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Une balade "éco-touristique" dans les monts Siguniang

par Elisabeth Martens, le 11 août 2026

Une première excursion en haute montagne a mis nos poumons à rude épreuve : un dénivelé de plus de 3 300 mètres entre la ville de Chengdu et les parties les plus hautes de la vallée de Shuangqiao nous attendait. Sur une distance d'à peine 220 km bouclés en une matinée, ceci le lendemain de notre descente d'avion, ce ne fut pas simple ! Heureusement, l'infrastructure touristique des montagnes Siguniang nous a facilité la tâche. En même temps, on a eu l'occasion d'observer de près, par expérimentation, la nouvelle tendance du tourisme chinois : l'écotourisme... on ne fut pas déçu !

 

Les monts Siguniang (2026)
Les monts Siguniang (2026)

Les montagnes Siguniang, ou « montagnes des Quatre Sœurs », sont l'un des joyaux naturels du Sichuan. Situées dans la préfecture autonome tibétaine et qiang de Ngawa (Aba), c'est la plus proche grande montagne enneigée d'une capitale provinciale en Chine. En saison estivale, elle est assaillie de touristes en mal d'un coin de nature. Le trajet en voiture depuis Chengdu ne prend qu'environ quatre heures, ce qui en fait une destination de week-end ou de courtes vacances très populaire pour les habitants de la métropole.

La montagne compte quatre pics alignés, du plus bas au plus haut, dont le célèbre Yao Mei Feng, le pic de la plus jeune sœur, qui est aussi la plus haute. Surnommée la « Reine des montagnes du Sichuan », elle culmine à 6 250 mètres. Les « Quatre Sœurs » sont séparées par trois vallées, chacune étant aménagée pour un style différent de randonnées. La vallée de Shuangqiao est celle que nous avons sillonnée en premier. C'est la plus accessible, des bus touristiques permettant d'en profiter : « La vallée de Shuangqiao est une excursion idéale pour les familles ou ceux qui préfèrent une visite reposante », indiquait un prospectus. Dans l'état d'hébétude dans lequel nous l'avons abordée, nous avons été fort reconnaissants aux promoteurs touristiques pour cet aménagement !

Puis il y a la vallée de Changping, une randonnée avec un chemin forestier bien balisé, que nous avons superbement ignorée, pour nous tourner directement vers la moins accessible des trois : la vallée de Haizi. Ce parc écologique est célèbre pour ses lacs d'altitude, les haizi, que nous n'avons jamais atteints malgré notre fougue héroïque du lendemain matin. Je vous raconterai cela dans un prochain épisode.

 

Réglementation d’accès à la réserve naturelle

À l'entrée principale du site des Siguniang, nous avons dû montrer patte blanche. Comme il n'y a pas de vente de billets sur place, notre agence avait réservé nos tickets en ligne quelques jours au préalable, via la plateforme officielle Aba Tourisme. Sans cela, nous n'aurions pas eu accès au site tant il est assailli par les vacanciers. L'ensemble du site a une capacité totale de 20 000 personnes par jour, répartie entre les trois vallées : la vallée de Shuangqiao est limitée à 8 000 personnes, la vallée de Changping à 4 000 et celle de Haizi à 2 000.

À l'entrée du site, une dame vend des petits fruits qui poussent sur les troncs des
À l'entrée du site, une dame vend des petits fruits qui poussent sur les troncs des "putaoshu" ou "arbres à raisins" (2026)

Dès l'entrée, un panneau indique la réglementation : les sorties hors-piste sont interdites sous peine d'amendes pouvant atteindre plusieurs dizaines de milliers de yuans (entre 2 000 et 6 000 euros). L'infraction la plus grave est l'inscription sur une « liste noire », entraînant une « interdiction à vie » de pénétrer dans l'ensemble du site. Il est impératif de rester sur les sentiers balisés et les zones accessibles au public. Nous voilà avertis !

Mais pourquoi une telle rigueur ? La montagne Siguniang est un trésor national qui cumule les titres : réserve naturelle nationale de catégorie 5A, patrimoine mondial de l'UNESCO (faisant partie des Sanctuaires du panda géant du Sichuan) et, depuis peu, parc géologique mondial de l'UNESCO.

"Chérissons la terre et ses ressources" dans le Géoparc des Siguniang (2026)

Sa richesse écologique est exceptionnelle et est protégée par des moyens drastiques, d'autant que la masse de touristes menace directement l'équilibre naturel de la réserve. Le terrain est montagneux, les conditions météorologiques changent très vite et la majeure partie du territoire n'est pas aménagée, donc dangereuse. La fermeture temporaire des activités de plein air pendant les périodes à risque — comme les sécheresses propices aux incendies — est une pratique courante pour garantir la sécurité des promeneurs et préserver l'équilibre écologique.

Forêt de séquoias dans la Shuangqiao Valley (2026)
Forêt de séquoias dans la Shuangqiao Valley (2026)

Les voitures personnelles n'ont pas accès au site. Nous avons dû laisser notre mianbaoche (véhicule "sandwich") au parking pour embarquer dans un bus navette (shuttle-bus) bondé. Parmi une cohorte de gamins braillards et des mémés endormies, les touristes étaient tous chapeautés de bobs colorés et munis de crèmes et de lunettes solaires. Dans les sacs à dos, on voyait dépasser des bonbonnes d'oxygène. Les touristes avaient été mis en garde : ici, on ne respire qu'avec peine ! Certains, pris de panique, aspiraient goulûment l'entonnoir de la bonbonne.

Un touriste en manque d'air à 3800 mètres d'altitude (2026)
Un touriste en manque d'air à 3800 mètres d'altitude (2026)

Nous nous sommes laissé dodeliner par le bus qui, bizarrement, ne dégageait aucune odeur, ni d'essence, ni de gaz. Nous avons appris qu'il était « vert », c'est-à-dire électrique. Ces dernières années, les autorités provinciales ont annoncé le déploiement d'une flotte de nouveaux bus électriques sur le site des Siguniang, venant s'ajouter à ceux déjà en service dans d'autres parcs écologiques du Sichuan. L'objectif est de remplacer progressivement les véhicules à énergies fossiles pour offrir une expérience plus respectueuse de l'environnement, silencieuse et sans émissions polluantes.

 

La vallée de Shuangqiao

Une petite heure plus tard, nous atteignons le fond de la vallée de Shuangqiao et les 3 840 mètres d'altitude prévus par le prospectus. Il est vrai que la tête nous tourne un peu, surtout sous un soleil tapant et en pleine heure de midi. Des centaines de touristes se pressent à la recherche d'un coin d'ombre. Les caillebotis qui font le tour du cirque de montagne offrent une vue imprenable sur les glaciers et la forêt de séquoias rouges. Une plateforme en bois est prévue pour la photo souvenir : familles, couples et amis s'y prêtent au jeu. Nous aussi, bien sûr.

Au fond de la vallée de Shuangqiao (2026)
Au fond de la vallée de Shuangqiao (2026)

La suite de l'excursion est bien pensée : dès que l'envie s'en fait sentir, les touristes remontent dans un bus navette et parcourent la vallée en sens inverse, en descendant à l'arrêt souhaité. Nous sommes d'abord descendus au « Mont Potala », qui offre une vue sur une silhouette rocheuse rappelant le célèbre palais des dalaï-lamas à Lhassa ; un stupa blanc et des drapeaux de prières sont dressés pour parfaire le décor de ce « mini Tibet ». Deuxième arrêt au lac Siguniang, qui, dans son immense mansuétude, reflète avec fidélité les montagnes enneigées.

Le Mont Potala dans la Suangqiao Valley (2026)
Le Mont Potala dans la Suangqiao Valley (2026)

À l'arrêt Nianyuba, on ose le rafting : avec les glaciers et le ciel bleu en toile de fond, on s'est laissé emporter par un courant très doux (voire un peu trop doux !) vers le lac suivant. Des arbres morts se dressent dans le lac Longzhu comme de sinistres âmes attendant le jugement dernier, créant une atmosphère étrange et mélancolique. Puis, la vaste prairie alpine de Ginseng accueillait yacks et moutons, totalement indifférents aux GSM qui enregistraient avidement leur portrait.

Le lac Longzhu dans la Shuangqiao Valley (2026)
Le lac Longzhu dans la Shuangqiao Valley (2026)
Rafting dans la Shuangqiao Valley (2026)
Rafting dans la Shuangqiao Valley (2026)

Le paradoxe central de l'écotourisme

Cette petite excursion dans la vallée de Shuangqiao m'a donné l'envie d'en savoir un peu plus sur la nouvelle façon de penser le « tourisme vert » en Chine. L'écotourisme est un secteur en plein essor, allant des grandes infrastructures aux initiatives villageoises, avec des exemples concrets qui combinent protection de l'environnement, développement local et expériences immersives.

Dans la région du Guangxi, près de la célèbre rivière Li et ses montagnes "en pains de sucre", des villages entiers sont passés à l'énergie verte pour attirer des touristes soucieux de l'environnement, et la flotte de 1 000 radeaux touristiques est passée à l'électrique, réduisant de 120 à 60 décibels le bruit. Dans le Zhejiang, une ancienne carrière a été transformée en forêt de bambous et plantations de thé, avec une "étiquette carbone" pour les produits locaux. L'infrastructure touristique du lac Sayram au Xinjiang fonctionne entièrement aux énergies renouvelables, avec des navettes électriques, des campings bas-carbone et une gestion par drones. Au Yunnan, un parcours de 137 km qui sert de barrière écologique autour du lac Dianchi relie 46 villages et a permis de restaurer les écosystèmes autour du plus grand lac de la région.

Beaucoup de projets misent sur l'implication des communautés pour allier préservation culturelle et écologie. Au Ningxia, une artisane a relancé l'art du tissage du chanvre, formant plus de 3 000 personnes, dont des femmes rurales, à cet artisanat durable. Située dans les monts Taihang au Henan, un complexe agricole promeut une agriculture régénératrice sans pesticides. Les visiteurs participent à la plantation et à la récolte, et les repas sont préparés avec des ingrédients locaux. Dans le village de Maona à Hainan, un circuit touristique est organisé autour de la culture du thé et des traditions de l'ethnie Li.

Grâce à ces initiatives qui se sont multipliées cette dernière décennie, la fréquentation sur les sites écotouristiques a parfois été décuplée en seulement une année. Tous ces touristes supplémentaires sont venus en voiture ou en bus, et ont consommé de l'énergie dans les hôtels et les restaurants. L'impact carbone global de la destination a très probablement augmenté, annulant en partie le bénéfice écologique local. Ce n'est pas parce qu'une activité est « verte » sur place que l'ensemble du voyage l'est, le transport pour s'y rendre représentant souvent le premier poste d'émissions.

Pour accueillir tout ce monde, il faut construire des hôtels, des parkings, des centres d'accueil, ce qui artificialise le paysage et consomme des ressources. De plus, certains sites surcommuniquent sur leurs efforts écologiques pour attirer les clients — une pratique bien connue de greenwashing — sans que leurs actions réelles ne soient toujours à la hauteur. Par exemple, les sites naturels, souvent éloignés, ont du mal à traiter le volume de déchets générés par les touristes supplémentaires.

L'écotourisme, tel qu'il est pratiqué aujourd'hui, est souvent un premier pas, mais il peut devenir contre-productif s'il n'est pas accompagné d'une réflexion globale sur la capacité d'accueil des sites et sur l'impact des déplacements. Le véritable défi est de passer d'un tourisme moins polluant à un tourisme véritablement durable, ce qui implique de changer nos habitudes de voyage et pas seulement de choisir une destination « verte ». Pour faire simple, on pourrait dire que l'écotourisme est souvent un idéal vers lequel tend la Chine, plutôt qu'une réalité déjà atteinte.

Des cabines
Des cabines "fumeurs" sont installées dans la réserve naturelle des Siguniang (2026)

Le « passeport vert » adapté par la Chine

L'initiative du « passeport vert » trouve son origine en 2008, lancée par le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) en partenariat avec plusieurs pays, dont le Brésil et la France. Elle visait à sensibiliser les voyageurs à l'impact environnemental de leurs vacances et à les guider pour réduire leur empreinte carbone tout au long de leur voyage, du départ au retour. Ce passeport se présentait comme une sorte de « livret d'épargne verte » permettant d'accumuler des points de bonne conduite écologique, échangeables contre des expériences ou des réductions touristiques.

En Chine, le « passeport vert » a été adapté sous différentes formes pour devenir un outil polyvalent qui sert à la fois à démocratiser l'accès à des lieux éducatifs et à transformer les gestes écologiques en récompenses tangibles, rendant la démarche plus concrète et engageante.

Les citoyens et touristes qui participent à des activités vertueuses (reboisement, tri des déchets, utilisation des transports publics, vélotaf, etc.) accumulent des « points carbone » ou des points de crédit sur leur « passeport vert ». Lorsque leur score est assez élevé, ils obtiennent des privilèges tels qu'un accès prioritaire à des visites approfondies, voire des entrées gratuites. À l'inverse, des mesures de « liste noire » sont appliquées en cas d'atteinte grave à l'environnement, comme on l'a vu aux portes du site des Siguniang.

Dans de grandes métropoles comme Shanghai, ces points offrent des réductions ou la gratuité sur les entrées de dizaines de sites d'intérêt public (musées scientifiques, parcs écologiques, usines vertes, etc.). L'objectif est d'encourager des modes de vie bas carbone.

Il est indéniable que la conscience écologique progresse en Chine. On voit des initiatives très concrètes surtout parmi la nouvelle génération mieux éduquée aux problématiques environnementales. Par exemple, des programmes comme « Movers4Climate » forment des jeunes volontaires qui vont sensibiliser des milliers d'enfants dans les zones rurales à la protection de l'environnement.

Un éco-cycliste solitaire rencontré sur le site de l'ancienne ville de Garzê (2026)
Un éco-cycliste solitaire rencontré sur le site de l'ancienne ville de Garzê (2026)

Augmenter les prix pour limiter l'afflux de touristes ? Le tollé !

Chez nous, pour limiter l'afflux de touristes sur des sites célèbres ou dans des réserves naturelles, on a facilement recours à l'augmentation du prix d'entrée. Cela a parfois été tenté en Chine aussi, comme dans les grottes de Maijishan, mais cela a soulevé un tollé public car cela contrevenait aux principes élémentaires du socialisme chinois.

Les discours officiels sont d'ailleurs très explicites : les sites touristiques de type public — parcs nationaux, sites patrimoniaux, réserves naturelles — doivent refléter un « caractère public et inclusif ». Aucune discrimination ne peut être admise, si ce n'est une discrimination positive pour les étudiants, les personnes âgées, les militaires et les personnes handicapées, qui bénéficient de tarifs réduits ou de la gratuité.

Comme le résume un haut responsable du tourisme, il faut « abandonner la mentalité de la dépendance aux billets d'entrée » pour que les sites publics remplissent leur mission sociale. La législation sur les parcs nationaux va d'ailleurs dans ce sens en prévoyant des journées portes ouvertes gratuites. « La tendance générale est d'aller vers plus d'accessibilité, pas vers moins d'accessibilité », a martelé le haut responsable.

Pour concilier protection et accès équitable, la Chine promeut une autre solution : le système de réservation obligatoire, tel qu'on l'a vu dans la réserve des Siguniang. Ce mécanisme est présenté comme le juste milieu. Il permet de contrôler les flux sans se reposer sur la barrière financière. La Chine défend officiellement le principe que ses trésors naturels et culturels appartiennent à l'ensemble de la nation.