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Les moines danseurs Cham au monastère de Gartar

par Elisabeth Martens, le 20 août 2026

En passant sous la grande arcade d’entrée du monastère de Gartar (ou Huiyuan, en chinois), nous ne nous attendions pas à assister à des danses sacrées bouddhistes. Haute en couleur, la cérémonie de prière d'été, appelée Yaque, est l'une des trois grandes célébrations que le monastère organise chaque année. Nous avons été particulièrement chanceux d'arriver pour son ouverture, quand les premiers moines-danseurs descendaient les marches du temple pour exécuter les danses Cham dans la vaste cours du monastère.

 

 

Cette pratique rituelle fascinante est un événement majeur du bouddhisme tibétain, mêlant tradition religieuse et festivités locales. Elle se déroule sur plusieurs jours durant le sixième mois du calendrier tibétain, ce qui correspond au mois de juillet de notre calendrier grégorien.

Les deux premiers jours sont dédiés aux prières pour un avenir meilleur. Les derniers jours sont marqués par des courses de chevaux et d'autres divertissements folkloriques qui rassemblent la communauté locale. Le quatrième jour constitue le point d'orgue de la célébration ; par hasard, nous sommes arrivés précisément ce jour-là, au moment où les moines-danseurs exécutaient la danse Cham, vêtus de costumes colorés et de masques élaborés.

Ces danses sacrées et méditatives sont accompagnées d'instruments traditionnels comme des tambours, des cymbales, des trompes (dont certaines sont faites en os de cuisse humain) et des hautbois, créant une ambiance sonore à la fois solennelle et puissante. Au rythme des cymbales et des percussions, les moines-danseurs se déplacent en sautant lourdement et de manière répétitive d'un pied sur l'autre.

La danse Cham est un théâtre sacré où l'histoire, la mythologie et la spiritualité se rencontrent pour transmettre les enseignements du bouddhisme. Les costumes et les masques représentent des divinités bienveillantes, des protecteurs courroucés, des personnages historiques ou des êtres mythologiques. Pour les acteurs, il s'agit d'un exercice spirituel où ils se visualisent eux-mêmes comme la divinité qu'ils incarnent ; chaque mouvement est une expression de cette nature divine.

 

De nombreuses danses Cham racontent des épisodes de la vie du grand maître tantrique Padmasambhava (ou Guru Rinpoché), qui a introduit le bouddhisme tantrique au Tibet au VIIIe siècle. On raconte qu'il aurait exécuté une danse pour pacifier les esprits locaux hostiles et permettre la construction du premier monastère bouddhiste du Tibet, à Samyé. Ces danses célèbrent la sagesse et la puissance bienveillante de Padmasambhava, considéré comme le « second Bouddha ».

Certaines danses illustrent des combats qui ne sont pas seulement physiques, mais aussi philosophiques, comme celui du « Grand Débat du Conseil de Lhassa ». Au VIIIe siècle, il opposa un maître indien à un moine chinois sur la meilleure voie pour atteindre l'éveil. Le maître indien prônait la voie directe, aussi rapide et fulgurante que la foudre (d'où le nom de l'école tibétaine : Vajrayana ou « Véhicule de la foudre »), tandis que le maître chinois défendait la voie progressive, plus accessible au grand nombre (d'où le nom de l'école chinoise : Mahayana ou « Grand Véhicule »). La danse est une narration vivante de ce débat qui a influencé le développement ultérieur du bouddhisme au Tibet.

 

La « Danse du Chapeau Noir » est peut-être l'exemple le plus connu de la victoire du bien sur le mal dans le Cham. Elle commémore l'assassinat du roi tibétain Langdarma en l'an 841. Ce roi, qui voulait restaurer les traditions bön (la religion autochtone) et persécutait le bouddhisme, fut tué par un moine nommé Lhalung Pelgyi Dorje. Pour s'approcher du roi, le moine se déguisa en danseur, portant une robe et un chapeau noirs. Il dansa devant le palais jusqu'à être autorisé à entrer, puis exécuta son geste fatal. Cette danse symbolise la protection du Dharma (l'enseignement bouddhiste) contre les forces obscures du bön.

 

Le Cham a également pour but de chasser les énergies négatives, les obstacles et les démons, pour assurer la prospérité et la paix. Mahakala (ou Gonpo, en tibétain) est l'une des principales divinités protectrices. Sa forme est généralement courroucée pour terrasser les obstacles. Dans certaines danses, des personnages portant des masques d'animaux — cerf, bœuf, cochon, etc. — représentent ses assistants. Le cochon, notamment, est chargé de la comptabilité des actes : il est une représentation du jugement et du karma.

 

Au-delà des assistants de Mahakala, les danses mettent en scène des créatures mythiques comme des dragons et des oiseaux, ainsi que les Citipati, représentés par deux squelettes dansants, l'un masculin et l'autre féminin. Leur chorégraphie est un symbole puissant de la mort et de la renaissance, rappelant l'impermanence de toutes choses : ils nous rappellent que le corps est périssable et que la mort est certaine.

 

Pour les fidèles, assister aux danses Cham, c'est un peu comme si le monde ordinaire se fissurait soudain, permettant d'entrevoir, l'espace d'un instant, l'océan de sagesse qui se trouve derrière les vagues agitées de la vie quotidienne. C'est un rappel que notre perception habituelle est illusoire : nous voyons les choses comme permanentes, indépendantes, fixes et solides ; nous croyons au « moi » séparé et aux réalités figées. Or, il n'en est rien : tout est transitoire.

Assister au Cham est une prière, un acte méritoire et transformateur ; le simple fait de contempler ces danses peut apporter des mérites et offrir un aperçu de la vraie nature de la réalité, comme si le voile des apparences ordinaires se déchirait momentanément.