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Réalité et contemplation sur le haut plateau tibétain

par Elisabeth Martens, le 16 avril 2026

Un nouveau livre sur le Tibet… « Encore un ! », me direz-vous. Inutile de préciser que ce n’est pas n’importe lequel, sans quoi il n’aurait pas sa place sur ce site. Il est loin des discours encensant le bouddhisme, les lamas et leur leader spirituel et (encore !) politique, le dalaï-lama. Il est tout aussi loin des critiques faciles à l’encontre de la Chine et des discours entendus, du genre « invasion du Tibet », « anéantissement de la culture et de la langue tibétaines », « répression de la religion », etc. Tout entier dédié aux nomades et à leur vie sur le haut plateau, cet ouvrage illustré de photos magnifiques est rédigé à plusieurs mains.

 

 

S’il n’est pas immédiatement précisé qui sont tous les contributeurs de l'ouvrage, on y retrouve en tout cas la plume de Marion Chaygneaud-Dupuy et celle de son ami et collègue, Tashi Dorjee (dit Hashi Tashi Dorjee). En filigrane, des informations scientifiques indiquent la participation d’experts en climatologie et en biologie des hauts plateaux, tandis que les magnifiques photographies qui illustrent l’ouvrage témoignent de l’œil judicieux de plusieurs auteurs.

Marion Chaygneaud-Dupuy, qui a vraisemblablement dirigé l’ouvrage, s’est fait connaître il y a quelques années lors de ses passages médiatiques pour raconter son engagement dans « Clean Everest », un collectif sino-tibétain qui a initié le nettoyage du flanc Nord de l’Everest (que Marion préfère appeler « Qomolangma », ou « Déesse mère du monde », son nom tibétain). Après un apprentissage du bouddhisme en Inde auprès d’un lama tibétain qui lui a aussi enseigné la langue, elle arrive à Lhassa à 22 ans. Elle restera au Tibet pendant 18 ans, partageant son temps entre des études universitaires, des emplois dans des ONG et comme guide de haute montagne.(1)

Mais c’est surtout auprès des nomades tibétains que ses études bouddhiques se sont mises à vivre, se transformant en une sagesse intégrée à la vie des hauts plateaux. Non pas une vie idéalisée, mais une existence qui a dû s’adapter aux conditions changeantes de l’environnement et de la société. Avec eux, elle apprend à connaître et à aimer le mode de vie des drokpa (nomades) pour lesquels elle a un profond respect. Cette expérience l’a amenée à fonder « Global Nomad », une entreprise qui accompagne des projets tibétains respectueux de l’environnement et où les nomades jouent un rôle de premier ordre.

C’est ainsi qu’elle a rencontré Tashi Dorjee, fils de nomade, ingénieur, architecte et entrepreneur, lui aussi engagé dans la cause écologiste sur le haut plateau. Issu du Changtang, il est particulièrement sensible aux perturbations que subit ce territoire immense où circulent nomades, animaux domestiques et faune sauvage en bonne entente. Quand Marion l’a rencontré, il venait de fonder l’« Institut des Nomades », une structure dédiée à faire connaître et à perpétuer le savoir-vivre et les savoir-faire des drokpa. Pour Dorjee comme pour Marion, le mode de vie nomade représente une ressource essentielle pour préserver l’écosystème du haut plateau.

Le livre s’ouvre sur les dangers qui menacent le « Troisième Pôle » qui subit le réchauffement deux fois plus rapidement que la moyenne mondiale. La rapidité des changements dépasse la capacité d’adaptation de nombreuses espèces de la faune et de la flore de haute altitude. Les cycles hydrologiques sont profondément perturbés : le retrait des glaciers est généralisé, la dégradation du permafrost modifie la stabilité des sols et libère du carbone piégé, et l’on observe une expansion rapide des lacs glaciaires (risquant des vidanges brutales), ainsi que l’apparition de nouveaux lacs inondant les zones humides. Or le haut plateau tibétain est la source des plus grands fleuves d’Asie, dont dépendent près de 2 milliards d’habitants pour l’agriculture, l’industrie, l’énergie hydroélectrique et la consommation domestique.

Depuis toujours, les drokpa ont su s’adapter aux changements. Mais avec le début du 21ème siècle, des mutations sociétales s’ajoutent aux dérèglements climatiques et mettent leur mode de vie à rude épreuve. L’industrialisation, l’attrait des villes et d’une vie sédentaire qui semble plus facile incitent les jeunes à quitter les tentes et les troupeaux. Toutefois, beaucoup d’autres inventent des modèles hybrides : une vie entre village et terres de transhumance où des activités comme la récolte du cordyceps ou l’écotourisme viennent compléter les revenus. D’autres encore, après des études et une période urbaine, retournent vers le haut plateau. Ils y retrouvent un rapport intime avec la nature. Là, ils ont conscience qu'ils font partie du vivant au même titre qu'un lotus des neiges ou que le bleu du ciel, que leur mode de vie s'établit dans la robustesse, dans la durée, dans le long terme. C'est dans ce lien au vivant qui, au fil des générations est devenu la sève de leur mode de vie, que leurs savoir-faire se transmet aux générations futures... et c'est ce que nous avons à apprendre d'eux.

Les « trois tendresses » du professeur Zhang (un enseignant chinois qui a instauré un rituel de remerciements matinal dans plusieurs écoles de Chine) prennent tout leur sens dans la robustesse de nos liens au vivant : tendresse envers notre famille et nos proches, envers tous les êtres vivants (faune, flore, montagnes, envirronnement) et envers la terre de nos ancêtres. Tashi Dorjee y ajoute une quatrième tendresse : celle que l’on éprouve vis-à-vis de soi-même, car celle-ci ouvre la voie aux trois autres.

Ce livre est un pur régal de lecture, de contemplation, de douceur retrouvée !

(1) Marion raconte son histoire dans "Respire, tu es vivante,
De Lhassa à l'Everest, une aventure écologique et spirituelle" (2021) et dans un chapitre de "Miroir de Chine, 20 récits de métamorphoses" (éd. La route de la soie, 2025, pp.256-276)