La sinisation du bouddhisme tibétain
par Elisabeth Martens, le 14 octobre 2026
Comme les autres institutions religieuses de Chine, celle du bouddhisme tibétain est également soumise à la politique dite de “sinisation des religions” (宗教中国化), qui vise officiellement à adapter la pratique religieuse à la société chinoise contemporaine et au socialisme à caractéristiques chinoises.
le Panchen lama à la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC)
Dans le cas du bouddhisme tibétain, cette politique se traduit notamment par une supervision administrative des monastères, une formation politique des religieux et l'affirmation de la primauté de l'État dans la gestion des affaires religieuses. Pékin présente cette politique comme compatible avec le maintien des croyances et doctrines fondamentales, tandis que ses détracteurs y voient un instrument de contrôle politique et d'assimilation culturelle.
Pour rappel, la Constitution chinoise consacre la liberté de croyance religieuse principalement dans son article 36, situé au chapitre II relatif aux « Droits et devoirs fondamentaux des citoyens » qui dit en substance que « Les citoyens de la République populaire de Chine jouissent de la liberté de croyance religieuse. Aucun organisme d'État, aucune organisation sociale, aucun individu ne peut contraindre un citoyen à croire à une religion ou à ne pas y croire, ni discriminer les citoyens qui croient à une religion et ceux qui n'y croient pas. L'État protège les activités religieuses normales. Nul ne peut utiliser la religion pour mener des activités qui perturbent l'ordre public, nuisent à la santé des citoyens ou entravent le système éducatif de l'État. Les organisations religieuses et les affaires religieuses ne sont soumises à aucune domination étrangère. »En complément, l'article 34 de la Constitution mentionne également que le droit de vote et d'éligibilité ne peut être affecté par la « croyance religieuse », confirmant ainsi le principe de non-discrimination.
La « sinisation de la religion » est une expression nouvelle qui mérite d'être expliquée, car elle a un sens politique précis dans la Chine contemporaine et ne signifie pas simplement « rendre une religion plus chinoise ».
En chinois, l'expression officielle est 宗教中国化 (zōngjiào Zhōngguóhuà), littéralement « sinisation des religions ». Sous Xi Jinping, elle est devenue un principe central de la politique religieuse.
Lors de la Conférence nationale sur le travail religieux d'avril 2016, Xi expliquait qu'il fallait « soutenir les religions de notre pays dans leur orientation vers la sinisation » et les guider afin qu'elles s'adaptent à la société socialiste. Le discours officiel précisait cependant que les religions devaient conserver leurs « croyances fondamentales, doctrines essentielles et systèmes rituels », tout en interprétant leurs doctrines conformément aux exigences de la Chine contemporaine et de la culture traditionnelle chinoise. (Gouvernement Chinois)
En 2021, Xi a précisé cette orientation : la sinisation doit notamment renforcer chez les croyants l'identification à la patrie chinoise, à la nation chinoise, à la culture chinoise, au Parti communiste chinois et au socialisme à caractéristiques chinoises, tout en développant l'éducation patriotique, collectiviste et socialiste. (Mairie de Pékin)
Dans le cas du bouddhisme tibétain, cela a des implications particulièrement importantes. La politique concerne non seulement l'adaptation culturelle, mais également la gestion administrative des monastères, la formation des religieux, l'éducation politique des moines et nonnes et la reconnaissance des grands lamas réincarnés. Les règlements imposent également aux institutions religieuses de respecter la direction du PCC, les lois de l'État, l'unité nationale et le principe d'indépendance vis-à-vis d'autorités religieuses étrangères. (Tibetan Review)
Selon Pékin, il s'agit de permettre aux religions de s'inscrire dans la société chinoise contemporaine, de respecter la loi et de favoriser leur adaptation au socialisme, tout en maintenant leurs croyances fondamentales.
C'est ainsi que le Panchen lama est à la fois vice-président de l’Association bouddhiste de Chine et président de sa branche tibétaine, mais aussi membre du Comité permanent du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC). En tant que responsable religieux, il se doit de participer à la vie sociale et aux institutions du pays tout en conservant sa fonction spirituelle.