisme représente seulement 20% des chrétiens chinois, le protestantisme recouvre les 80% restants dont la très grande majorité est d'obédience évangélique. Le protestantisme chinois se partage en un réseau officiel qui compte 30 à 40 millions de fidèles, et un réseau clandestin nommé les « Églises de maison ». Malgré une surveillance rapprochée, les Églises de maison regroupent entre 30 et 50 millions de fidèles (selon les estimations). (8)
Les deux ingrédients du sionisme chrétien - d'une part les communautés juives, et d'autre part les communautés évangéliques - sont présents et actifs en Chine et, à mesure que le christianisme évangélique se développe, le sionisme chrétien chinois progresse.

Cependant, en raison du contexte politique et culturel chinois, le sionisme chrétien y prend des formes très différentes de celles que l'on observe aux États-Unis où il s'affiche comme une « théo-politique à ciel ouvert ». Là-bas, il s'agit d'une alliance où la théologie fondamentaliste des uns (les évangéliques américains qui voient dans le sionisme l'accomplissement possible des prophéties bibliques) sert la géopolitique des autres (les dirigeants d'Israël et des États-Unis qui y trouvent un intérêt économique commun et un potentiel électoral mutuel).
Le mouvement du « Retour à Jérusalem »
En Chine, les Églises officielles sont encadrées et contrôlées par les autorités. Le sionisme chrétien a dû emprunter une porte dérobée, déjà entrouverte dans les années 1920 et 1940. C'est à cette époque qu'est né le mouvement du « Retour à Jérusalem » (Back to Jerusalem ou Chuan Hui Yelusaleng en chinois) au sein de groupes chrétiens indigènes. Ces chrétiens chinois avaient constaté sur la carte du monde que l'Évangile, parti de Jérusalem, s'était propagé vers l'Europe, puis vers les Amériques, et enfin vers l'Asie et la Chine. Ils en ont conclu que la Chine était la « dernière étape » de cette course de relais mondiale et que, désormais, c'était au tour des Chinois de porter le flambeau pour achever la boucle.
En 1949, lors de l'arrivée au pouvoir de Mao Zedong, les leaders du « Retour à Jérusalem » ont été envoyés dans les laogai (les camps de travail). Mais la vision du mouvement n'est pas morte pour autant : elle s'est transmise secrètement dans les prisons et les « Églises de maison » (les églises chrétiennes clandestines). Jusqu'aux années 1990, les chrétiens de ces Églises de maison étaient majoritairement des paysans pauvres et peu éduqués des zones rurales. Au début des années 2000, lorsque les dirigeants du « Retour à Jérusalem » ont repris contact avec l'Occident, le cœur du mouvement s'est peu à peu déplacé vers les villes et les élites intellectuelles. (9)
C'est ainsi que la Chine compte à présent de nombreux leaders du mouvement du « Retour à Jérusalem » parmi les universitaires, avocats, médecins, ingénieurs, etc. Ces chrétiens fervents transmettent une théologie ouvertement pro-Israël. Des professeurs d'université utilisent leur statut pour introduire l'histoire biblique dans leurs cours de philosophie ou d'histoire, agissant comme des « missionnaires de l'intérieur » au risque de se faire licencier ou rétrograder. Il en va de même pour des avocats et des médecins « aux pieds nus » (des groupes organisés de bénévoles) vis-à-vis de leur clientèle ou de leur patientèle.

La puissance financière nécessaire au développement du sionisme chrétien chinois provient majoritairement d'entrepreneurs fortunés de Wenzhou (dans la province du Zhejiang), la ville chinoise qui compte la plus forte proportion de chrétiens. Selon les estimations, entre 11% et 15% de sa population est chrétienne (principalement protestante évangélique), ce qui est énorme à l'échelle de la Chine où la moyenne nationale tourne autour de 3% à 5%. Wenzhou, surnommée la « Jérusalem d'Orient », est parsemée de centaines d'églises, souvent surmontées de grandes croix rouges très visibles dans le paysage urbain. Les « Chefs d'entreprise de Wenzhou » gèrent leurs usines selon des principes bibliques et créent des réseaux d'affaires chrétiens avec l'étranger. Ils financent des écoles théologiques clandestines, achètent du matériel de haute technologie pour les missionnaires chinois dans des régions du Moyen-Orient convoitées par Israël et Washington pour leurs ressources énergétiques. (10)

Le retour des « tortues de mer »
Le sionisme chrétien chinois a massivement investi les professions libérales, intellectuelles et économiques de premier plan en Chine. Ce sont des « élites de l'ombre » qui structurent, protègent et financent la version moderne du « Retour à Jérusalem » et envoient des missionnaires au Moyen-Orient.
Mais d'où viennent ces élites chinoises de l'ombre ?
« Depuis une vingtaine d'années, la Chine envoie ses plus brillants éléments vers l’Ouest pour qu’ils s’y perfectionnent — à Harvard, Yale, Princeton ou à la LSE (la London School of Economic) — et les livre, tout sourire, aux rouages mêmes de l’impérialisme étasunien. », écrit K. Bettache (1). Lorsqu'ils arrivent dans les universités occidentales (étasuniennes, canadiennes, britanniques ou australiennes), ces étudiants subissent un choc culturel et traversent une période de grand isolement. Les églises évangéliques locales (souvent sino-américaines ou sino-britanniques) ont fondé des centres d'accueil qui leur offrent de l'aide pour s'installer, des repas gratuits, des cours d'anglais et un véritable esprit de famille. Libérés du contrôle idéologique du Parti communiste et de la pression familiale, ces jeunes intellectuels découvrent une autre manière de vivre et de penser. Beaucoup trouvent dans la foi évangélique des réponses existentielles que le matérialisme philosophique chinois ne leur offrait pas. Cela explique pourquoi, dans certaines universités américaines, le taux de conversion au christianisme évangélique parmi les étudiants chinois a été particulièrement élevé au cours des deux dernières décennies. (11)
Revenant au pays avec leurs diplômes occidentaux en poche et parlant couramment l'anglais, ces « haigui » (ou « tortues de mer ») obtiennent des postes élevés dans la high tech, l'industrie 4.0, l'I.A., la finance, le conseil ou les universités. Les diplômés convertis reviennent ainsi comme des « haigui chrétiens » et se transforment en missionnaires ou en piliers logistiques pour le mouvement du « Retour à Jérusalem ». Ils possèdent un avantage certain : ils comprennent la mentalité occidentale (ce qui leur permet de collaborer facilement avec les agences missionnaires et les réseaux sionistes chrétiens américains ou européens) tout en restant chinois. Ce sont eux qui traduisent les manuels de formation théologique, gèrent les communications cryptées des réseaux clandestins et conçoivent des applications sécurisées pour les missionnaires sur le terrain.
Les Haigui chrétiens incarnent la rupture définitive avec l'ancienne image du christianisme chinois rural. Aujourd'hui, le missionnaire chinois qui « retourne à Jérusalem » ou qui finance la mission du sionisme chrétien est souvent un jeune ingénieur diplômé de Stanford, de l'Imperial College de Londres ou d'une grande université canadienne. « Le sionisme chrétien est le sacerdoce de l’empire actuel. Il se propage au sein de l’Église asiatique avec patience et sophistication, pour notre plus grande peur. Il ne cherche pas à convertir la Chine. Il n’a besoin que d’une avant-garde — issue de la classe moyenne, éduquée, bien informée et convaincue qu’aimer Israël, c’est aimer l’avenir. », prévient K. Bettache (1).

Conversion de la « fenêtre 10/40 »
Les chrétiens chinois du « Retour à Jérusalem » estiment que l'Occident a échoué dans l'évangélisation de la « fenêtre 10/40 ». Cette zone géographique, située entre les latitudes 10 et 40 degrés Nord, abrite la majorité des populations musulmanes, bouddhistes et hindouistes de la planète. Forts de leur expérience de l'expatriation, les « Haigui chrétiens bien éduqués » ont le profil parfait pour le mouvement missionnaire. Pour eux, l'étape suivante de leur foi est de repartir, non plus pour étudier, mais pour convertir les populations locales le long des Routes de la Soie, en direction de Jérusalem.
Des milliers de missionnaires chinois sont envoyés vers le Pakistan, l'Afghanistan, l'Iran, l'Irak ou la Turquie. Arrivés sur place, ils ne se présentent jamais comme des religieux, mais s'insèrent comme commerçants, ouvriers du bâtiment, restaurateurs ou professeurs de mandarin, profitant de la forte présence économique de la Chine à l'étranger. Habitués à vivre leur foi dans la clandestinité, beaucoup partent en sachant qu'ils risquent la prison ou la mort, considérant ce sacrifice comme un honneur pour leur foi. (12)
L'Évangile doit traverser la « fenêtre 10/40 » pour retourner à Jérusalem ; or l'infrastructure physique des « Nouvelles Routes de la Soie » (Belt and Road Initiative ou BRI) sert littéralement de support logistique à cette prophétie. On constate une utilisation paradoxale des routes, rails, ports de la BRI : pendant que le président Xi Jinping y déploie ses efforts en vue d'étendre l'influence économique de Pékin à travers l'Asie centrale, le Moyen-Orient et l'Europe et de relier ces différentes contrées, le mouvement du « Retour à Jérusalem » envoie des missionnaires clandestins sous couverture professionnelle vers ces zones hautement sensibles. Cela ne peut que conforter les lobbies israéliens et américains qui y sont basés.
Toutefois, ces missions évangéliques interfèrent avec la diplomatie officielle chinoise, historiquement pro-palestinienne et pro-arabe. La Chine soutient la « solution à deux États » : la création d'un État palestinien indépendant et pleinement souverain, sur la base des frontières de 1967 (avant la guerre des Six Jours), coexistant pacifiquement aux côtés d'Israël. (13)
Ce n'est pas pour autant que la Chine a rompu ses relations commerciales avec Israël. Pour défendre ses intérêts économiques, Pékin compte sur des canaux d'influence et des réseaux d'affinités que l'on peut qualifier d'acteurs pro-israéliens ou, en tous cas, favorables à de bonnes relations avec Israël. Parmi ces réseaux d'influence, on peut noter les milieux d'affaires et les universités technologiques chinoises qui admirent le modèle israélien en matière de recherche, d'intelligence artificielle, d'agriculture de pointe et de gestion de l'eau. De grands conglomérats chinois (comme Alibaba) et des universités de premier plan ont investi des milliards dans des centres de recherche en Israël ou ont invité ces centres israéliens à s'implanter en Chine (le Technion de Haïfa a par exemple ouvert un campus en Chine) (14). Les cercles économiques chinois poussent constamment le gouvernement à scinder la politique (où Pékin critique Israël à l'ONU) et les affaires (où le commerce bilatéral continue de se chiffrer en dizaines de milliards de dollars).

Dans la culture populaire chinoise, il existe un capital de sympathie envers les populations juives : ces deux civilisations ancestrales seraient « douées pour les affaires et l'éducation ». Les diplomates chinois pro-israéliens utilisent activement ce narratif pour maintenir une image positive d'Israël au sein de la société civile et des médias d'État chinois. Quant aux diplomates israéliens et aux associations d'amitié sino-israéliennes, ils rappellent régulièrement que la Chine a sauvé 20.000 Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. (15)
Même si les chrétiens évangéliques de Chine (majoritairement en faveur d'Israël) n'ont pas le droit de s'organiser pour défendre leur opinion politique ou pour influencer la politique étrangère du pays, l'existence d'une avant-garde du sionisme chrétien et la présence de plus en plus prononcée des évangéliques dans le pays est un soutien important aux réseaux d'influence pro-israéliens.
Réaction de la Chine
Il est certain que, depuis le début du millénaire, la Chine connaît un regain de ses religions. En réaction, le PCC serre la vis et maintient les institutions religieuses sous surveillance tout en limitant les intrications (inévitables) entre le religieux et le politique. Lorsqu’une religion devient un contre-pouvoir et menace la stabilité du pays, une interdiction pure et simple n’est jamais longue à tomber, histoire de remettre la rebelle à sa place.
Cette surveillance n'est pas nouvelle : depuis l’époque des Han (au début de notre ère), la Chine autorise les pratiques religieuses, mais sévit dès qu'une institution dépasse ses fonctions et se sert du discours spirituel pour véhiculer implicitement un message politique. Pour ce faire, elle a créé un « Bureau des Affaires religieuses » dont la fonction est de contrôler les faits et gestes des institutions religieuses, quelle que soit leur obédience (taoïste, bouddhiste, musulmane, chrétienne, etc.). Le PCC a continué sur la même lancée : l'article 36 de la Constitution chinoise autorise chaque citoyen à choisir sa ou ses religions et à pratiquer les cultes qui y correspondent. Ce même article précise toutefois « qu'aucun individu ne peut utiliser la religion aux fins de troubler l’ordre social, la santé des citoyens ou de nuire au système éducatif de l’État. » (16) Cela vise directement l’Occident (États-Unis en tête), toujours prompt à se servir des religions en vue de déstabiliser le gouvernement chinois.
C’est d'ailleurs ce que reproche le PCC au dalaï-lama qui lui a clairement fait savoir que s'il s'abstenait de toute ingérence politique, il serait à nouveau le bienvenu en Chine (17). Le dalaï-lama a officiellement pris sa retraite en tant que chef du gouvernement tibétain en exil en 2011, mais ce n'est pas pour autant qu'il n'intervient plus dans les décisions politiques ni qu'il a rompu ses contacts avec le gouvernement étasunien. En juin 2016, Barack Obama l'a encore reçu à la Maison-Blanche (c'était leur quatrième rencontre). Par ailleurs, la communauté tibétaine en exil et l'ICT continuent d'être subventionnées ouvertement par le Congrès américain. (18)

La France qui, depuis la loi de 1905, se drape dans sa laïcité et dans sa sacro-sainte séparation de l'Église et de l'État, est la première à se scandaliser du contrôle que la Chine exerce sur ses religions. Elle qualifie ce système de « bonapartiste ». N'avoue-t-elle pas par là qu'elle conçoit le communisme chinois comme une sorte de religion d'État officielle, utilisée comme un outil de contrôle social et politique? Elle n'a donc pas compris que le communisme, contrairement à une religion ou à un dogme, naît de la pratique sociale, que le communisme réel est en constante évolution et s'adapte aux besoins des populations. Le PCC intègre d'ailleurs les représentants des cinq religions officielles (bouddhisme, taoïsme, islam, catholicisme, protestantisme) dans l'appareil législatif et consultatif de l'État. Les imams, les lamas tibétains et les évêques officiels chinois siègent en tenue traditionnelle à la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPCC) pour conseiller le gouvernement et afficher l'unité nationale. (19) La position des évêques officiels chinois vis-à-vis des sionistes chrétiens est sans équivoque : ils le condamnent à la fois sur le plan théologique (en tant que catholiques face à un courant évangélique) et sur le plan politique (en tant que fonctionnaires religieux tenus de protéger la Chine contre l'ingérence culturelle et politique des États-Unis.
La France ou l'Union européenne peuvent-elles également prétendre intégrer l'avis des représentants religieux à leurs décisions, alors qu'elles ne supportent déjà pas de voir une employée de bureau de poste porter le voile ?
Si le contrôle des institutions religieuses est effectif depuis deux millénaires en Chine, c’est parce que les autorités chinoises sont profondément conscientes du pouvoir des religions sur les populations de leur pays. L'avant-garde du sionisme chrétien qui grignote petit à petit la classe moyenne intellectuelle de la Chine, parviendra-t-elle à faire basculer la mentalité chinoise au point d'engloutir son cœur battant ? La Chine a-t-elle vraiment besoin des sciences humaines pour renforcer son système immunitaire face à l'emprise du soft power étasunien ? C'est ce que prétend le professeur Karim Bettache dans son article. (1) Pour lui répondre, un prochain article comparera la « mentalité » étasunienne à la « mentalité » chinoise, mais gageons déjà que le PCC ne laissera ni le sionisme chrétien ni la structure de l'impérialisme occidental phagocyter les âmes chinoises.
Sources:
- https://ssofidelis.substack.com/p/le-sionisme-chretien-sattaque-a-lesprit
- ouvrages de Melvyn Goldstein disponibles en français : Le lion des neiges et le dragon : La Chine, le Tibet et le dalaï-lama (Éditions Autrement, 2000) et « Mon combat pour un Tibet moderne, récit de vie de Tashi Tsering », traduit en fraçais par André Lacroix
- livres dans la marge de droite sur le site tibetdoc.org ;articles dans les rubriques suivantes : http://www.tibetdoc.org/index.php/histoire/20eme-siecle ; http://www.tibetdoc.org/index.php/politique/exil-et-dalai-lama ; http://www.tibetdoc.org/index.php/politique/mediatisation ; etc.
- Autry, J. (2019). "The Right-Wing Evangelist Behind the Xinjiang 'Genocide' Accusations". The Grayzone (21 décembre 2019) ; Singh, Ajit. (2020). "Challenging the Data: Adrian Zenz's Xinjiang Reports Under the Microscope". International Review of Modern Sociology ; MaximeVivas, "Ouïghours : pour en finir avec les fake news" aux éditions de la Route de la soie, 2020 ; Elisabeth Martens, « Des Ouïghours sur la route de la soie », éd. Delga 2025
- Pfeiffer, S. (2010). "US funds group tied to Falun Gong". The Boston Globe (13 mai 2010) ; Roose, K. (2020). "How The Epoch Times Created a Giant Influence Machine". The New York Times (24 octobre 2020) ; Tolentino, J. (2019). "Stepping Into the Uncanny, Unsettling World of Shen Yun". The New Yorker (19 mars 2019).
- Célia Belin, Jésus est juif en Amérique : Droite chrétienne et sionisme chrétien aux États-Unis, Fayard, 2011 ;Mickael Coleman, « Le sionisme chrétien aux États-Unis : un facteur clé de la politique proche-orientale », Revue internationale et stratégique, vol. 54, no. 2, 2004, pp. 83-92 ; Stéphanie Le Bars, « Aux États-Unis, le puissant lobby des chrétiens sionistes », Le Monde, 21 mai 2018.
- Xu Xin, Les Juifs de Kaifeng, Chine : Une introduction, Éditions du Secrétariat aux Affaires Étrangères de R.P.Chine, 2002 ; Emmanuel Lincot, « Présence juive et politique israélienne en Chine », Revue d'histoire diplomatique, n° 3, 2013.
- Benoît de Sagazan (dir.), Le Christianisme en Chine, Numéro spécial de la revue Le Monde de la Bible, 2019 ; Dorian Malovic, La Chine sur le divan, Éditions Plon, 2018.
- Gilles Gehin, « Routes de la Soie et Fenêtre 10/40 : Une dynamique missionnaire commune », dans Dieu change en Chine, Presses Universitaires de Rennes, 2017 ; Sébastien Fath, « L'essor du protestantisme évangélique en Chine », Note de recherche du CNRS / Sciences Po CERI, 2017.
- Katrin Fiedler, « Les intellectuels et le christianisme en Chine aujourd'hui », dans Perspectives chinoises, n° 4, 2008 (revue du CEFC) ; Cao Nanlai, Constructing China's Jerusalem: Christians, Power, and Place in Contemporary Wenzhou, Stanford University Press, 2011 ; Sébastien Fath, « Les réseaux d'affaires du protestantisme chinois », Note du Laboratoire Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL/CNRS), 2016.
- Fang-Long Shih, « L'accueil des étudiants chinois par les réseaux évangéliques en Occident », dans Social Compass : Revue Internationale de Sociologie de la Religion, vol. 61, n° 3, 2014 ; Sébastien Fath, « Les "Haigui" et la mondialisation du christianisme chinois », Note du Laboratoire Groupe Sociétés, Religions, Laïcités (GSRL/CNRS), 2019.
- Dorian Malovic, « Des missionnaires chinois sur les Routes de la Soie », La Croix, 24 septembre 2018 ; « Pékin enquête sur les réseaux chrétiens après le meurtre de deux Chinois au Pakistan », Le Monde avec AFP, 9 juin 2017.
- « Position de la Chine sur le règlement de la question palestinienne », Documents officiels du Ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine ; Frédéric Lemaître, « La Chine se pose en défenseuse de la cause palestinienne », Le Monde, 16 octobre 2023 ; Camille Lons, La Chine au Moyen-Orient : Le nouvel acteur incontournable, Éditions L'Harmattan, 2019.
- Camille Lons, « La Chine au Moyen-Orient : une approche de "neutralité bienveillante" », Note de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), 2019 ; « Comment la Chine fait son marché dans la "Start-up Nation" israélienne », La Tribune, 2018 ; Michel de Grandi, « Le Technion israélien s'installe en Chine », Les Échos, 17 décembre 2017.
- Zhou Xun, Chinese Perceptions of the 'Jews' and Judaism: A History of the Other, Routledge, 2001 ; Mordechai Chaziza, « La diplomatie publique d'Israël en Chine : entre soft power et intérêts technologiques », Monde Chinois / Nouvelle Asie, n° 58, 2019.
- Constitution de la République populaire de Chine, Article 36, troisième alinéa : « L'État protège les activités religieuses normales. Tout individu ne peut utiliser la religion aux fins de troubler l'ordre social, de nuire à la santé des citoyens ou de porter atteinte au système éducatif de l'État. » et dernier alinéa : « les organisations religieuses et les affaires religieuses ne sont soumises à aucune domination étrangère » ; Vincent Goossaert et David A. Palmer, La question religieuse en Chine, Paris, Éditions du CNRS, 2012.
- Bureau de l'information du Conseil des Affaires d'État de la République populaire de Chine, La politique de la Chine au Tibet : autonomie, développement et position sur le dalaï-lama, Documents officiels (Pékin).
- « Le Congrès américain vote une loi de soutien de grande ampleur au Tibet, provoquant la colère de Pékin », Le Monde avec AFP ; « Le Congrès américain et la cause tibétaine : un outil d'influence face à Pékin », Note d'analyse de l'IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques).



