En réponse à l’article de Slavoj Zizek paru dans le Monde Diplomatique de mai 2008 : « Le Tibet pris dans le rêve de l’autre. »

par Elisabeth Martens, le 8 juin 2008

Si Mr Slavoj Zizek analyse avec un regard relativement serein les relations difficiles qui se sont tissées entre le Tibet et la Chine au fil des siècles et ce jusqu’au 20ème, par contre, dans la dernière partie de son article, il semble confondre – il est loin d’être le seul ! – « démocratie » et « marché libre ».

 

A l’époque de la France glorieuse, « liberté, égalité, fraternité » ont résonné triomphalement, mais il fallut peu de temps pour que ce triomphalisme échoie aux seules bonnes fortunes capables d’investir en des entreprises défigurant l’égalité et la fraternité, et brandissant la flamme olympique. La liberté restante fut celle de la concurrence, poussant les populations vers un consumérisme effréné, semant entre elles l’inégalité et la compétition.

En finalité, qu’a de démocratique notre « marché libre » ?

Quel est cet amalgame entre « démocratie » et « capitalisme », amenant l’idée – qui devient apparemment « naturelle » chez certains analystes - qu’un développement économique de type capitaliste est nécessaire pour que s’installe la démocratie ? Celle-ci, n’est-elle pas, avant tout, une prise en considération de l’avis des gens ? Cela nécessite-t-il le capitalisme ?

Et puis, dans nos pays capitalistes, tient-on compte de notre avis ? Ex : nos syndicats, sensés représenter l’avis des ouvriers, n’ont aucun pouvoir de décision ; un pouvoir consultatif leur est octroyé du bout des doigts. En Chine, les syndicats ont un pouvoir de décision : si les patrons passent outre les exigences du syndicat, ils risquent le tribunal (cfr. nouvelles lois sur le travail en vigueur depuis janvier 2008 et qui montre une réelle volonté de démocratisation).

Pourtant la Chine est traquée par l’Occident, pointée du doigt comme pays totalitaire, en raison de son parti unique. Notre multipartisme est-il une garantie de démocratie ? L’éventail de programmes qu’on nous propose ne sont-ils pas étrangement similaires les uns aux autres, à quelques virgules près ? Les électeurs européens sont écoeurés par leur devoir civique : voter pour qui, pour quoi, alors « qu’ils racontent tous les mêmes bobards ! » ?

Et que signifient des élections dont l’issue dépend des fonds de poche des candidats, assurant des campagnes plus ou moins grandioses et médiatisées ? La démocratie, cela ne s’achète pas, cela se pratique ! Depuis plus de 50 ans, la Chine, à parti unique, pratique des votes démocratiques : au niveau des communes et des districts. Tous les 5 ans, les Chinois majeurs et vaccinés vont voter avec leur petit crayon rouge, le sait-on chez nous ?

Des consultations populaires sont organisées pour des grands problèmes de société (ex : barrage du YangZi), le sait-on chez nous ? Pour quelles raisons l’Occident donne-t-il perpétuellement de la Chine une image répressive, autoritaire, sans potentiel d’évolution ? Pour le savoir, il n’y a qu’à voir d’où viennent les récriminations : les pires griefs qu’encaissent la Chine sont du ressort de nos industriels qui se voient empêchés d’installer leurs multinationales où bon leur semble dans cet immense pays (les investissements étrangers ne s’élèvent qu’à 3% !). En même temps, la Chine devient indispensable à l’Occident : principal bailleur de fonds des E-U, exportateur d’une foultitude de « made in china » en Europe et ailleurs, on ne saurait plus se passer d’elle.

Cette contradiction nous fait grincer des dents, du coup on se rattrape sur l’idéologie. La Chine ne peut pas devenir un partenaire valable tant qu’elle n’épouse pas nos valeurs : « droits de l’homme », « liberté de presse », « démocratie », etc., toutes ces valeurs qui, d’après nos « scientifiques », vont « naturellement » de pair avec développement économique et capitalisme.

Mais quand on ne tape pas sur la Chine pour son « totalitarisme », c’est son « capitalisme » qui est attaqué. Quant à Mr Zizek, il fait encore mieux : il allie les deux en parlant du « capitalisme autoritaire » de la Chine. Oublie-t-on intentionnellement que 60% à 70% de l’économie chinoise se trouve entre les mains de l’Etat ?

Contrairement à ce qui se passe dans nos pays « démocratiques » où le social prend l’eau de toutes parts, le gouvernement chinois, du fait qu’il est resté socialiste, se donne le pouvoir d’appliquer une politique sociale quand il y a nécessité. Ex : le gouvernement chinois, conscient que l’enseignement, la sécurité sociale et l’écart entre ville et campagnes sont trois problèmes qui n’ont fait que s’accentuer ces dernières années, aménage le budget du plan quinquennal en vue de corriger ces trois secteurs. Qui plus est, des sonnettes d’alarme écologiques ont retenti un peu partout en Chine.

Du coup, le gouvernement chinois débloque un budget colossal (proportionnellement, le plus grand au monde) pour la protection de l’environnement, le maintien de la biodiversité, la reforestation, l’épuration des eaux, etc. Dans nos systèmes « démocratiques », il est impensable que des mesures concrètes dans les secteurs du social et de l’environnement soient prises et aboutissent aussi rapidement. Peut-être faudra-t-il que l’on s’habitue à voir le socialisme prendre un autre visage que celui des HLM de béton gris, froids et mornes ?

Et peut-être que la Chine pourrait nous indiquer une voie possible pour que l’on pense la démocratie en d’autres termes qu’en termes de liberté de marché ? Et peut-être même que la Chine pourrait nous aider à sortir de l’impasse économique qui nous éloigne, et une grande partie du monde avec nous, des droits humains les plus élémentaires ?