La bataille de Chamdo en 1950 : invasion du Tibet ou réunification chinoise ?
par Élisabeth Martens, le 3 septembre 2026
En quittant Chamdo lors de notre dernier voyage, un arrêt était prévu sur le site de commémoration de la bataille de Chamdo, qui eut lieu en 1950. La veille au soir, nous avions dansé sur une place au centre de la ville, au pied d'une statue géante érigée en souvenir de cet affrontement. Des cercles concentriques de danseurs s’y balançaient au rythme de chants traditionnels. Hélas, en arrivant devant le site, la grille était fermée par un gros cadenas. Steven, notre guide, nous a donc promis de nous raconter l'histoire de cette bataille mémorable à plus d'un titre, le soir même, autour du repas. Son récit a servi de base à cet article.

En 1950, un an après la proclamation de la République populaire de Chine, le Tibet jouissait d'une indépendance de fait. En effet, depuis l'effondrement de la dynastie Qing en 1911-1912, le gouvernement de Lhassa exerçait son autorité sur le Tibet central sans contrôle effectif du gouvernement chinois. Son administration reposait sur le Kashag, un conseil de ministres composé de fonctionnaires laïcs issus de l'aristocratie et de membres du haut clergé bouddhiste.
Lors de la fondation de la République de Chine en 1912, Sun Yat-sen défendit le principe de l'union des cinq grandes composantes ethniques reconnues : Han, Mandchous, Mongols, Hui et Tibétains. Faute de temps face aux turbulences du début du XXe siècle, il n'avait pu concrétiser cette vision.
En 1949, Mao Zedong a voulu réactiver ce projet et a entamé des négociations avec Lhassa pour que le Kashag reconnaisse l'autorité du gouvernement central. Devant le refus des autorités tibétaines, Pékin a engagé en octobre 1950 une opération militaire contre les forces tibétaines dans la région de Chamdo.
Le rapport de forces était largement défavorable aux troupes tibétaines dirigées par le gouverneur Ngabo Ngawang Jigme ; pourtant les unités de l'Armée populaire de libération (APL) n'ont pu pénétrer dans la région qu'après des combats acharnés. Le cœur de la bataille s'est déroulé précisément sur le site commémoratif que nous n'avons pu visiter.

Le Tibet était-il indépendant en 1950 ?
La question de l'indépendance du Tibet dépend entièrement du prisme géopolitique adopté :
- selon le gouvernement tibétain en exil et les associations favorables à l'indépendance tibétaine, l'entrée de l'APL au Tibet a constitué une invasion, puisqu'il fonctionnait depuis 1912 comme un État « indépendant de facto » ;
- selon le point de vue officiel chinois, le Tibet faisait historiquement partie du territoire national ; la campagne de 1950 était donc une restauration de l'autorité centrale et non la conquête d'un pays étranger.
Le statut international du Tibet n'était juridiquement pas aussi limpide que le prétendent les récits unilatéraux, qu'ils soient chinois ou tibétains, bien qu'il n'ait jamais obtenu la reconnaissance internationale formelle propre à un État souverain.
Des chercheurs de premier plan, tels que Melvyn Goldstein dans A History of Modern Tibet, 1913–1951, ont minutieusement analysé ce statut complexe, documentant l'effondrement de Chamdo et l'accord en dix-sept points qui s'en est suivi.
J'essaye de résumer cette question complexe ci-dessous en la positionnant dans son contexte géopolitique.
Bref historique des relations sino-tibétaines
Les liens entre la Chine et le Tibet remontent au VIIe siècle, lorsque l'Empire tibétain et la Chine des Tang, puissances rivales tour à tour alliées ou en guerre, scellent une alliance matrimoniale avec le mariage de la princesse chinoise WenCheng et du roi tibétain Songsten Gampo.
Après plusieurs siècles de fragmentation politique, durant lesquels le bouddhisme tantrique se développe et acquiert progressivement certaines de ses caractéristiques proprement tibétaines, l'expansion mongole bouleverse à nouveau l'équilibre régional au XIIIe siècle. Les conquêtes mongoles intègrent successivement le Tibet et la Chine à l'espace politique de l'Empire mongol, puis de la dynastie Yuan.
La dynastie suivante des Ming, une dynastie chinoise Han, se focalise sur la restauration intérieure sans modifier le statut du Tibet.
Sous la dynastie mandchoue des Qing, le Tibet est intégré à l'espace politique impérial sans pour autant être administré comme l'une des dix-huit provinces de la Chine intérieure. Son statut et le degré d'autorité exercé par les Qing sur le Tibet — ainsi que sur les autres territoires extérieurs : la Mongolie, le Xinjiang et la Mandchourie — évoluent au cours des XVIIIe et XIXe siècles.
Intervention des puissances étrangères
Le XIXe siècle est marqué par l'expansionnisme de l'Empire britannique, entre autres dans ses colonies indiennes. Ayant également des prétentions sur le voisin chinois, les Britanniques initient les guerres de l'opium qui, avec la révolte des Taiping, les interventions des puissances occidentales et les défaites face au Japon, contribuent progressivement à l'affaiblissement de la dynastie Qing, qui s'effondre finalement lors de la révolution de 1911.
Au début du XXe siècle, la Chine n'est plus qu'un « grand gâteau » que les puissances étrangères se disputent : l'Angleterre, la France, l'Italie, l'Allemagne, la Russie, chacun veut sa part.
Voulant protéger « ses Indes » face aux ambitions étrangères, le Royaume-Uni lance une expédition militaire vers le Tibet en 1903. Menée par Francis Younghusband, elle atteint la capitale tibétaine en 1904. Le Royaume-Uni y impose ses conventions et ses comptoirs, sans pour autant exiger l’indépendance du Tibet. L'objectif est stratégique : sécuriser l'Inde britannique, notamment face à la Russie ; le Tibet sert de « territoire tampon ».
République chinoise, puis République populaire
En 1911, Sun Yat-sen proclame la première République chinoise et déclare que « les cinq ethnies principales de la Chine doivent rester unies comme les cinq doigts de la main ». La jeune République chinoise confirme son principe de souveraineté sur le Tibet.
Des pourparlers se tiennent à Simla (1913-1914) entre Britanniques, Tibétains et Chinois afin de définir le statut et les limites du Tibet. Le projet britannique distingue un Outer Tibet (« Tibet extérieur »), qui devait conserver une large autonomie sous l'administration du gouvernement tibétain de Lhassa, et un Inner Tibet (« Tibet intérieur »), où la Chine aurait disposé de pouvoirs administratifs et militaires beaucoup plus étendus. Le représentant chinois n'accepte pas la convention, qui n'est donc pas ratifiée par la Chine. Le Tibet reste dans un flou juridique durable.
La Chine est ensuite secouée par une lutte interne entre le parti nationaliste (le Guomindang) et le parti communiste. Le Guomindang est soutenu dans sa « chasse aux communistes » par les forces impériales britanniques et les autres forces étrangères présentes sur la côte Est (les concessions sont restées actives jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale). Les troupes communistes dirigées par Mao Zedong fuient vers l'ouest et le nord : une « Longue Marche » d'environ 10 000 km — 12 500 km selon les chiffres officiels chinois — entre octobre 1934 et octobre 1935.
Cependant, les deux partis ennemis s'allient contre l'envahisseur japonais. En 1937 commence la seconde guerre sino-japonaise, que certains historiens considèrent comme précurseure de la Seconde Guerre mondiale.
Les forces japonaises occupent de vastes territoires de la Chine orientale, perpètrent le massacre de Nankin à partir de décembre 1937 — dont le bilan, toujours débattu par les historiens, est estimé à 300 000 morts en six à huit semaines selon le chiffre officiel chinois, également retenu par Iris Chang dans The Rape of Nanking (1997) — et mènent par la suite des bombardements intensifs sur la ville de Chongqing, devenue capitale provisoire du gouvernement nationaliste.
Après la capitulation japonaise en août 1945, la guerre civile chinoise entre nationalistes et communistes reprend de plus belle. La victoire communiste conduit Mao Zedong à proclamer la République populaire de Chine (RPC) le 1er octobre 1949. Le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek se replie à Taïwan.
Que s'est-il passé à Chamdo ?
Après l'expulsion des étrangers en 1949, Mao entame la réunification du pays. Il s'est montré prudent avec le Tibet, sachant que cette région était sous l'autorité d'un gouvernement autonome depuis plusieurs décennies. Devant l'échec des discussions avec Lhassa, un médiateur inattendu se présente : Geda Lama, du monastère de Garzê, proche du général Zhu De. Lors de la Longue Marche, ils s'étaient liés d'amitié.
Aussitôt arrêté à Chamdo par les autorités tibétaines, le « lama révolutionnaire » meurt dans des circonstances troubles. Pékin impute alors l'empoisonnement au Britannique Robert Ford, opérateur radio au service de Lhassa présent sur place, ce que ce dernier a toujours nié.
Quelques semaines plus tard, en octobre 1950, commence la bataille de Chamdo. Les combats durent moins de deux semaines : les forces de l'APL franchissent la Drichu (rivière Jinsha) les 6-7 octobre et, après avoir encerclé les forces tibétaines, prennent Chamdo le 19 octobre. Le gouverneur Ngabo Ngawang Jigme capitule avec ses troupes. La campagne militaire est officiellement considérée comme achevée le 24 octobre.
L'Accord en 17 points
La capitulation des forces tibétaines à Chamdo précipite l'ouverture des négociations avec Pékin. La signature de l'Accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet a lieu le 23 mai 1951. Cet accord reconnaît officiellement le retour du Tibet au sein de la « grande famille de la mère patrie », selon la terminologie du texte, et organise les relations entre le gouvernement central et les autorités tibétaines.
Il garantit le maintien du système politique local, des pouvoirs du dalaï-lama et du panchen-lama, ainsi que de la liberté religieuse. Pékin s'engage à ne pas imposer les réformes par la contrainte ; celles-ci doivent être entreprises par le gouvernement local et, lorsqu'elles sont demandées par la population, faire l'objet de consultations avec les dirigeants tibétains.
En contrepartie, le Tibet reconnaît l'autorité du gouvernement central ; les forces tibétaines doivent progressivement être intégrées à l'APL, tandis que les affaires extérieures passent sous le contrôle du gouvernement central.
Suite à la signature de l'accord, Mao engage la campagne de « libération pacifique du Tibet ». L'arrivée des troupes de l'APL à Lhassa en octobre 1951 attire une foule nombreuse venue assister à leur défilé. Dans une société tibétaine fortement hiérarchisée, où une grande partie de la paysannerie était héréditairement liée aux domaines du gouvernement, des monastères et de l'aristocratie, les bouleversements en cours ne suscitaient pas les mêmes réactions chez les métayers, les paysans, les serfs, etc.
Des réformes différées
Malgré les profonds clivages sociaux, les autorités chinoises ne mobilisèrent pas immédiatement la paysannerie contre les propriétaires. Après la bataille de Chamdo et l'Accord en 17 points de 1951, l'installation de l'autorité chinoise au Tibet central connut pendant plusieurs années une phase relativement pacifique. Comme le raconte Tashi Tsering, témoin de cette période, « les cinq ou six premières années après l’entrée des Chinois au Tibet en 1951 avaient été une sorte de lune de miel » (1). Mao privilégia durant ces premières années une politique gradualiste visant à obtenir la coopération des élites et à préserver temporairement les structures sociales existantes.
La situation se détériora à partir de 1955-1956 dans les régions tibétaines du Sichuan, notamment dans le Kham oriental, qui n'étaient pas administrées par le gouvernement de Lhassa. Les réformes agraires et les transformations sociales qui y furent engagées rencontrèrent une forte opposition, notamment parmi les propriétaires, les chefs locaux et les institutions monastiques, et contribuèrent au déclenchement d'une insurrection armée. La répression de cette révolte et l'afflux de réfugiés et de combattants khampas vers le Tibet central contribuèrent à la montée des tensions qui débouchèrent sur le soulèvement de Lhassa en mars 1959 et la fuite du dalaï-lama en Inde.
Au Tibet central, les grandes réformes sociales et agraires avaient jusque-là été différées. Ce n'est qu'après le soulèvement de 1959 et le départ du dalaï-lama que Pékin engagea les « réformes démocratiques », comprenant notamment la redistribution des terres et la suppression de l'ancien système des domaines.
Réaction des aristocrates et du clergé bouddhiste
Certaines familles aristocratiques avaient commencé à envoyer leurs richesses en Inde ou dans leurs domaines à la fin de 1950, avant même l'arrivée de l'APL à Lhassa. Le gouvernement tibétain avait décidé lui aussi de transférer vers l'Inde des quantités importantes d'or et d'argent provenant du trésor du Potala (2).
Le dalaï-lama et une partie du Kashag envisagèrent de suivre le mouvement et, dans la nuit du 16 décembre 1950, quittèrent Lhassa pour se rendre à Dromo (Yatung), près de la frontière avec le Sikkim.
Cependant, après la signature de l'Accord en 17 points, le dalaï-lama décida de retourner à Lhassa : il rejoignit la capitale tibétaine le 17 août 1951. Il resta au Tibet, à l'exception de plusieurs voyages à l'étranger, jusqu'à son départ définitif pour l'Inde en mars 1959.
Son départ fut suivi par celui de nombreux Tibétains, parmi lesquels des membres de l'aristocratie, du clergé et de la résistance antichinoise. La communauté tibétaine en exil est généralement estimée à quelque 150 000 personnes, soit un peu plus de 2 % des quelque 6 millions de Tibétains vivant en Chine.
L'intervention des États-Unis
Sitôt la Seconde Guerre mondiale achevée, les États-Unis remplacent la puissance impériale britannique sur l'échiquier international.
Des documents diplomatiques américains déclassifiés des Foreign Relations of the United States (FRUS) montrent qu'en 1949, alors que la victoire communiste en Chine devenait de plus en plus probable, certains responsables américains envisagèrent de modifier la politique de Washington envers le Tibet.
Un mémorandum du Département d'État du 12 avril 1949 (3) souligne qu'en cas de prise de contrôle de la Chine par les communistes, « le Tibet acquerra dès lors une importance à la fois idéologique et stratégique ». Le document poursuit : « Si le Tibet possède la capacité de résister à l'infiltration communiste [...], il serait de notre intérêt de traiter le Tibet comme indépendant plutôt que de continuer à le considérer comme faisant partie d'une Chine devenue communiste. » Le mémorandum envisage même, dans l'hypothèse où les communistes prendraient le contrôle de toute la Chine, de « traiter le Tibet comme indépendant à toutes fins utiles », une politique qui serait alors « clairement à notre avantage ».
Dans le même document, on lit que « la population est par nature conservatrice et religieuse et disposée à s'opposer au communisme, considéré comme contraire aux principes du bouddhisme ». Le mémorandum souligne que l'autorité du dalaï-lama s'étend au-delà du Tibet, notamment auprès des populations bouddhistes du Népal, du Sikkim, du Bhoutan et de la Mongolie. Les responsables américains accordent donc une importance particulière à l'influence politique et religieuse du dalaï-lama et considèrent que le caractère religieux et conservateur de la société tibétaine pourrait favoriser son opposition au communisme.
Rôle de la CIA
Ces archives permettent également de documenter le soutien américain à la résistance tibétaine et les opérations clandestines menées par la CIA contre le régime communiste chinois. Un mémorandum américain du 9 janvier 1964, intitulé Review of Tibetan Operations (4) décrit explicitement les activités de la CIA : action politique, propagande, opérations paramilitaires, entraînement de Tibétains aux États-Unis et soutien aux guérilleros tibétains basés au Népal. Le document mentionne également une subvention de 180 000 dollars au dalaï-lama et le soutien à son entourage installé à Dharamsala.
Le budget prévu pour le programme tibétain de la CIA pour l'exercice 1964 atteignait 1,735 million de dollars, dont 500 000 dollars pour 2 100 guérilleros tibétains basés au Népal et 400 000 dollars pour le site clandestin d'entraînement du Colorado.
Un mémorandum du 26 janvier 1968 (5), qui repose sur des engagements du gouvernement américain envers le dalaï-lama pris en 1951 et 1956, confirme que le programme tibétain de la CIA comportait des « actions politiques, de la propagande, des opérations paramilitaires et de renseignement ». Il précise que certaines parties du programme avaient été lancées dès 1956 et indique que ses objectifs étaient notamment de réduire l'influence du régime chinois, de soutenir parmi les Tibétains et à l'étranger le concept d'un Tibet autonome sous la direction du dalaï-lama, de développer au Tibet une capacité de résistance et de contribuer à contenir l'expansion communiste chinoise.
En 1956, la CIA avait déjà approché Gyalo Thondup, l'un des frères aînés du dalaï-lama, afin qu'il participe à la mise en place d'un programme clandestin de soutien à la résistance tibétaine. Thubten Jigme Norbu, autre frère aîné du dalaï-lama, y a lui aussi joué un rôle. Les témoignages disponibles indiquent que la CIA passa par Norbu pour entrer en relation avec Gyalo Thondup. Ce dernier servit d'intermédiaire entre les services américains et les combattants tibétains, dont certains furent ensuite recrutés et entraînés par la CIA aux techniques de guérilla, de renseignement et de communications radio.
Ces documents montrent que la question tibétaine ne peut être comprise indépendamment du contexte de la guerre froide. Après l'intérêt britannique pour le Tibet au début du XXe siècle, les États-Unis ont à leur tour intégré la question tibétaine dans leur stratégie d'endiguement du communisme chinois. Les archives déclassifiées permettent aujourd'hui de documenter précisément cette dimension géopolitique, longtemps méconnue du grand public et donnent un éclairage différent aux luttes pro-indépendance du Tibet.
Sources :
(1) Mon combat pour un Tibet moderne. Récit de vie de Tashi Tsering, La Route de la Soie, nouvelle édition 2025, p. 110.
- Ibid., p. 115 et ss. Et (2) https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1951v07p2/d56?utm_source=chatgpt.com
(3)https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1949v09/d1025?utm_source=chatgpt.com.
(4) https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1964-68v30/d337?utm_source=chatgpt.com..
(5) https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1964-68v30/d342?utm_source=chatgpt.com.
