LhaYak, ou « Yack sacré », une entreprise à but social et écologique
par Elisabeth Martens, le 3 mai 2026
Quand on parle du Tibet, on imagine d'emblée les paysages des hauts plateaux et les géants de glace, on rêve aux moines-lamas de pourpre vêtus récitant des mantras se déroulant dans l'infini des vallées, on songe aux yacks paisibles paissant à proximité des tentes sombres fouettées par le vent. Mais sait-on que cette région autonome de la Chine - dont on pense encore trop souvent qu'il s'agit d'un État ! - est en évolution constante et même plus que rapide ? Que la population de sa capitale, Lhassa, atteint presque le million d'habitants, une capitale où le pourcentage de jeunes entrepreneurs actifs et dynamiques est nettement plus élevé qu'ailleurs en Chine. De nouvelles PME s'ouvrent tous les jours, plus créatives les unes que les autres.

Dans mes ouvrages précédents (1-2), j'ai raconté mes rencontres avec quelques jeunes entrepreneurs et entrepreneuses tibétains qui s'étaient attelés à produire du « local » : transformation de denrées alimentaires (biscuits, tsampa lyophilisée, mise en bouteille d'eau de source), brasserie de kang (la bière artisanale à base d'orge du Tibet), conditionnement des produits de la pharmacopée tibétaine, usine de poteries en broyat d'os de yack, atelier de tissage de tapis en laine de yack, etc. Ces nouvelles PME sont pourvoyeuses d'emplois, autant pour les jeunes sortant d'études supérieures et techniques que pour des ex-nomades plus âgés et moins expérimentés dans les outils numériques devenus indispensables dans le démarrage d'une PME. Elles se sont construites dans un objectif social, éthique et durable.
Ici, je vous parlerai de chaussures... mais pas n'importe lesquelles ! Des chaussures fabriquées en laine et cuir de yack. Elles sont hyper robustes, imperméables, conçues pour résister aux températures extrêmes et elles ont un look très tendance. C'est le nouveau produit de la jeune entreprise « LhaYak », une entreprise spécialisée dans le textile haut de gamme utilisant les matières premières locales du plateau tibétain, principalement la laine et le cuir du yack.

« LhaYak » signifie « yack sacré », tant il est vrai que le yack n'est pas que l'animal emblématique du Tibet, c'est aussi l'animal le plus respecté du Tibet. Traditionnellement, quand un éleveur tuait un yack, c'était pour la survie de la famille. Tout est utilisé dans le yack : le lait pour le fromage, le beurre pour le thé et pour en verser dans les lampes. La viande est séchée pour partir sur les routes ou bien on en fait du hachis pour les momos (raviolis tibétains). La peau est tannée pour les bottes et la selle des chevaux, les cornes et les os sont sculptés pour fabriquer des bijoux. Avec la graisse, on s'enduit le visage pour se protéger des rayons du soleil, les tendons servent à tresser des câbles. On tisse des tentes et des cordes avec le pelage externe et, avec le sous-poil, plus doux, on fabrique du feutre pour des couvertures, des sacs, des pantalons, des vestes, des chapeaux. La bouse est ramassée et mise à sécher sur les murs pour en faire du combustible. Même la queue est utilisée dans certains rites bouddhistes, ainsi que dans le théâtre « Ache lhamo » (théâtre de rue de la région de Lhassa). C'est pour cela qu'avant de tuer un yack, un éleveur tibétain répétait un chant religieux trois cent fois, sans quoi il se savait maudit.
Dans la pure tradition tibétaine de « ne rien perdre à la fin de la vie du yack », un des objectifs de l'entreprise LhaYak est de réduire le gaspillage jusqu'au zéro déchet. Sa stratégie d'économie circulaire veut que le cuir utilisé pour la maroquinerie, les bottes, les chaussures, les sacs, les meubles provienne d'animaux déjà morts, soit de causes naturelles, soit abattus pour la consommation locale de viande. Les pulls, cardigans, manteaux, écharpes, bonnets, gants sont fabriqués à partir du duvet de yack (appelé « khullu »), aussi doux que le cachemire mais plus chaud et respirant. Ce duvet de yack est une fibre « noble » (généralement moins de 20 microns de diamètre), ce qui place la marque « LhaYak » dans le secteur du luxe éthique.
Contrairement aux productions industrielles de masse, LhaYak se positionne sur le développement durable et le soutien aux communautés nomades ou semi-nomades en reliant l'économie locale, la préservation de la culture nomade et la protection de l'écosystème du plateau. L'entreprise qui achète ses matières premières (peaux et laine) directement auprès des éleveurs à des prix équitables déclare explicitement que « les revenus des ventes sont directement reversés aux éleveurs responsables de l'élevage des yacks, ce qui contribue à l'amélioration de leurs conditions de vie. » De plus, l'entreprise est qualifiée de sociale car plus de 90 % des bénéfices sont réinvestis dans le soutien aux communautés nomades ou semi-nomades et dans la formation de jeunes. Cela incite les pasteurs à rester sur leurs terres et contribue à la protection de l'écosystème du plateau tibétain.

Le fondateur de LhaYak est Megyur Dojee, également connu sous son nom chinois, Mengjie Duoji. Né en 1990, il a grandi dans la région pastorale d'Aba dans l'ouest du Sichuan, au sein d'une famille d'éleveurs tibétains. Il est parti étudier aux États-Unis où il a été diplômé en sociologie et en philosophie à l'Université Linfield. Revenu au Tibet, il a fondé l'entreprise LhaYak en 2016. La même année, il a créé l'Association de la jeunesse entrepreneuriale d'Aba dont il a été le premier président. Puis, en 2019, il a créé son site « lhayak.cn », et a fait enregistrer officiellement sa société en Chine.
En 2019 également, il publie son ouvrage « Introduction à l'économie et à l'entrepreneuriat dans les régions tibétaines » aux Presses universitaires du Sichuan. Depuis, il intervient comme conférencier et mentor pour les jeunes entrepreneurs dans plusieurs universités chinoises, dont l'Université du Sud-Ouest de l'Économie et des Finances et l'Université du Sud-Ouest pour les Nationalités. Il utilise régulièrement les chaînes de télévision tibétophones (Amdo TV, Kangba TV) pour promouvoir l'entrepreneuriat social et transmettre son engagement écologique. En 2023, l’entreprise a collaboré à une exposition éco-culturelle itinérante ayant pour but d’attirer l'attention « sur l'association entre la culture nomade et l'écologie ».
L'entreprise LhaYak basée dans la Région Autonome du Tibet a des ateliers à Lhassa et dans les zones pastorales de haute altitude. Elle s'est élargie avec deux filiales : Lhayak Highland Yak Ecological Technology Development Co., Ltd. et Sichuan Lhayak Highland Yak Leather Products Manufacturing Co., Ltd. Elle est surtout présente sur les marchés locaux et les plateformes de commerce spécialisées comme WeChat Stores ou dans les boutiques d'aéroport au Tibet. Ses produits sont difficiles à trouver sur le web occidental standard.
Notes :
- « Tibet en transition », 2024 , éd. La Route de la soie
- « La grande transformation du Tibet », chapitre de l'ouvrage collectif « L'éradication de la pauvreté en Chine », 2026, éd. Delga (pp. 139-171)